‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 2)Chapitre 135 sur 156 · VIVE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

VIVE LA RÉPUBLIQUE

» Ce cri sera bientôt européen autant que français. »

« L'ex-ministi'e Guizot est parvenu, dit-on, à s'évader à la faveur d'un habit de laquais. »

" Paris était admirable hier soir. Illuminés jusqu'aux combles de verres aux mille couleurs, sillonnés en tous sens par une population ivre de joie, les boulevards surtout offraient un spectacle magique. L'hymne des Girondins, le chant des Marseillais retentissaient de toutes parts -, des voix de femmes et d'enfants se mariaient aiix mâles accents des hékos du 24 FÉVRIER. Dans le passage Verdeau, la Société lyrique des Enfants de Paris chantait des hymnes populaires, arrangés pour l'événement, avec un ensemble, une précision, un rhythme qui allaient au cœur, et mille bravos les saluaient à chaque strophe.

» Qui n'a pas vu Paris hier soir : Paris plein d'ordre, d'harmonie, de MAJESTÉ, au milieu même du sublime désordre de la barricade, n'aura jamais une idée des grandes beautés de la souveraineté du peuple. »

N'allons pas plus avant dans la collection de la Patrie ; arrêtons-nous au 25 février, car elle est si curieuse que nous ne saurions plus nous en arracher.

Ouvrons le Constitutionnel du 27 février, où se trouve le récit suivant :

a Aujourd'hui, au contraire, quel magnitique spectacle! Le peuple en ordre, la garde nationale sortie de tous les quartiers de la capitale, d'ellemême, par la seule impulsion du danger public, des pièces de canon chargées à mitraille, servies par des combattants du peuple, sans uniforme, mais aussi calmes et aussi impassibles que les troupes les mieux discipli nées ; 150,000 hommes au moins couvrent les quais, la place, les rues adjacentes ; mais le palais du peuple, l'IIôtel-de-Ville, est peuplé seulement de ces braves jeunes gens des écoles et de ces bons citoyens qui étaient venus apporter l'ordre, la dignité et le patriotisme avec eux.

» Le gouvernement provisoire, à la tête duquel marchaient M. Dupont (de l'Eure), M. Arago,M. de Lamartine, M. Garnier-Pagès, accueilli avec respect et délibérant avec calme, sans qu'un cri de cette multitude trouble

lin seul moment les délibérations ; puis, après une séance où tous les principes de la liberté et de Tordre sont énergiquement proclamés, des décrets prescrivant la réouverture des édifices des cultes, VaboliUon de la royauté, l'établissement de la République, la conservation du drapeau tricolore national, auquel on ajoute seulement ce grand mot de fraternité qui doit relier toutes lus classes de la nation en un seul faisceau, îuie cravate rowje seulement ajoutée à ce glorieux drapeau, pour rappeler le second de la Révolution française, destiné à la compléter ; C organisation instantanée d'ateliers nationaux de travail pour que le salaire ne manque plus désormais à un seul citoyen laborieux; enfin, ce décret que M. de Lamartine a déclaré, avant de le dire au peuple, devoir être le baptême d'une Révolution qui veut être aussi innocente qu'elle est énergique et populaire ; l'annonce d'une convocation aussi prochaine que possible d'une Assemblée nationale ; l'adhésion complète des citoyens de toutes les opinions, même les plus hostiles au principe populaire ; toutes sortes de bonnes nouvelles arrivant coup sur coup des départements et de l'étranger ; la Belgique se déclarant République, et naissant ainsi à la liberté, comme un satellite de la Révolution française; l'armée se réorganisant, les soldats réintégrés dans leurs casernes; le peuple, sa7is ressentiment, saluant et embrassant dans les soldats des frères ; tous les généraux, tous les députés libéraux, tous les corps apportant leur serment et offrant leur concours à la République et à la patrie; la physionomie du peuple éclaircie, reprenant sa sérénité dans le sentiment de l'ordre et de l'organisation que le gouvernement provisoire a héroïquement maintenu pendant ces trois jours contre les excès mêmes de son patriotisme; voilà cette séance. Elle a décidé la cause de la République. »

Dans ce même numéro du 27 février, voici en quels termes exprès le Constitutionnel approuve la création des ateliers nationaux :

