‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 2)Chapitre 45 sur 156 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

.1 M. de la Guéronniére,

« 15 septembre 1850.

» Ma dernière lettre avait pour sujet : plus de président! PLUS DE CONSTITUTION ! Ma Icltrc de ce jour aura pour sujet :

PLUS DE révolution!

» Je crois qu'il me sera facile de le justifier.

» Un choc suppose nécessairement la rencontre de deux corps solides. Là où tout corps est seul , aucun choc n'est possible.

» Une révolution suppose nécessairement la lutte de deux souverainetés aux prises : l'une la souveraineté de droit, l'autre la souveraineté de fait. La souveraineté de droit, c'est la souveraineté du peuple. Toute autre prétendue souveraineté : Royauté légitime ou l)Atarde, Présidence ou Assemblée , n'est qu'une souvei'aiiielé de fait. Dès que l'on supprime entièrement la souveraineté de fait pour ne plus laisser subsister (pie la souNcrainelé de droit, toute révolution devient impossible; car, de deux choses l'une : ou la vérité est absolue , et, dans ce cas. elle se (ItMDiinlro par s«in évidence; ou elle est relative, et. dans

ce cas, elle se décide par le nombre, c'est-à-dire a la majorité des voix.

» — Où alious-nous ?

» — Logiquement, nous allons à une révolution.

» — Pourquoi ?

» — Parce que nous avons mis aux prises deux souverainetés qui s'excluent : la souveraineté de principe et une souveraineté de convention.

» De même que la poudre h tuer est composée de trois parties : soufre, salpêtre et charbon, cette souveraineté de convention, cette souveraineté fulminante est composée de trois parties : la Constitution, l'Assemblée nationale et la Présidence temporairement immuable quoique responsable.

» Aussi une explosion est-elle toujours imminente.

» Je vais prouver que nous allons logiquement à une révolution.

» Je me transporte par la pensée à l'élection du 9 mai

» Si le peuple consent à voter aux termes de la loi qui a changé le suffrage universel en suffrage restreint, par ce vote il ratifie la loi du 31 mai.

» Si , au contraire, il refuse d'apposer sa signature audessous de cet arrêt de déchéance, c'est la révolution qui recommence.

» Une quatrième révolution! Est-ce là ce que veulent le National et le Peuple ? Ce qu'ils veulent visiblement amener est précisément ce que je voudrais prévenir.

» 3Iais j'admets que le Peuple ait consenti à voter, le 9 mai 18o2, aux termes de la loi du 31 mai 18o0, plus ou moins amendée par l'accord des deux fractions républicaine et légitimiste de l'Assemblée législative : il faudra nécessairement voter pour quelqu'un; sur quels noms se comptera-ton? quel sera le candidat qui réunira deux millions de suffrages? Si un grand nombre de républicains ont voté pour M. Ledru-Rollin frappé d'inéligibilité pai' un arrêt,

de quel droit protesteraient-ils contre les électeurs qui auraient voté pour M. L.-N. Bunaparte non rééligiblc?

» Je veux faire la partie belle au Xntiunal et au Peuple ; je veux tout adnietti-e ; je veux admettre que l'Assemblée législative écartera comme non éiigibles les noms de I..-N. Bonaparte et de Ledru-Uollin, et (prejlc clioisira entre les cinq autres noms qui suivront. Je suppose que parmi ces cinq noms se trouve celui de M. Thiers, et que M. Thiers, avec le concours de M. Berryer , son ami, réussisse, le 9 mai 1852, à se faire proclamer président de la République.

« Croit-on que la proclamation du nom de M. Thiers ait lieu sans provoquer un soulèvement général ?

y> Mais je suppose encore que l'indignation populaire, au lieu de se traduire par un soulèvement, se traduise par un vote, et que de toutes parts les candidats de l'opposition l'emportent en grande majorité sur les canditlats de la réaction dans les élections générales du 28 mai.

» Que devient alors M. Thiers, président de la République nommé pour quatre ans, aux prises avec une Assemblée élue pour trois ans. qui lui serait viulemment hostile? Encore, si cette Assemblée pouvait déclarer qu'il y a lieu de reviser la Constitution, dans rcspérance que l'Assemblée révisioniste abolira la i)résidenc(^ ! Mais non, l'Assemblée nationale de 1852 sera liée par le précédent de 1831 : elle sera obligé d'attendre jusqu'au 29 mai 18'>i.

« Je le demande au Xatioiml et au Peuple .Croient-ils que cette situation pourrait se prolonger jus(iu'(>n 18o3 sans une révolution?

» Que devient, dans tout cela, rainendcMnenl Grévy, auquel le National a déclai-é se rallicM- dans les lermes suivants :

« Nous déchirons tbnncHeincnt nous rallier à toute iiropo>itioii ayant pour objet de réviser la Coiiâlitution dans le sens de cet aniendoment.

