LA LOI UNE POUR TOUS
22 avril 1850.
La vendeuse de juurnaux du soir placée à l'angle du boulevard des Ilaliens et de la rue Tailbout, en face du café Tortoni, ayant vendu, hier samedi 21 avril 18o0, entre neuf et dix heures du soir, des numéros du journal VÉvénement. un certain nombre d'exemplaires de ce journal avaient été lacérés par des sergents de ville. Celte exécution, renouvelée des procédés usités il y a un siècle pour les œuvres de Voltaire et de Rousseau, avait causé une assez vive rumeur ; tels étaient les fiiits que les personnes qui en avaient été les témoins venaient rapporter aux bureaux de la rédaction du journal la Presse.
Présent à ce récit, M. de Girardin voulut en vérifier par lui-même l'exactitude. En consé(pience, il se rendit h lendroil indiipié, et fit constater, en présence de nombreux témoins, (jue la police, qui autoi"isail la vente de la Patrie. de la Gazette de France et du Moniteur du soir, interdisait la vente de VEvénement.
De quel droit ?
Est-ce donc que la loi, en France, n'est pas la même pour tout le monde '
Il faut rpie M. Carlicr s'explique.
Il peut, s'il le veut, interdire la vente de tous les journaux
LA LOI LiNE FOUK TOIS. 9
sur la voie publique ; mais il ne peut créer de piivilége ; il ne peut autoriser la vente de tel journal et prohiber la vente de tel auli'e, car il n'appartient qu'au jury de déclarer un journal dangereux et qu'aux tribunaux de le condamner.
Si M. Carlier persiste à créer des privilèges et des exclusions, la question sera portée à la ti'ibune; elle sera portée devant les tribunaux ; elle sera portée devant le conseil d'État.
C'est à la presse, et à la presse modérée surtout, qu'il appartient de donner l'exemple de la résistance légale.
Cette tùche, [''Ei^é7lement saura la remplir.
Aucun journal, pour l'entreprendre, n'est dans une meilleure situation.
Après la Presse^ et bien avant le Constitutionnel, {''Événement a été le premier journal qui ait prêté h l'élection du 10 décembre un concours aussi entier que désintéressé.
Se rapprochant chaque jour un peu plus de la Presse, mais laissant cependant subsister un écart entre elle et lui, VÉvénement s'était abstenu dans l'élection du 10 mars 1850.
L'Evénement occupe, parmi les journaux, la place qu'occupe M. N'ictor Hugo entre l'opposition, dont il ne partage pas les passions, et la majorité, dont il ne partage pas les teireurs. Clest essentiellement un journal médiateur.
M. Carlier ne niera pas le fait; il ne pourra pas le nier, car il est attesté par un procès-verbal, lequel relate que deux sergents de ville assistaient aux interpellations de M. Emile de Girardin.
Depuis quand donc un succès est-il un délit ou un crime ! Nous ne sachions pas (jue l'on puisse imputer ii l'Événement d'autre délit (|ue son succès, attesté par l'inmiense nombre d'exemplaires qu'il vend, comparativement au petit nombre d'exemplaires que vendent les autres journaux du soir. Si la Patrie et le Moniteur du soir ne se vendent pas. est-ce la faute de l'Événement ?