AUX ÉLECTEUKS DU BAS-RHIN
a Paris, 31 mai 1850.
» Électeurs du Bas-Rhin,
» Le suffrage universel a cessé d'exister aujourd'hui 31 mai 1850, i"an 111 de la deuxième ère répul)hcaine ; demain la France ne possédera phis que le suffrage rest)-eint.
» Mais le suffrage universel ne tardera pas à revivre si la France résignée sait contenir sa vi\e émotion, car un simple et inévitable changement de ministère suffira pour qu'avant 1852, sans choc et sans révolution, le suffrage universel, qui vient de tomber mutilé sous les coups d'une sainte-alliance parlementaire, rentre dans ses anciennes limites, et recouvre ses frontières du Rhin.
» Telle est ma conviction; aussi mon avis est-il que rien ne doit être épargné pour hâter et assurer le triomphe de cette réparation.
» Électeurs du Bas-Rhin, l'honneur vous était réservée de recueillir le dernier soufffe du suffrage universel, de sentir battre sa dernière pulsation, de le voir se ranimer un instant, comme le soldat frappé au cœur, qui, après avoir fermé les yeux, les ouvre, par un effort suprême, pour regarder encore une fois son cher et glorieux drapeau. Cet honneur, vous l'aurez seuls; cet honneur, vous prouverez que vous en étiez dignes en donnant h l'élection du 9 juin, la dernière qui sera faite sur les listes dressées conformément aux prescriptions de la loi du 15 mars 1849, le caractère de la plus énergique protestation. Que cette protesta tion soit unanime! Que pas un électeur ne manque à ce dernier appel !
» Ce n'est pas le chemin qu'il faut regarder, c'est le but ; ce n'est pas le nom du candidat qu'il faut peser, c'est le nombre des suffrages.
» S'il est un nom sur lequel puissent se réunir, sans ex-
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ception, les suffrages de tous ceux qui veulent fermement, sincèrement le maintien de la République, et, par son affermissement, la plénitude de la souveraineté individuelle, la grandeur de la France, l'ordre comme rayonnement de la liberté, la parfaite égalité entre tous les cultes, l'enseignement gratuit, la réforme de tous les abus, l'application de tous les progrès, l'abolition de la misère, l'avènement du crédit, l'accroissement de la richesse, la vie et l'argent à bon marché, la suppression de tous les impôts contre la consommation, l'accord de la consommation et de la production, la décentralisation administrative sans atteinte portée à l'unité nationale, la réduction du budget au dixième du revenu net de la France, ce qui est possible, et ce qui équivaudrait à plus de cinq cent millions d'économies annuelles; si ce nom existe, et que ce nom ne soit pas le mien, Électeurs du Bas-Rhin, n'hésitez pas à le choisir, je serai le premier à vous en féliciter ; car s'il est des républicains de plus longue date, il n'en est pas dont le dévoùment soit plus sincère.
» Une élection unique, accomplie dans ce moment suprême, se manquerait à elle-même si elle tombait petitement dans les attaques ou dans les apologies de personnes. Ni panégyrique ni dénigrement. C'est un double écueil qu'il faut éviter. Aucun effort ne doit être épargné pour qu'il n'y ait que deux camps : le camp de ceux qui arborent le drapeau de la majorité parlementaire, et le camp de ceux qui arborent le drapeau de la souveraineté nationale ; le camp de ceux qui prétendent que le vote de la loi du 31 mai aura pour effet de raffermir l'ordre et de ramener la confiance, et le camp de ceux qui considèrent ce vote comme un acte qui remet tout en question et tout en péril.
» Électeurs du Bas-Rhin, s'il en existe parmi vous qui approuvent la loi votée aujourd'hui 31 mai, par une majorité de 433 voix, rangez-vous tous d'un côté, et que le nom de votre candidat signifie : Adhésion.
» Électeurs du Bas-Rhin, qui souffrez de Patteinte portée à l'inviolabilité du droit électoral, à l'égal de ce que vous lit
L^ÉLECTION DU 9 JITIN 1850. 89
souffrir ratteiule portée par les traités de 1815 à Tinviolabilité du territoire français, rangez-vous tous de l'autre côté, et que le nom de votre candidat signifie : Protestation.