» Nous y mettons deux conditions formelles :

» La première, c'est qu'au préalable le suffrage universel sera rétabli;

» La seconde, c'est <\ue, dans tous les cas la ivvision aura lieu dans les délais stipulés par la Constitution.

» Rien le plu«, rien de moins, »

)' D'après ces lornies, loin do (lispaïaîlif, rinslilul'on de la présidence s'afterniit. c;ii- l'existence en est garantie jusqu'au 29 mai 18o5, pviis(iue aucune asseml)lée de révision no peut être convoquée avant cotte époque. C'est ce qui ré- . suite de la doctrine soutenue par le National et par le Peuple. Si l'on veut le maintien de la prçsidenco, mémo au risque d'avoir M. Thiors pour président de la Répuhliquo, choisi et proclamé par rAssomblée législative qui a voté l'état de siège le 13 juin 1849, la suspension du droit de réunion, la loi du suffrage restreint, la loi sur le colportage, la loi sur la presse, etc.; il n'y a pas à hésiter, il faut se ranger à la doctrine du National et du Peuple; mais si l'on veut l'abolition de la présidence avant la nouvelle élection d'un président, il faut se ranger, sans balancer, à l'une de ces deux opinions que j'ai émises : — Ou la révision de la Constitution par voie d'interprétation de l'article 111, ou l'annulation de la Consliluliun on vertu de ce principe incontestable, (juc, si la Conslilulion est d'essence supérieure à l'Assemblée législative , la Souveraineté du peuple est d'essence supérieure à la Constitution.

» Tout le débat se réduit à une question de vingt-quatre heures.

» Ce que la souveraineté du peuple aurait le droit et ne manquerait pas de faire le lendemain d'une révolution victorieuse, pourquoi n'aurait-ello pas le droit de le faire la veille ?

» N'y a-t-il donc, n'y aura-1-il donc jamais pour la souveraineté du peuple, perfidement trahie ou audacieusement méconnue, qu'un seul moyen de rentrer dans sa plénitude : — le recours aux armes ?

■» Proclamer une telle doctrine, ce serait décréter la périodicité sans fin do révolutions sans nombre.

» Depuis le 13 juin 1849, la situation des choses n'est plus ce qu'elle était avant. 11 s'en faut! Par suite de toutes les lois restrictives qui ont été votées, la Constitution n'existe plus qu'à l'état de filet à mailles serrées, dans lequel la souveraineté du peuple s'est laissée prendre.

» Avant la loi électorale du 31 mai, avant la loi sur le colportage, avant la loi contre la presse, avant la loi qui a suspendu le droit de réunion, ces mots : respect de la CONSTITUTION avaient un sens; mais quel sens aujourd'hui ont-ils ?

» Ils abritent eiicore, disent le National et le Peuple. l'existence de la République!

» C'est ce que je nie, car c'est l'Assemblée législative actuelle qui cnoisiRA et nommera, en mai 1852, le président de la République. Elle choisira et elle écartera qui lui plaira. Si elle ne proclame pas M. L.-N. Bonaparte, elle choisira M. Thiers ou M. Changarnier; elle écartera M. de Lamartine , M. Hugo ou M. Cavaignac, ceux-ci eussent-ils plus de voix que les deux premiers.

» Voilà cependant où nous conduisent le National et le Peuple avec leur idolâtrie constitutionnelle !

» Encore si elle était sincère ; mais non. elle ne l'est pas. elle ne peut pas l'être !

» Apportons donc tous dans ce débat une égale bonne foi!

y> Les républicains du National et du Peuple disent que la Constitution a été violée par l'expédition de Rome et par la loi électorale du 31 mai ; qu'elle est comme si elle n'existait plus.

» Les bonapartistes la trouvent détestable et le disent hautement,

» Les Orléanistes l'accusent (rétre la cause de tous les embarras de la situation.

» Les Légitimistes prétendent (jue le i)euj)le n'a pas été consulté, et ils demandent qu'il le soit.

^1 Ainsi tous les partis, sans exception, sont d'accord pour médire de la Constitution ; tous se préparent ii l'abolir, mais chacun d'eux se l'opixisc jionr se tenir reci|)r()quement en échec.

» Pourquoi donc, alors, n'en pas appeler tous de la Constitution à la Souveraineté du peuple, comme on en appelle d'une juridiction inférieure à une juridiction supérieure?

» Une révolution est imminente : il y a un moyen de réviter, il y a un moyen d'avoir tous les profits de la victoire sans passer par les hasards de la bataille, et on le repousse! Écrivains du National et du Peuple, avouez donc alors que ce que vous voulez, c'est une nouvelle révolution !

» Je dis qu'on peut l'éviter, car il n'y a pas un légitimiste qui ne se joignît à l'opposition démocratique pour voter à la fois l'abrogation de la loi du 31 mai et l'annulation de la Constitution, ce qui ferait rentrer le peuple dans le plein exercice de sa souveraineté.

w II y a deux Constitutions que je comprends : la Constitution de 1791 et la Charte de 181i, mais je ne comprends ni la Constitution de 1793, ni la Charte de 1830, encore moins la Constitution de 1848.