« Le gouvernement provisoire a donné un bon exemple en créant des ateliers communaux ; mais il peut faire davantage; la nouvelle situation a amené de nouvelles occasions de travail ; l'État doit habiller les 24 bataillons de garde mobile qu'il a créés ; il y a là des éléments de commandes pour notre industrie et notre commerce. »

Laissons là le Constitutionnel , dont l'enthousiasme républicain n'était égalé, en février 1848, que par le délire révolutionnaire de la Patrie, et visitons le Journal des Débats, en l'absence de M. Armand Berlin, qui s'est sauvé et qui a pris la place « du fantôme qui devait s'évanouir. » Ce n'est que le 3 mars que le Journal des Débats, suffoqué, recouvre la parole; il la retrouve pour s'exprimer ainsi :

« Il faut le dire, la dernière révolution e.-t du moins la preuve éclatante

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de l'immense amélioration qui s'est opérée dans nos mœurs. Un trône est tombé, tout un gouvernement a été dissous, et pas un acte de barbarie contre les personnes, pas uiie violence n'a pu être signalée. C'est à Vusage de la liberté qu'il faut attribuer ce merveilleux adoucissement des mœurs. Bien insensés seraient ceux qui hésiteraient à sacrifier leurs regrets ou leurs rancunes aux exigences de l'intérêt général. »

Le 14 mars, il dit :

« Fondez la République; organisez-la. Vous 7ïe rencontrerez en nous aucune arrière-pensée amère et hostile, aucun désir de vous voir échouer et d'applaudir à votre ruine. Nous ne vous dirons pas d'un air ironique : Faites-nous heureux et libres ! avec l'intention secrète de rendre votre œuvre impossible, de travestir vos intentions les plus droites, de tourner contre vous-mêmes ce que nous vous devrons de liberté et de sécurité. Non ; il n'y a encore une fois entre nous et vous qu'une question d'expérience, et nous souhaitons que V expérience soit en votre faveur. »

Le 23 mars :

« Nous l'avons déjà dit, et nous voulons le redire : toutes les révolutions et toutes les réformes qui s'accomplissent autour de nous sont à nos yeux autant de garanties de la paix du monde; et, par une conséquence tonte naturelle, ce qui assure le maintien de la paix à l'extérieur assure en même temps l'établissement de l'ordre à l'intérieur et le développement régulier, pacifique et humain des principes de la révolution. »

Le 29 mars :

« Pourquoi s'effrayer sans mesure et se décourager? Pourquoi ne voir que les chances mauvaises ? On n'est pas assez frappé du spectacle inou'i que présente la France en ce moment. Si l'on nous avait dit, il y a six semaines, que tous les appuis sur lesquels reposent d'ordinaire les sociétés organisées s'écrouleraient en même temps, qu'un même coup ferait disparaître les Chambres, le trône, la Charte, que la force armée se dissiperait, qu'il n'y aurait plus, pour tout gouvernement, qu'un pouvoir auquel on obéit uniquement parce qu'on veut bien lui obéir, aurions-nous cru qu'un pareil état de choses pût se prolonger pendant vingt-quatre heures, sans que la France tombât dans la plus effroyable des anarchies !

» Il dure cependant depuis six semaines, cet état de choses. Il dure, et aucune violence, aucun désordre général ne l'a marqué d'un signe funeste. Les personnes et les propriétés ont été respectées, à bien peu d'exceptions près, et ces exceptions il serait souverainement injuste de les attribuer aux masses. Les gens mêmes qui s'alarment le plus sont obligés de rendre témoignage à la douceur de la population. Dans aucun temps, dans aucun pays, nous n'hésitons pas à le dire, pareille chose ne s'était vue; dans aucun temps, dans aucun pays une société de trente-cinq millions d'hommes n'aurait pu être livrée à, elle-même avec si peu de dommages. La France

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va toute seule ; elle se soutient par le progrès Je ses mœurs et de ses lumières ; elle tire d'elle-même l'ordre qui subsiste. Cette tranquillité relative du présent, n'est-elle pas un gage pour l'avenir ?

