L.-N. BONAPAnXE
Discours du '20 décembre 1843.
4 mai 1850.
Il existait une solution aussi dangereuse que honteuse, à la fois téméraire et timorée, une solution, enfin, qui n'en est pas une; c'est celle-là que le Constitutionnel s'est laborieusement appropriée, en déclarant urbi et o)-bi qu'il n'y en avait pas « (Vautre. »
Est-ce que le lendemain du jour où les pouvoirs du président de la République auraient été prorogés de quatre à dix années, le président de la République ne pourrait pas cesser de vivre? Que deviendrait alors la solution?
Est-ce que le lendemain du jour où les pouvoirs du président de la République auraient été prorogés de quatre à dix années, le président de la Républiijue ne pourrait pas prendre pour ministres des hommes inconsidérés ou décon-
sidérés, abritant l'incapacité sous l'inamovibilité? Que deviendrait encore la solution ?
Est-ce que le lendemain du jour où les pouvoirs du président de la République auraient été prorogés de quatre à dix années, le président de la République ne pourrait pas essayer de s'afTranchir de toute tutelle parlementaire? Que deviendrait, dans ce cas, la solution ?
Enfin, si, peu de mois après avoir prorogé les pouvoirs du président de la République, on s'apercevait qu'au lieu de l'orlifior Tautorilé on n'a fait que l'affaiblir, qu'au lieu de panser la plaie on n'a fait que l'envenimer, qu'au lieu d'atténuer le mal on n'a fait que l'empirer, qu'au lieu de ramener la confiance on n'a fait que l'éloigner, quel serait le moyen de sortir de la complication à laquelle aurait été donné le nom mensonger de solution ?
Ces questions si simples, tout le monde se les adresse ; aussi n'y a-t-il qu'une voix pour baffouer la SOLUTION du Constitutionnel.
Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris,
\e Constitutionnel ne souffle mot ce malin.
Il fait bien.
Mais il eût fait mieux encore de s'abstenir, et de ne pas venir proclamer qu'il n"y avait de solution que celle par lui indiquée.
Gomment, vous dites qu'il n'y a pas d'autre solution?
Est-ce qu'il n'y en a pas une toute naturelle, qui consiste à garder fidèlement, jusqu'en 18o2, le dépôt du pouvoir et de la Constitution pour les remettre au nouvel élu de la France ? Est-ce qu'il n'y en a pas une toute naturelle qui consiste, pour le neveu, pour l'héritier de l'empereur Napoléon, à demeurer le scrupuleux observateur de sa parole et de son serment, et à mériter le glorieux éloge décerné il Washington par le premiei- consul? Le 15 décembre 1799, la nouvelle de la mort de Washington arrive en France: Napoléon (\si premier consul: ((iie fait-il :' Il fait
prendre le deuil à toute l'armée IVançaise, et lui adresse l'oi'dre ilu jour suivant :
» Washington est mort. Cet homme s'est battu contre la tyrannie; il a consolidé la liberté de sa patrie. Sa mémoire sera toujours chère au peuple français, comme à tous les hommes libres des deux mondes, et spécialement aux soldats français qui, comme lui et les s^dats américains, se battent pour l'égalité, la liberté »
Ordre du jour du 18 pluviôse an VIII (7 février 1800).
Vn tel ordre du jour est le plus bel hommage qui ait jamais été rendu à Teclat de la probité par l'éclat de la gloire. En mérite'r un pareil, c'est ce que doit souhaiter M. L.-N. Bonaparte. Comment le Constitutionnel a-t-il pu supposer que le président de la République voudrait se montrer moins scrupuleux que le général Gavaignac ? Le 20 décembre 1848: le nouvel élu montait à la tribune de l'Assemblée nationale, et, d'une voix grave, lente, émue, y prononçait ces paroles, qu'il n'a pu oublier :
« La conduite de l'honorable général Cavaignac a été digne de la loyauté de son caractère et de ce sentiment du devoir, qui est la première qualité du chef d'wn Etat. »
De telles paroles engagent, car elles sont recueillies par l'Histoire, celte conscience de l'humanité. M. L.-N. Bonaparte a été nommé président de la République pour quatre ans ; ses pouvou's expirent en mai 1852 ; à cette époque, soyez-en sûr, il se conduira comme s'est conduit le général Gavaignac en décembre 1848, comme s'est conduit Washington, qu'aucune considération, aucune supplication ne purent empêcher, en 1797, de résigner le pouvoir et de se retirer dans son domaine de Monl-Vernon, pour s'y livrer de nouveau à l'agriculture. Il faut être juste et reconnaître qu'en se conduisant, le 20 décembre 1848, comme il s'est conduit, le général Gavaignac a jeté sur sa vie et sur son nom un éclat sous lequel s'effaceront beaucoup de fautes et plus d'un acte arbitraire, dont le Temps, qui a bon dos, portera seul la responsabilité. Par la manière dont le général Gavaignac a quitté le pouvoir, il a absous et ennobli la manière dont il l'avait pris. De même, par la manière non
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moins loyale dont il Iransmettra h son successeur la présidence de la République, M. L.-N. Bonaparte se fera pardonner son impuissance, si, d'ici au mois de mai 1852, il n'a pu parvenir, enfin, à traduire par des actes glorieux ces louables paroles : « Quand on a l'honneur d'être à la tête » du peuple français, il y a un moyen infaillible de faire le » bien, c'est de le vouloir. » (20 décembre 1848.)