» Je comprends la Constitution de 1791, parce qu'il y avait deux parties contractantes : le roi Louis XVI, qui avait convoqué les États-généraux le 4 mai, et le peuple, qui s'était emparé de la Bastille le 14 juillet. Je comprends la Charte de 1814, parce qu'il y avait encore deux parties contractantes : le roi Louis XVIII, qui stipulait avec l'appui que lui prêtait la coalition victorieuse, et le peuple français, qui venait d'expier par une défaite désastreuse vingt ans d'immortelles victoires.

» Mars je ne comprends pas la Constitution de 1793, parce qu'alors il n'y avait plus que le peuple en présence de luimême ! Alors, à quoi bon une Constitution '? A quoi bon se lier les pieds et les mains? A quoi bon engager l'avenir? A quoi bon se dépouiller de son libre arbitre? Aussi, la Constitution du 24 jiiin 1793 n'exista-t-elle que sur le papier ! Elle garantissait à tous les Français la liberté, la sûreté: jamais il n'y eut ni moins de sûreté ni moins de liberté que du 24 juin 1793 au 22 août 179o, époque à laquelle une nouvelle Constitution fut promulguée; mais bien que celle-ci se composât de 377 articles, elle n'empôcha ni le 18 fructidor ni le 18 brumaire. La Charte de 1830 peut s'expliquer à la rigueur comme une deuxième et der-

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nicTc épreuve de la monarchie eonsliluiiuiinelle. Mais, ce que je ne saurais comprendre, c'est la Constitution de 1848, précisément après la nouvelle épreuve qui venait de démontrer la tVagilité et le danger de ces prétendus pactes sociaux !

» En raison et en droit, toute Constitution, tout contrat où il n'y a qu'une partie qui s"ol)lige est toujours révocable au gré de la partie qui s'est obligée.

» En raison et en droit, la Constitution de 1848 peut donc toujours être déclarée nulle, sous la condition expresse de replacer la souveraineté du peuple dans la situation où elle se trouvait à l'époque où celte Constitution fut promulguée.

» Or, c'est ce que je demande, et, si légitimistes et orléanistes demandent la même chose que moi, loin de m'en plaindre, je m'en applaudirai, puisque, avec leur concours, ma solution serait votée à une immense majorité.

>-> En résumé, qu'est-ce que je propose? —Je propose de ne garder qu'un seul article de la Constitution, l'article premier ainsi conçu :

« La souverainelé rénide dans r universalité Jei citoyens français.

» Elle est inaliénable et imprescriptible.

» Aucun individii, aucune fracliondu peuplene peut «Vn attribuer Veiercice.v

Et d'y ajouter ce qui suit :

« Cette souveraineté s'ejcerre par le sujfrage universel et direct. Sont électeurs, sans condition de cens, tous les Français âgés de cingt-et-un ans, jouissant de leurs droits civils et politiques, et jii>!ii fiant de six mois de domicile. »

» C'est le décret du (i mars cuiiibiné aNcc la Constitution du 4 novembre.

» Je ne reprends rien, je n'ajoule lien.

» Cela fait, l'Assemljlée actuelle se sépare, et une nouvelle Assemblée nationale lui succède. Cette Assemblée, étant sans pouvoir pour aliéner la souverainelé du peuple, choisit et nomme, dans son sein ou hors de son sein, le ministre du peuple qu'elle a reconnu le plus capable, sauf h le révoquer si elle s'aperçoit qu'elle s'est trompée dans son choix.

» Ce serait, dit le National, ce serait ime dictature.

» Soit.

y> Entre doux dictatures : la dictature administrative et la dictature militaire., comme en juin 1848 et juin 1849, et comme elle existe encore à Lyon, malgré la Constitution, je préfère la première à la seconde.

» Tout ce qui pense sera de mon avis ; mais tout ce qui aime le sabre sera de l'avis du National.

» Ce qui l'etTraie , c'est une Assemblée se réunissant de droit le l®*" mai de chaque année; mais ne siégeant que trois mois, votant le budget et l'impôt, portant à la tribune les réclamations du pays, révoquant ou confirmant les ministres du peuple, puis se retirant. « Voilà donc, dit le Na- » tional, où aurait abouti tant d'or et tant de sang répandus » depuis soixante ans ! »

» Je réponds au National : qu'ont donc fait toutes vos Assemblées législatives depuis soixante ans, quelles libertés ont-elles garanties, quels excès ont-elles empêchés, quels problèmes ont-elles résolus, quels progrès ont-elles accomplis? J'ouvre le Bulletin des Lois, à toutes les pages je n'y vois que des lois restrictives et oppressives.