» Mais, de part et d'autre, que la protestation comme Vadhésion soit unanime, afin que l'élection du Bas-Rhin, quoique partielle, acquière ainsi le caractère public d'une nianifestation nationale.
» Électeurs du Bas-Rhin, vous êtes lihi-es, entièrement libres ; vous n'êtes liés par le vote du comité central démocratique socialiste que si vous l'approuvez ; — si vous ne l'approuvez pas, je vous dégage pleinement en ce qui me concerne. Quiconque m'a choisi ou me choisira pour son mandataire Tu'a trouvé ou me trouvera prêt h m^exposer, toujours ; à m'imposer, jamais.
» Avant tout, ce qu'il faut, c'est que le vote du 9 juin soit la réponse de la majorité électorale au vote du 31 mai de la majorité parlementaire.
» Électeurs du Bas-Rhin, qui voulez la liberté absolue, le suffrage universel, la République démocratique, votez tous pour revendiquer la souveraineté électorale, avec la même ardeur, avec la même unanimité que vous vous battriez tous s'il s'agissait de défendre contre l'ennemi l'indépendance nationale !
» Électeurs du Bas-Rhin, que le même élan vous anime tous, car cette élection, à moins que le suffrage restreint ne soit effacé et que le suffrage universel ne soit rétabli, sera la dernière élection à laquelle, d'ici à 1852, l'Opposition pourra participer. Hors ce cas, si des élections partielles avaient lieu, l'Opposition devrait systématiquement et unanimement s'abstenir, car y concourir ce serait sanctionner la loi qui a renié le suffrage universel et proclamé le suffrage restreint !
» Électeurs du Bas-Rhin, que le même sentiment vous unisse tous, afin que l'élection du 9 juin 1850 ne soit pas seulement le vote d'un département, mais qu'elle devienne, par son imposante unanimité, la protestation de la France!
» Union et patience, l'union dût-elle exiger le sacrifice
d'une candidature que je n'ai pas briguée, mais que j'ai acceptée comme le soldat qui combat accepte Farmure qui lui est donnée.
» Qui est sincèrement républicain ne le dit pas, il le prouve.
» EMILE DE GIRARDIN
4 juin 1850.
Par le vote de la loi du 31 mai, qui supprime le suffrage universel pour lui substituer le suffrage restreint, par ce vote qui va priver trois millions d'électeurs de leur droit de suffrage, l'élection du 9 juin acquiert un haut degré d'importance, puisque cette élection sera la dernière expression du suffrage universel, la volonté suprême d'un souverain à son lit de mort, son acte testamentaire.
L'organe le plus considérable de la majorité parlementaire, le Constitutionnel, l'a parfaitement compris ; aussi s'exprime-t-il en ces termes :
« En opposition aux deux candidats rouges, le parti de l'ordre pré- » sente dans le Bas-Rhin M. Charles MuUer. M. Charles MuUer appar- » tient au Bas-Rhin ; il a fait ses preuves comme publiciste, et il donne » comme orateur les plus légitimes espérances. M. Muller doit faire un » jour honneur à son département, ses concitoyens ne sauraient lui ouvrir » trop tôt la carrière parlementaire, le département du bas-khin
» CONSOLIDERA PAR CNE BONNE ÉLECTION l'EFFET MORAL DV VOTE
» DE LA LOI ÉLECTORALE. M. MuUcr sera nommé. »
C'est de la franchise 1 Ainsi, voilà qui est bien entendu, tous les électeurs qui donneront leurs voix à M. Muller adhéreront implicitement et explicitement à la loi du 31 mai, qui aura pour effet d'exclure 44,850 électeurs du Bas-Rhin sur 146,950 électeurs inscrits.
Point de doute, point d'équivoque possible. Quiconque votera pour M. Muller sait qu'il s'associera à la pensée des dix-sept et au vole des 133. Le Constitutionnel a prévenu les électeurs duBas-Rliin ; ils ne pourront pas dire quil les a pris en traître.
La question est donc nettement posée entre le suffrage restreint et le suffrage universel, entre la politique de restriction et la politique d'expansion, entre le mouvement et la résistance, entre l'esprit de réforme et l'esprit de routine.