» A quoi bon s'abîmer dans la crainte de ce qui n'est pas, quand ce qui est n'offre rien de pareil aux excès du passé? On pillera! on massacrera! On no pille pas, on ne massacre pas. Vous allez, vous venez ; personne ne vous inquiète, personne ne vous menace. Mais il n'y a point de gouvernement. Hélas ! l'expérience ne nous a que trop appris qu'il ne faut pas compter sur les gouvernements qui paraissent les plus forts ! Ayons plutôt confiance en nous-mêmes, dans la France, dans la raison générale, dans les preuves d'humanité, de justice, de bon sens que la population tout entière nous met depuis six semaines sous les yeux ! »

La presse légitimiste n'est pas moins curieuse à lire, moins instructive à consulter ; lisez V Union du 25 février :

« L'épée du peuple est rentrée au fourreau. La grande voix de tous a cessé de gronder ; la justice de Dieu a achevé' son œuvre. C'est la première halte après trois jours de lutte; c'est, après de cruelles angoisses, l'espérance de voir la France, rendue à elle-même, reprendre ses conditions nécessaires de liberté, d'ordre et de grandeur.

» La conduite du peuple, après la victoire, égale son héroïsme pendant le combat.

» Tant de modération dans les 24 heures qui suivent un triomphe complet dispense de tout éloge. La population de Paris a bien mérité de la France et de l'humanité. »

Le 26 février, VUnion reprend :

« La France est le seul parti qui soit debout. Tout ce qui est artificiel est mort! Plus de tromperie! plus de factions ! La France va être appelée à un vaste comice. Tous ceux qui ont une pensée, une intelligence, une âme libre vont pouvoir énoncer leur opinion sur la constitution politique du pays. Nous avions demandé la réforme ! elle va se faire. La nation, consultée, dira son dernier mot. Tout le vœu que nous avons à exprimer, c'est que ce dernier mot soit la consécration définitive de la liberté humaine dans son acception la plus large et dans ses applications les plus vraies. »

Le 27 février, elle ajoute :

« Cette obstination de Louis-Philippe, cet aveuglement, ce vertige, ces plans de stratégie savante, formés depuis dix ans, cet emprisonnement de Paris sous vingt citadelles, ce vaste camp de 70,000 hommes jetés autour de la cité, ce déploiement d'artillerie, cette défense effrayante et méditée, cette confiance dans la force matérielle, cette sécurité bravache, cette majorité inexpugnable, ce ministère esclave, tout cela emporté, évanoui en deux jours, sous la volonté d'une population armée de bâtons, de bouteilles ou de balais! Quel sujet de méditation!

» Nul eubeigueuient n'aura manqué aux temps présents. Les révolutions ne sont pas seulement des drames, elles doivent surtout être des leçons. »

Le 28 février :

« Non, la société n'est pas constituée, et la partie de la nation qui a le plus souffert, qui souffre le plus de cet état irri'gulier, injuste, impassible, ce sont les classes laborieuses, c'est le peuple.

» Une société est- elle constituée quand le peuple n'y vit pas même de la vie municipale ? Est-elle constituée quand tous les droits politiques s'y mesui"ent à la quotité de l'impôt. Quand, par la détestable assiette de ces droits, un seul intérêt domine, celui de la médiocrité? Quand l'administration pénètre jusque dans le foyer de la famille et s'y fait l'arbitre suprême de tous les besoins ? Quand le système financier peut n'être réglé que d'après des conditions purement fiscales ? Quand l'impôt n'est établi ni pour favoriser le travail, ni pour développer le bien-être, ni pour contenir et ranimer le sentiment moral du peuple! Quand la liberté de la religion est opprimée, l'autorité du père de famille enchaînée,, la puissance de la commune asservie ? Quand les citoyens ne peuvent s'associer ni pour l'étude, ni pour l'enseignement, ni pour la charité, ni pour le travail.

» C'est, pour nous, une conviction déjà ancienne et- que nous avons souvent exprimée, que le salut du pays ne peut venir que de la réconciliation des citoyens, du rapprochement des idées, de concessions réciproques, d'abandons volontaires et mutuels ; qu'ainsi on ne constituera rien, on n'organisera rien de bon.^ de sage, de durable, que parla liberté. »

Le 2 mars :

« Il y a huit jours aujourd'hui que le peuple de Paris, en armes, expulsait la famille d'Orléans, et abattait du même coup toutes les conceptions intermédiaii'es qui avaient tenté d'arrêter l'insurrection. Celte résurrection fut un miracle.