» Est-ce que l'Assemblée nationale actuelle, issue cependant du sufTi-age universel, a empêché le renversement de la République romaine par la République française? Est-ce que la môme Assemblée n'a pas renié son origine et puni le suffrage universel du tort qu'il avait eu de la nommer?

» La séparation du pouvoir en deux parties : Pouvoir législatif et pouvoir exécutif est une idée aussi fausse que l'aurait été la sentence du juge s'il avait coupé l'enfant en deux pour en donner une moitié à chacune des deux mères qui se le disputaient.

» Le pouvoir est indivisible.

» Par celte séparation, c'est la responsabilité qu'on détruit pour la remplacer par la solidarité; c'est le contrôle qu'on abolit pour y substituer la complicité.

» Initiative, responsabilité, contrôle, voilà ce que je de-

mande; inipuissaneo, solidarité, complicité, voilà ce que préfère le National.

» Je veux ce qui assurerait la grandeur de la France ; il veut ce qui en hâterait le déclin.

» Le gouvernement de tous par tous est une idée fausse. L'idée juste, c'est l'administration pa/- k», sous le contrôle de tous.

» Quand tous gouvernent , personne ne répond de rien ; mais qui peut abuser de rien quand tous contrôlent?

» Ces idées ne vont pas au National (qui par parenthèse ne dit mot du rapport de son savant collaborateur M. Littréj; il convient que la Constitution est imparfiiite ; mais, du ton de voix le plus mélancolique, il s'écrie : « Ne vaudrait-il » pas mieux la réformer? »

» On la réformerait qu'elle ne serait pas meilleure, car le lendemain du jour où elle aurait été promulguée, d'autres exigences, d'autres nécessités qui n'auraient pas été prévues la veille se révéleraient.

» La souveraineté nationale doit rester entière ; sous aucun prétexte, elle ne doit s'aliéner. Mais, dit le National, ce serait l'instabilité organisée; ce serait chaque année une révolution inuninenle.

» Je réponds et j'affirme que ce serait la stabilité organisée et la révolution détruite.

» Car, de deux choses l'une : ou le ministre du peuple qui aurait été choisi par l'Assemblée nationale serait capal)ie, ou il ne le serait pas; s'il n'était pas capable, TAssemblée le révoquerait; s'il prouvait par ses œuvres qu'il est capable, le peuple souverain ferait comme fit le roi Louis XIV pour Golbert, il le garderait jusqu'au jour où il expirerait sous le poids du travail.

» Où le National voit-il donc Jii un riément O.c révulution? 11 n'y en a pas; mais où il y a des causes de révolution sans nombre, je vais le lui dire, c'est dans le programme suivant au([uel il me propose d'adhérer et (|u'il dit très simple :

« Rétablissement préaluble du sufl'nigc niiivcr ^cl ;

» Révision, à cette condition, de la Constitution dans les délais légaux ;

» Entin, suppression de la présidence dans le sens de l'amendement Grévy, par l'AsseniLlée de révision nommée sous l'empire du sufl'rage universel, et réunie le 20 mai, conformément aux dispositions du pacte constitutionnel.

» Alors, tout dissentiment s'efface, toute discussion cesse entre nous, et nous n'avons plus qu'à travailler d'un commun accord à assurer le triomphe définitif de la Républi^uo. »

» Ce progromnie est tout J)onnoment chimérique; car il n'est pas vraisenil)lal)le que la même majorité qui a supprimé le suffrage universel le rétablira spontanément.

» Or, dès lors point de révision de la Constitution, même dans les délais légaux.

» Donc, point de suppression de la présidence, et conséquemment, le 20 mai 18o2, CHOIX et nomination du président de la République, pour quatre ans, par TAssemblée législative actuelle, dont les pouvoirs expireront quîilre jours après, le 28 mai 1832.

» Si d'ici aux élections d'avril et de mai 1832 le suffrage universel n'est pas rétabli, — révolution.

» Si M. L.-N. Bonaparte, non-rééligible, est proclamé par l'Assemblée actuelle, — révolution.

» Si M. Louis-Napoléon Bonaparte et M. Ledru-Rollin ayant réuni l'un et l'autre le plus grand nombre de suffrages, sont déclarés tous les deux inéligibles, et que l'Assemblée choisisse parmi les cinq candidats M. Thiers, — révolution.

» Si, ne choisissant pas M. Thiers, elle choisit M. le général Changaniier, quel avenir et ([uclles chances de tlurée aura la République ?

» Je ne veux plus de princes à la présidence, mais je ne veux pas davantage de généraux; ni généraux, ni princes !

» Je persiste donc dans mes conclusions, qui se lient étroitement :

» Plus de Président ;

» Plus de Constitution ;

» Plus de révolution.