Les électeurs du Bas-Rhin voudront-ils a consolider l'ef- » fet moral du vote de la loi électorale du 31 mai en nom- » mant le 9 juin M. Muller, » ainsi que le Constitutionnel déclare n'en pas douter?
C'est ce que nous saurons le 10 juin.
Il ne faut pas se le dissimuler, si les espérances du Constitutionnel n'étaient pas déçues, si son candidat, si l'ancien collaborateur de la Gazette de France, si le rédacteur de l'Indépendant de VOuest, si le candidat de l'ordre traduit vingt fois devant le jury, si M. Cliarles Muller enfin était nommé, s'il pouvait l'être, ce serait la flétrissure de la minorité parlementaire parla majorité électorale, ce serait la ratification de la loi du 31 mai 1850 par le pays consulté, ce serait enfin la condamnation souveraine du suffrage universel prononcée par lui-même. Oh ! si le suffrage universel pouvait voter ainsi sa propre déchéance, il ne resterait plus qu'à convenir qu'il l'a méritée.
Aussi comprenons-nous parfaitement que le gouvernement ait mis tout en mouvement pour obtenir un résultat qui serait la sanction solennelle de sa conduite. Le gouvernement est activement et puissamment secondé dans celte tâche par toute la presse privilégiée. Rien n'est épargné : menaces, séductions, calomnies ; mais le point sur lequel le gouvernement et la presse ministérielle fondent le plus d'espoir, c'est sur la division qui existe au sein du parti démocratique dans le Bas-Rhin.
Le parti démocratique a deux candidats, tandis que le parti monarchique n'en a qu'un seul, qu'il espère bien faire passer entre deux. C'est là son unique espoir ; ce sera là tout l'effort de sa manœuvre. A tout prix, il faut donc en empêcher le succès ; à tout prix, il faut qu'il n'y ait que deux drapeaux en présence ;
Le drapefui du suffrage restreint ;
Le drapeau du suffrage universel, glorieux drapeau percé de 433 balles !
Cela est d"une importance qui doit dominer toute autre considération.
Certes, la moins belle part ne sera pas la part de celui des deux candidats qui s'effacera pour assurer le triomphe de sa cause, car l'abnégation le grandira plus que ne le grandirait Télection. C'est dans ce sens que le rédacteur en chef de la Presse n'a cessé d'écrire à tous les électeurs et à tous les délégués qui ont pris l'initiative de sa candidature : « Qu'avant tout, leur répète-t-il, l'honneur du suffrage uni- » versel soit sauf! Qu'avant tout, le suffrage restreint ne » sorte pas victorieux de cette lutte à outrance sur laquelle » tous les regards sont en ce moment fixés ! C'est à l'union y que le département de la Seine a dû la double et éclatante » victoire qu'il a remportée le 10 mars et le 28 avril ! Que " la même union se fasse et règne dans le département du » Bas-Rhin ! Que les électeurs se disent tous que le scrutin » du 9 juin ne doit pas être seulement une élection, mais » une solennelle protestation contre le vote du 31 mai, » qui a privé de leur droit de suffrage trois millions d'é- » lecteurs! «
Sur 145,000 électeurs inscrits dans le département du Bas- Rhin, 95,000 seulement ont voté ; cette fois, il faut que des deux côtés tous les électeurs inscrits votent comme un seul homme, chacun pour son candidat, afin que l'on sache exactement combien le suffrage restreint a conquis d'adhérents, et combien le suffrage universel a conservé de partisans dévoués !
Trois millions de Français que la révolution du 24 février avait émancipés et conviés à la vie politique, viennent de retomber en tutelle et d'être expulsés de la salle du scrutin ; ces trois millions d'exclus comptent que du moins ils vont être vengés par cent mille électeurs dans le département du Bas-Rhin. De ces trois millions d'exclus ou du Constitutionnel, qui aura tort, qui aura raison d'espérer?
L'ELECTION DU 9 JLIN 1850. 93
Sera-ce le Constitutionnel ? Non, non ; il est impossible que le parti démocratique, si intelligent dans le département du Bas-Rhin, ne comprenne pas la nécessité de l'union la plus étroite dans cette épreuve suprême de laquelle doit sortir