» La communauté, la solidarité d'intérêts qui unit tons les membres de la société française, ce sentiment ravivé et agrandi par la majesté des circonstances, anime les travailleurs de la Commission du Luxembourg .

» La Commission du Luxembourg aura bien mérité de la patrie si elle élabore à l'avance quelques-unes des questions capitales dont l'étude définitive appartient à l'Assemblée nationale. »

Le 4 mars :

« Aujourd'hui, la Révolution a payé un juste tribut aux dépouilles des citoyens morts pour la liberté. Les hommes dévoués au bien public, que cette révolution a portés au pouvoir, ont conduit le deuil de la France à travers les flots d'une population enthousiaste.

» C'était un noble spectacle, c'était un grand et religieux devoir.

" Toutes les lettres que nous recevons témoignent de radmiralion et de

la gralitude pour les hommes qui se sont cliargos du gouvernement provisoire dans les conjonctures où Paris s'est trouvé. »

Le 7 mars :

« La masse du peuple nous connaît et connaît nos amis autrement que ne nous connaissait la race d'exploiteurs et de mangeurs qui, depuis 1814, avait dressé contre nous toutes les lois électorales sans exception. Allons donc au peuple avec confiance. Nous ne lui apporterons pas des théories, des utopies et des chimères ; nous lui apporterons la pratique de la fraternité chrétienne, source réelle des biens que poursuivent les hommes sincères de la République. Fions-nous aux instincts de la nation ; ce n'est pas elle qui faussera la liberté. »

Quelque attachante que soit la lecture de l'f/ru'on, faisons un effort pour l'interrompre et donner un moment d'audience à l't/nù'ers, s'exprimant ainsi :

Le 25 février :

« La dynastie de juillet a succombé, le combat était terminé avant la tin de la troisième journée. La révolution est consommée, et c'est l'une des plus étonnantes de l'histoire.

» Le nouveau gouvernement a de grands devoirs envers la France, envers la société tout entière. Nous lui souliaitons de pouvoir les remplir. Tous les gouvernements ont en eux la faculté de s'affermir : il leur suffit d'aimer la justice et de servir franchement la liberté. »

Le 27 février :

« La monarchie succombe sous le poids de ses fautes. Personne n'a autant qu'elle-même travaillé à sa ruine. Immorale avec Louis XIV, scandaleuse ayoc Louis XY , despotique avec Napoléon, inintelligente jusqu'en 1830, aslucieu>,e, pour ne pas dire plus, jusqu'en 1848, elle a vu successivement décroître le nombre de ceux qui la croyaient nécessaire. Elle na plus de jjartisans.

» Nous ne croyons pas au droit inadmissible des couronnes. La théologie gallicane a consacré exclusivement le droit divin des rois. Avant elle et plus haut qu'elle la théologie catholique a proclamé le droit divin DES peuples. Il n'y a qu'une volonté qui doive être plus respectée que la volonté de tous les hommes, ce n'est pas la volonté d'un antre homme, c'est la volonté de Dieu.

» M. de Lamartine a dit que la dévolution française est un écoulement du christianisme. — Cette fakole est vraie, et nous l'avions prononcée avant lui. Les peuples chrétiens ont un sentiment de la dignité humaine et de la justice qui n'était point avant eux connu dans le monde et qu'ils ne peuvent perdre entièrement. C'est comme une charte des droits de l'individu et des devoirs de la société, gravée en caractères ineffaçables

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dans la conscience de quiconque a reçu le saint baptême. L'Église, en ouvrant ses bras de mère à l'homme nouveau, ne le délie pas seulement de l'esclavage du péché, elle dépose en son âme un mystérieux principe de liberté qui le rend éternellement rebelle à l'esclavage de l'homme.