» Qu'on y réfléchisse bien 1 Le moyen de n'avoir plus de

révolution, c'est de n'avoir plus ni Constitution, ni Président; c'est de n'avoir plus aucune souveraineté de convention qui soit aux prises avec la souveraineté de principe ; c'est de n'avoir plus aucune souveraineté de fait qui confisque la souveraineté de droit,

» Si, le 13 juin 1849, il n'y avait eu ni Constitution ni Président, la République romaine n'aurait pas été renversée par la République française, la Haute-Cour de Versailles n'aurait pas condamné à la mort civile les représentants auxquels la République devait d'avoir été proclamée le 24 février; enfin, trois millions deux cent mille électeurs n'auraient pas été dépouillés de leur droit de suffrage !

» L'expérience est donc là qui répète avec moi :

» Plus de Président ;

» Plus de Constitution ; » Plus de Révolution.

» EMILE DE GIRARDIN

A M. de La Guéronniére.

« 17 septembre 1850.

» Pareil à ces intrépides commandants de place qui, plutôt que de capituler', préfèrent se retirer dans la citadelle et s'y faire sauter, le National, reconnaissant que toute défense serait vaine, déclare qu'il clôt la discussion et qu'il s'enferme étroitement dans un cercle ainsi tracé :

« La suppression de la présidence ne saurait sortir que de la révision légale » de la Constitution.

» Cette révision doit être précédée du rétablissement du suffrage universel. »

» Mais si, le 9 mai 18o2, ce rélablissemcMU n"a pas eu lieu, ainsi que cela est plus (fue i)i'obal)le, quelle sera la conduite (ju'on devra tenir à cette époque ?

» Telle est la question (jue toujours je reproduis, et (jue toujours le Xational élude.

» Le National raisonne comme si la loi reslriclive du 31 mai 1850 n'exislail pas, ou comme si la majorité qui Ta votée n'aspirait qu'à l'abroger sans conditions, sans transaction. Ce sont là les deux erreurs fondamentales de sa discussion, erreurs profondes, qu'avant deux années les événements auront fait apparaître dans tout leur jour et dans toute leur gravité.

» Au-dessus de l'Assemblée législative, je mets la Constitution ; mais au-dessus de la Constitution, je place la souveraineté du peuple.

» Ce n'est pas l'ordre qu'adopte le National; au-dessus de la souveraineté du peuple, il place la Constitution.

» Cela tient, apparemment, à ce qu'il a pour les Constitutions une idolâtrie que je ne partage pas.

» Du National ou de moi, qui a tort ou qui a raison? Si j'ouvre l'Histoire, c'est à moi qu'elle donne raison, et c'est au National qu'elle donne tort.

» La Constitution proclamée le 14 septembre 1791 s'exprimait ainsi :

TITRE Vil.

De la Révision.

a Art. l'"'. L'Assemblée nationale constituante déclare que la nation a le droit imprescriptible de clianger sa Constitution, et néanmoins, considérant qu'îV est plus conforme à l'intérêt national d'user seulement, par les moyens pris dans la Constitution même, du droit de réformer les articles dont l'expérience aurait fait sentir les inconvénients, décrète qu'il y a lieu à procéder, par une Assemblée de révision, en la forme suivante :

» Art. 2. Lorsque trois législatures consécutives auront émis un vœu uniforme pour le changement de quelque article constitutionnel, il y aura lieu à la révision demandée.

» Art. 3. La prochaine législature et les suivantes ne pourront proposer la réforme d'aucun article constitutionnel.

» Art. 4. Des trois législatures qui pourront par la suite proposer quelques changements, les deux premiëi-es ne pourront..., etc., etc. »

» Malgré ces dispositions si formelles, sept jours après, le 21 septembre 1791, celte Constitution n'existaitplus, et le 24 juin 179.3, elle était remplacée, en vertu du principe de la souveraineté du peuple, par une nouvelle Constitution qui ne devait pas être plus durable !

» Qui voulnit le iiminUiMi de la Constiluliun de 1791? Qui en voulait le changement ? Si le National ne le sait pas, il n'a qu'à ouvrir la première Histoire de la Révolution française qui lui tombera sous la main. Il y verra que ce n'étaient pas les partisans de la royauté.

» La preuve que le National place la Constitution audessus de la Souveraineté du peuple, c'est le rôle secondaire qu'il assigne dans sa discussion à la loi qui a supprimé le suffrage universel pour lé remplacer par le sulfrage restreint.

» — Qu'est-ce que la Souveraineté du peuple '?

» — La Souveraineté du peuple, c'est le suffrage universel.

» — Qu'est-ce que le suffrage universel?

» — Le suffrage universel, c'est le droit de voter, désormais inviolable, acquis, après le 24 février 1848, h tous les Français Agésde vingl-et-un ans, et jouissant tle leurs droits civils et politiques.

» Quel effet a eu la loi électorale du 31 mai ? — Sur dix millions d'électeurs, elle en a retranché trois millions deux cent mille. Il se peut que, de nom, la Constitution existe encore parlementairement; mais, de fait, la Souveraineté du peuple n'existe plus législativement.