Le président de la République ne dût-il avoir que le mérite de transmettre, comme il l'a reçu, le pouvoir dont il a accepté le dépôt, que cotte intégrité suffirait à lui marquer une place honorable dans l'histoire, où figurent en grand nombre les usurpateurs incapables, oi^i figurent en si petit nombre les dépositaires scrujjuleux. Ce serait une solution.
Oui, ce serait une solution, car il est incontestable qu'un grand pas sera fait le jour où la présidence de la République aura franchi sa première étape.
Tout le monde sait que Washington, élu président de la République américaine le 4 mars 1789, fut réélu le 4 mai'S 1793; mais ce qu'on ignore conmiunément, c'est qu'aux États-Unis le président de la République est indéfiniment rééligible; si aucun président n'a gardé le pouvoir exécutif plus de huit années, ce n'est pas que la Constitution s'y oppose; c'est uniquement par respect pour l'exemple donné par Washington, exemple qui s'est élevé à la hauteur d'une tradition. Qu'est-ce qui empêcherait donc que le président de la Réi)ul)lique française ne fût indéfiniment rééligible, et peut-être indélininuMit réélu ? Cela dépend de lui. Qu'il sorte de l'ornière dans laquelle des traîtres ou des maladroits l'ont fait verser ; qu'il relise ce qu'il a écrit dans l'exil et dans la captivité; qu'il ne demande plus de conseils et d'inspirations qu'à la loyauté de sa mémoire et cju'ii la ])rofondeur d'un esj)iit lal)ouré par Taraire de la pi"oscriplion ; qu'il fasse à l'Elysée ce qu'il a fait ;i Ilam ])our échapper à ses geôliers, (ju'il prenne une l)louse d'ouvrier !
Avec cette blouse d'ouvrier, — Pierre-le-Grand a bien revêtu l'habit de charpentier, — qu'il se mêle h la foule, qu'il l'écoute, et qu'il ne rentre à l'Elysée que pour en chasser tous les valets qui le trompent, tous les flatteurs
qui le perdent, tous les traîtres qui le guettent ! 11 y a de grandes et de faciles choses à faire ; qu'il les fasse ! Le jour où la popularitéque lui donneraicntces choses pèseraitbeaucoup, combien peu pèserait la majorité dans la balance politique ! Alors s'ouvriiait à l'impasse une issue, car l'Assemblée nationale, aussitôt qu'elle serait entrée dans sa troisième année d'existence, pourrait, aux termes de l'article 111 de la Constitution, émettre le vœu que la Constitution soit modifiée. Ce vœu, émis en juin 1851, pourrait être converti, trois mois après, en résolution définitive, s'il avait réuni les trois quarts des suffrages exprimés. Il les réunirait certainement si, de ce jour à cette époque, la politique d'impuissance et de résistance avait fait place à la politique d'initiative et de progrès. Le président de la République, comme on le voit, a deux cordes à son arc, Majorité et Popularité; il a essayé de l'une ; il dépend de lui d'essayer de l'autre. Par la Majorité, il peut conserver le pouvoir intact jusqu'au jour où il sera appelé à le restituer, aux termes de la Constitution. Par la Popularité, il peut ramener h lui l'opinion qui s'en éloigne, et rallier un assez grand nombre d'électeurs pour que l'Assemblée de révision qui serait nommée effttce delà Constitution revisée l'article 45, ainsi conçu : — « Le président de la République » est élu pour quatre ans et n^est rééligible qu'après un in- » tervalle de quatre ans. » 11 dépend encore du président de la République d'être indéfiniment rééligible ; et s'il était indéfiniment rééligible, du choix de ses ministres dépendrait qu'il fût indéfiniment réélu.
« C'est à l'unanimité qu'en mars 1793, Washington fut » réélu; en 1797, comme le terme de sa seconde présidence » approchait, dans toutes les parties de l'Union, même » dans celles où l'opposition semblait dominer, une foule » de voix s'élevèrent pour qu'il acceptât une troisième » fois le pouvoir du suffrage de ses concitoyens. Mais sa » résolution était prise ; il n'admit pas même la discus- » sion (1) »
(1) GUIZOT. Vie de Washiiujton.
Washington eût donc pu être réélu et l'eût été une Iroisièmc fois s'il l'avait voulu !
C'est une preuve que si M. L.-N. Bonaparte le voulait, il n'aurait pas besoin d'usurper le pouvoir pour conserver la présidence de la République.
Des deux solutions, l'une présentée par le Conslitvtionnel, l'autre exposée par la Presse :