» L'homme n'appartient plus à l'homme, il n'appartient qu'à Dieu, et Dieu veut que ceux d'entre les hommes qu'il place la tête de leurs frères les gouvernent par la justice, par l'amour et par la liberté. Voilà la constitution éternelle donnée sur le Golgotha, sans cesse proclamée par l'Église, et que nul pouvoir n'a pu violer impunément. »

Le l®"" mars :

« Il suffit de dire que si c'est un parti qui a tiré la République des flancs de sa mère, cette mère est bien la France et reconnaît hautement le fruit de ses entrailles. Personne ne peut se tromper au caractère de cet aceu éclatant. Il n'est point irréfléchi, il n'est point dicté par la peur. Chacun sait que la monarchie a définitivement perdu sa cause, que la France est entrée définitivement dans une voie nouvelle, qu'elle est définitivement ré]yuhlicaine.

t) Point de parti contraire au principe républicain ! Point d'équivoque sur la portée de ce principe! La meilleure des républiques c'est la République. Il n'y a nulle autre république possible que celle qui a pour devise : Liberté, Égalité, Fraternité. Le seul moyen d'éviter que ces mots sacrés ne soient encore déshonorés par de sanglantes folies, c'est de les prendre dans leur sens vraiment français, vraiment chrétien. Appuyé sur tous les partis, le gouvernemetU sera républicain ; appuyé sur un seul parti, il serait révolutionnaire. Maudits soient-ils de Dieu et des hommes, ceux qui commettraient cette impiété envers la France, envers la civilisation, envers l'humanité, d'arracher notre jeune République des voies loyales où elle s'avance, pour la perdre dans le despotisme et dans le sang. »

Le 2 mars :

« Ce qu'il y a d'admii-able par dessus tout dans la liberté, c'est que le caractère de l'homme y reprend sa noblesse et sa vigueur. Il connaît son droit, il l'aime, il sait le maintenir. Bien connaître son droit, c'est avoir fait un grand pas dans la connaissance de son devoir, qui n'est autre que la connaissance et le respect du droit d'autrui. »

Le 4 mars :

« "i^ovs n'avons pas seulement renversé une royauté, autrement nous pourrions en faire une autre, et tout le monde convient que personne n'y songe même plus. Tout un système constitutionnel a disparu. Le parti conservateur n'a pas été plus vaincu que l'opposition. On n'est pas plus impopulaire que M. Thiers et plus discrédité que M. Odilon Barrot. L'adjonction des capacités de l'ancienne gauche était une mystification à laquelle nous n'avons voulu jamais nous prêter ; se tigure-t-on quel surcroît de lumière et d'indépendance une douzaine d'avocats de plus aurait apporté dans le Palais-Bourbon V «

Le 19 mars :

« Heureusement, la République n, d'autes partisans : parmi les membres du gouvernement provisoire, plusieurs ont, en diverses occasions, avant la révolution et depuis, fait connaître leurs sentiments. Ils veulent franchement la liberté, une liberté sincère, absolxte; en tout et pour tous, la liberté telle qu'elle existe aux États-Unis. Ils auront l'appui de tous les hommes vraiment libéraux, de tous ceux qui, tenant moins aux mots qu'à la réalité des choses, ne se consoleraient pas d'être opprimés, d'être dépouillés de leur liberté, quand bien même, au lieu de s'appeler roi, le dépositaire du pouvoir s'appellerait président ou consul.

» La question, aujourd'hui, n'est plus entre la Monarchie et la République. La monarchie n'est plus, les ROis l'ont tcÉe. Il y a Irais cents ans qu'ils travaillent à la démolir, et ils n'en ont pas laissé pierre sur pierre. Ce qui en restait hier n'était plus qu'un nom. »

Le 21 mars :

« Quinze ou vingt hommes sont morts dans les rues de Vienne, et ils ont renversé l'Empire ! En faudra-t-il autant pour faire crouler les autres Etats? TOUT CELA TOMBE DE VETUSTE. La monarchie meurt du GAN- GRÈNE secrète. Elle attend à peine qu'on lui dise : Nous ne voulons plus de toi^va-t-enl he cou\) n est plus nécessaire, LE GESTE SUFFIT. 0 Providence qu'ils ont bravée. Providence lasse de leurs iniqtiités et de leurs scandales, quel est celui d'entre les rois qui ne se croyait pas plus fort que la conscience humaine ? Quel est celui qui ne se riait pas du mépris des peuples autant que de leurs droits ? Quel est celui qui ne s'appuyait pas sur les plus vils et les plus coupables instincts pour gouverner, réduire et asservir les hommes? Quel est celui qui, dans sa chute et dans sa ruine, emportera l'estime ou seulement la pitié de la patrie ?