» De cela, le National en prend •philosophiquement son parti; lâchant la proie pour l'ombre, une seule chose le touche : la Constitution.

» Si j'en juge par la réserve de son altitude et \);\v la cuconspection tle son langage, le A^atiojial se disp^iserait, en votant paisiblement, le 9 mai 1852, conformément aux prescriptions de la loi du 31 mai 1850, à se rendre complice de l'att(Milat législatif (jui a dépouillé trois millions il'électeurs de leur di'oil de suffrage.

» Cela est bon ii prévoii' et ;i savoir.

» Ainsi, dès ce moment, le National ratilie davance le choix que fera TAssemblée législative actuelle, ({ui sera appelée, le 20 mai 1852, à se j)rononcer entre les cin(| candidats (jui auront réuni le plus yrantl noml.)re de voix. Pro-

cl;miàt-elle M. Thiors président tic la République franeaise, que le A^ational monterait au Capitule pour rendre grâces aux dieux que la Constitution n'ait pas été re visée avant l'époque strictement légale !

» Si le National prétend que je le calomnie en lui imputant la pensée d'une complicité qu'il repousse, alors il permettra que je ne trouve pas sérieux les arguments par les- (juels il s'oppose soit à la révision de la Constitution après le 28 mai I80I, soit à l'annulation de la Constitution.

» Si, le 9 mai 1S55, la souveraineté du peuple doit s'armer pour ressaisir la moitié de son droit de sufl'rage qui lui a été enlevée, ne vaut-il pas mieux que la question se vide par la raison que par la force, avec des bulletins qu'avec des cartouches ?

» Avant le vote de la loi du 31 mai, ces mots : respect de LA CONSTITUTION avaicnt un sens; après ce vote, ils n'en ont plus, car la proportion qui existait entre le minimum de deux millions de voix exigé pour nommer le président de la République et le chilîrc de dix millions d'électeurs inscrits n'existe plus; car si la Constitution avait été mal interprétée, le juge d'appel demeurait intact : ce juge, c'était la souveraineté du peuple. Ce qui avait été faussé, il pouvait le redresser !

» Mais ce juge n'existe plus, ou, s'il existe encore, sa balance n'a plus qu'un seul plateau.

» Lorsqu'il en est ainsi, lorsqu'une révolution en perspective est aussi proche, je le demande, non plus au National^ qui a plié bagage, mais à tous les esprits sérieux, ce qu'il y a de plus sensé, n'est-ce pas d'assigner tous les partis à comparaître de\'ant le juge commun ?

» Les légitimistes disent que la Fi'ance est légitimiste.

» Les orléanistes disent que la France est orléaniste.

» Les bonapartistes disent que la France est bonapartiste.

» Les socialistes disent que la France est socialiste.

» Les républicains disent que la France est républicaine.

» Tant mieux que ces divisions existent encore, tant mieux que ce conflit de prétentions exclusives soit survenu,

184 fSSO.

car on peut le faire servir à la pacification des esprits, en disant à chacun de ces cinq partis : Puisque vous n'êtes pas d'accord, laites ce que font des héritiers qui ne peuvent s'entendre sur le partage d'un champ, adressez-vous au juge compétent ! Le juge compétent, c'est la souveraineté du peuple ; mais comme vous avez tous un égal intérêt à ce qu'elle soit au-dessus de tous les soupçons et de toutes les influences, restituez-lui préalablement toutes ses garanties, restituez-lui toute son indépendance! En d'autres termes, abolissez la loi du 31 mai 1850 !

» Si le suffrage universel a une chance d'être rétabli avant le 9 mai 1852, c'est celle-là ; il n'en a pas d'autres. Il ne se rétablira pas spontanément de lui-même. Ce serait folie d'y compter ! Pour qu'il se rétablisse, il faut pour le moins que la majorité parlementaire se scinde par moitiés, et qu'une moitié ait intérêt à s'allier à l'opposition démocratique. Quelle sera cette moitié ? Quel sera cet intérêt? Pas d'intérêt, point d'alliance ! Pas d'alliance, point de rétablissement du sufTrage universel ! Point de rétablissement du suffrage universel avant le 9 mai 1852, alors la République n'aura plus que cette alternative : ou la déchéance de la souveraineté du peuple ratifiée par le peuple lui-même, ou l'inconnue d'une quatrième révolution.

» Le National dit que je provoque l'Assemblée législative à violer la Constitution et à commettre un acte d'usurpation révolutionnaire.

» Le National dit ce qu'il sait n'être pas pas vrai.

» Est-ce que je provoque rAssemblée législative à faire aucun acte constituant, à s'arroger aucun pouvoir?

» Non, car je l'engage, au contraire, à donner un grand et mémorable exemple d'abnégation. .Te l'engage à se retirer après avoir fait revisTc la loi électorale du 15 mars 18i9 et convoqué à un mois de date tous les électeurs inscrits, en donnant à cette convocation pour moti^que la souveraineté du peuple, quoique inaliénable, ayant été aliénée, la Constitution du 4 novembre 1848 est ratlicalement nulle.

» L'Assemblée nationale qui sci'ait élue par suite de celle

convocation se conslituerait comme elle le jugerait le plus utile dans les circonstances où elle se trouverait. Si cette AssemJjlée ne consultait ({ue l'expérience et la raison, elle se hornerait à faire deux choses : A voter la formule législative du suffrage universel la plus parfaite, et à nommer un ministre du peuple qu'elle investirait de la responsabilité la plus étendue, mais en le soumettant au contrôle le plus efficace.

» Avant de clore cette discussion avec le Xational, après avoir constaté en quels points nous différons lui et moi, je tiens à constater en quels points nous nous rapprochons étroitement.

» Si j'admets que l'entier absorbe la fraction, que le droit domine le fait, que la Constitution puisse être annulée par le peuple rentrant dans le plein exercice de sa souveraineté, je n'admets, sous aucun prétexte, que la Constitution puisse être amendée, modifiée, revisée par une Assemblée issue de cette Constitution autrement que dans les formes prescrites et avec toutes les garanties préalal)lement proclamées.

» Je l'ai dit, et je ne crois pas inutile de le répéter : J'assimile à la cour de cassation la souveraineté du peuple, à la cour d'appel la Constitution, au tribunal de première instance l'Assemblée législative.

» Tel est, sur ce dernier point, ma conviction profonde, que si l'Assemblée législative osait entreprendie contre la lettre de la Constitution ce qu'elle ji'a pas craint d'entreprendre contre Vesprit même de cette Constitution, je défendrais l'existence de la Constitution attaquée avec la même énergie que j'ai mise à défendre, dans cette discussion, les droits de la souveraineté méconnue.

» Le National peut y compter. Ce jour-là, il ne sera pas seul à défendre la Constitution, et de tous ses défenseurs, je ne serai pas le moins intrépide.

» É,>ni,E DE GIRARDIX. »

.1 .]/. de la Guéronnière.

(( 18 septembre lyôO.

» Le Peuple imilc la coudaite dont le National, son chef de file, lui a donné l'exemple. Le Peuple déclare qu'il ferme le débat, mais non toutefois sans couvrir sa retraite par deux articles où sont amassées les unes sur les autres les invectives des j)lus mauvais ternies delà discussion. Je le regrette pour l'autoi'ilé de ce journal ; pour moi, je ne m'en plains pas.

» Que m'importe qu'on me donne les noms de « perfule,y> de atraUre, » de « royaliste, » de « monarchien ! » Cela m'importe si peu, que je dédaigne des représailles troj) faciles. Si j'y voulais recourir, je n'aurais qu'il ouvrit- la collection du Peuple, et j'y Irouvei'ais cent articles signés P. -J.Proudlion, où il repousse, pour son propre compte, les mêmes accusations. Que dis-je ? des accusations bien autrement graves. Mais comme je tiens expressément à écarter de ce débat toute attaque personnelle, ne fût-elle (juele légitime exercice du droit de défense, je me bornerai à renvoyer courtoisement le Peuple à l'article qu'il publiait le 4 décembre lSi9, sous ce titre : de l'utilité de l.v discussion.

» Cet article commence ainsi :

« Il y a nii préjugé que certains démocrates liypocondres et certains révolutionnaires sentimentalistes clierchent à répandre dans les masses : c'est que celui-là qui introduit la discussion dans le sein de la démocratie est un brouillon qui n'a d'autre but que de diviser le parti. Nous no nous soumettrons jamais h ce préjuge; nous le combattrons partout où nous !e rencontrerons. Quand il n'est pas l'iiypocrisie du cœur, il cacbc des sentiments de tyrannie.

» Il en e.~t des idées comme des richesses, elles sont le fruit de la liberté. On ne pense point par ordre, pas plus qu'on ne travaille par ordre.

B C'est du choc de la discussion que jaillit la vérité, comme c'e-t de la concurrence entre les travailleurs qvic iort tout progrès dans le bien-être et ilans la civilisation.

» Se Unir muets, cdte à cote, dans le même silence, ce n'est point de la discipline, c'est la mort. »

» Que \o Peuple de ISoO. Je l'y engage, se molle (["aceorcl avec le Peuple de 1848! Cela le regarde el ne nie regartie pas.

» Dans beaucoup tle circonslances, disculer c'est prévoir; aussi n'ai-je aucun regret d'être intervenu dans le dél)at qui s'était élevé à Foccasion de la révision de la Constitution demandée par cinquante conseils généraux, et conditionnellement admise par M. de Lamartine.