» La France recueille la première le bénéfice du grand mouvement dont elle a eu l'initiative. La révolution en Allemagne, c'est la paix avec nous. *

Le 5 avril, VUnivers interpelle, en ces termes, les républicains de la veille :

« Votre défiance est une faute : la défiance est contagieuse, et ceux qu'on repousse se retirent. Votre défiance est une insulte : n'est-ce pas outrager vos frères que de douter de leur parole ? Votre défiance est une iniquité : de quel droit prétendez-vous réserver à vous et à vos amis les sièges de l'Assemblée nationale? Enfin, votre défiance est absurde; supposer l'hypocrisie dans la manifestation unanime, SPONTANÉE, des sentiments de tout un peuple, c'est supposer l'impossible ; et y eut-il jamais adhésion plus unanime, plus spontanée que celle de la France à la République, prenant pour devise ces trois mots sacrés ; Liberté, Égalité, Fraternité ? »

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Le 22 avril :

« Qu'entend-on d'cailleurs aujourd'hui par hommes d'okdue? On entend surtout, ainsi que le prouvent un grand nombre de listes électorales, sans en excepter les listes catholiques, ces politiques a courte vue qui, avant la Révolution, faisaient ou aspiraient à faire partie du bagage parlementaire de MM. Thiers et Barrot. Ils doivent leur nouveau titre à l'horreur de toute profonde réforme. La Révolution est faite ; ils l'acceptent sans la comprendre, comme ils y ont travaillé sans le vouloir. Ils songent beaucoup moins à déblayer son cours qu'à l'en préserver. Lorsqu'ils s'engagent à défendre la propi-iété, ils sont sincères : ils possèdent. Pourrait-on accepter avec la même foi leurs autres promesses? Nous en doutons. Cependant on ne leur a pas beaucoup demandé.

» Nous en sommes convaincus, personne ne songe, de propos délibéré, à faire rétrograder la Révolution, mais beaucoup, en revanche, cherchent à s'étourdir sur ses conséquences sociales, semblables aux enfants qui ferment les yeux pour ne pas voir le danger. Telle est la tendance que trahit surtout cet amour exclusif et emporté des hommes d'ordre. Ici, comme partout, la peur conseille mal. Les hommes d'ordre nous ont, depuis vingt ans, donné cinquante émeutes sanglantes et deux révolutions ; essuyons donc sans crainte aujourd'hui des hommes de liberté ; nous ne pourrons nous en trouver plus mal.

» Un jour, ces deux mots : ordre et liberté deviendront synonymes ; la liberté donnera l'ordre comme l'arbre donne les fruits. Mais, quoi qu'on en dise, il faudra lutter encore pour obtenir ce résultat. »

Est-ce assez comme cela de citations empruntées à VUni- ■vers ? De ses bureaux, rendons-nous à ceux de V Assemblée nationale, que nous trouv^erons activement occupée h .se défendre, comme d'une calomnie, contre toute pensée de réaction qui lui serait imputée. Voici en quels termes elle repoussait, le 26 mars, cette imputation :

« Il fallait prouver au gouvernement provisoire tout entier les sentiments consciencieux de notre opposition, et, ce soir, dans sa réunion, notre association s'est montrée digne de l'accueil qui a été fait à sa demande par l'Hôtel-de-Ville. En préparant les listes de candidats, et après des explications largement et sincèrement exposées, elle a déclaré par son vote que tous les membres du gouverneraect provisoire seraient portés aux élections, et elle s'est engagée à essayer de faire accepter ces candidatures aux vingt-cinq clubs avec lesquels elle se trouve en rapport.

)) Que l'on vienne dire maintenant que nous sommes des hommes de RÉACTION ! Après ce vote motivé, et presque unanime, qui pourrait encore se montrer hostile ou prévenu ?

>> Ce n'est pas aux hommes qui veulent l'ordre et la conservation qu'il

faut reprocher d'être exclusifs, car ils dtmamhnl sinrèremciit q\w toute la France, que le peuple (ont entier soit représenté librement, compléteinent.

» Faut-il encore une autre preuve ? En discutant les catégories qui devaient composer les candidatures, des membi-es qui, par leurs antécédents et leur position, semblaient devoir être les partisans les plus dévoués des éléments aristocratiques, ont été les premiers à demande!" qtie, pour la députation de Paris, huit à dix ouvriers, parmi les plus intelligents, les plus honnêtes, fussent présentés à l'élection.

>> Tout le gouvernement provisoire, huit ou dix ouvriers, — ce n'est pas là de l'exclusion !

)> Cette décision, prise au sein du club républicain pour la liberté des élections, est d'une haute importance. »

Le mot de réactionnaike leiiail fort au cœurdurédacteuf en chef de V Assemblée nationale, car le 25 mars 1848 il s'adressait à la Presse en ces termes indignés :

« Vous nous accusez d'être réacliuu'naire.K; ce mot, aujourd'hui, veut dire suspect, traître à la patrie. Tous nos actes, tous nos articles prouvent votre injustice. On a surpris votre bonne foi -, vous vous empresserez, nous n'en doutons pas, de retirer cette accusation, car vous n'êtes pas homme à permettre que l'opinion publique vous traite d'imprudent ou de calomniateur !

» Les grandes protestations de républicanisme ne sont pas les plus sincères : les tartufes politiques ne comptent point leur» mensonges ; il faut accorder quelque confiance à celui qui ne veut point, dans ce qu'il avance, dépasser ce qu'il accepte.

» Dans les circonstances difficiles où nous nous trouvons, il y a une vive jouissance, un noble orgueil à suivre la voix de sa conscience au péril de ses intérêts, au péril de sa vie. Et, répétons-le bien haut, jamais /« roix de la conscience ne saurait conseiller la réaction. »

Acte de celte protestation était donné, le 26 mars 1848, ;i VAssemblée nationale par la Presse, en ces termes, qui expliquent comment les deux journaux n'ont pas tardé à suivre une voie opposée :

f( Les rédacteurs de V Assemblée nationale protestent, tant en leur nom qu'au nom du Club répuhlicnin pour In liberté des élections, contre toutipensée de kkaction. Nous em-egistrons leur déclaration. Pour quelle ne fût pas sincère, il faudrait qu'ils ne fussent pas des hommes sérieux.

y Toute réaction n'est possible que par la République; contre la Pépubliqne. toute réaction serait impossible et ne ferait que l'affermir. »

Cinq jours avant, le 21 mars, dans un article intitulé : le PEUPLE, VAssemblée nationale s'était exprimée ainsi :

« Oui 89, oui 1830, oui 1848 devaient tour à tour consacrer cette grande et juste maxime : Tout par le peuple et pouu le peuple. Non pas le peuple représenté par la seule classe que l'on nomme dédaigneusement prolétaii-e, mais le peuple composé de la nation tout entière, sans distinction d'origine et de profession. C'est ce qui a été irréfrag.ablement démontré par la dernière révolution. Elle n'a été si .spontanée., si rapide, si facilement victorie««e,que parce que le peuple, dans son acception vraie et complète.^ s'est tourné tout entier contre le pouvoir. Les faits sont encore palpitants; le peuple, c^était la garde nationale qui l'éclamait la réforme électorale et protestait contre le refus qii'on lui opposait.

» Le peuple, c'était la classe ouvrière qui, forte de l'appui moral de la garde nationale, se mettait à l'œuvre de la résistance passionnée ; le peuple, c'était Tarme'e qui, placée entre son devoir d'honneur militaire et ses sentiments de fraternité nationale, se laissait subjuguer par elle, et, par sa neutralité, assurait son triomphe. Voilà bien le peuple ! C'est par cet ensemble de volontés, cette action commune, démonstrative ou facile, que la dernière et (espérons-le!) l'irrévocable révolution s'est accomplie. »

Terminons ces citations par une dernière citation empruntée au numéro du 14 mars 1848 de VAssemblée nationale. C'est le compte-rendu des séances du club institué rue de la Chaussée-d'Antin, dans l'ancien manège D'Aure, qui est devenu la salle Sainte-Cécile :

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