» Ce d('*bat a montré clair comme le jour que si la révision de la Constitution, par suite d'accord entre tous les partis divergents et])ar voie d'interprétation de l'article 111, n'a pas lieu dans l'intervalle de temps qui s'écoulera entre le 29 mai 1851 et le 1) mai 1852, il arrivera ce qui suit :

» Premièrement, le suli'rago restreint sera maintenu par la majorité qui l'a voté ;

» Deuxièmement, le peuple se trouvera placé, le 9 mai 1852, en face de cette triple alternative : —ou de ratifier sa propre déchéance, s'il vote; ou de s'abstenir de voter; ou de déchirer de force la loi du 31 mai 1850. Dans le premier et dans le second cas, ce sera l'Assemblée nationale actuelle qui choisira et nommera le président de la République dont elle sera le plus sûre ; dans le troisième cas. ce sera une quatrième révolution qui éclatera de toutes parts. Si c'est l'Assemblée nationale actuelle qui nomme le président de la 'République, elle choisira, il faut s'y attendre, entre l'un de ces trois noms : — L.-N. Bonaparte, Thiers, Changarnier.

» La rigueur de ces déductions n'est pas contestée par le Peuple. Par l'impossibilité d'en contester l'exactitude s'explique la véhémence de sa colère.

» Comme le National, et contrairement à la Presse, le Peuple persiste à placer la Constitution au-dessus de la Souveraineté.

» Ce journal oublie tout ce qu'il a écrit à ce sujet. Je ne remonterai pas à son manifeste de septembre 1848, où il

disait : « La République est Vorganisatton du su/frage uni- » versel ; » non, je n'ai pas besoin de remonter si haut dans sa collection ; je m'arrête à son dernier manifeste, à celui du 14 juin 18o0, où je trouve ce qui suit :

« TOUTE LA CONSTITUTION commc toute la révolution de 1848 était comprise dans ce principe : Le droit de suffrarjc conféré ù tous les citojens. C'était, tout à la fois, la garantie du peuple contre les usurpations du pouvoir, la garantie de l'opposition en faveur des progrès possibles.

* Sans l'universalité du suffrage, la Constitution n'est plus. »

» Ou le 14 juin 18o0, le Peuple affirmait une chose qu'il ne pensait pas et qui n'était pas vraie, ou bien aujourd'hui 18 septembre 1850 toute son argumentation s'écroule par la base, car il la fait reposer... sur quoi ? sur une Constitution qu'il a déclaré ne plus exister !

» Entre ces deux interprétations contradictoires, que le Peuple, s'il le peut et s'il l'ose, choisisse !

» Mon avis, à moi, c'est que le Peuple avait raison le 14 juin, et qu'il a tort le 18 septembre.

» Aussi n'hésiterais-je pas, si j'avais à choisir entre le rélal)lissement tlu suffrage vmiversel et l'annulation de la Constitution nominale ; par cette annullation de la Constitution, je ne croirais pas acheter trop chérie rétablissement du suffrage universel.

» Le 8 mai, c'était l'avis du Peuple, qui s'exprimait ainsi :

« Qu'est-ce que le pouvoir législatif? Le produit du suflVagc univer.-el. D'où sort-il ? Du suffrage universel.

» Qu'est-ce que le pouvoir exécutif ? Le produit du suft'rage universel. D'où émane-t-il ? Du suffrage universel.

» Qu'est-ce que tous les pouvoirs locaux électifs ? Le produit du suffrage universel. D'où procèdent-ils? Du suffrage universel.

» Qu'est-ce que tous ces pouvoirs? Une simple délégation du suffrage universel.

» Qu'est-ce que la Constitution elle-même? L'œuvre du sufîVagc universel rédigée par la Constituante élue de tous les citoyens.

)» Qu'est-ce que la République ? L'exercice même du suffrage universel.

» Toute atteinte portée au suffrage universel, c'est donc le renversement de la République et de la Constitution, et partant la kévocatios directe DE TOUS LES l'OUvoiRS qui n'existent qu'on vertu de la Constitution et du suffrage universel.

» Il n'}' a plus do suffrage universel tUi moment où tous les Français, âgés de vingt-et-un ans et jouissant de leurs droits civils et politiques, ne sont pas électeurs, et que le droit de suffrage est enlevé à un seul citoyen. Que sera-ce s'il est ravi à quatre ou six millions de citoyens sur dix millions? »

» Dans ce même numéro du 8 mai, on lisait encore :

« En matière politique, qui peut le plus peut le moins ; qui peut supprimer l'universalité du suffrage peut prolonger de dix ans les pouvoirs du président et reviser immédiatement la Constitution sans convocation préalable d'une nouvelle Constituante. »

» Mais voyez donc jusqu'où le Peuple pousse l'inconséquence ! Il dit :

« Aussi longtemps que la situation créée par le fait du 31 mai pe prolongera, tant que le suffrage universel n'aura j)as été rétabli dans sa légitime souveraineté, la durée de la République est menacée, Vavenir prochain de la Démocratie compromis. »

» Puis il ajoute sans transition :

« Toute indication aux partis contre-révolutionnaires d'une issue dans l'impasse où leurs violences les ont jetés, où le peuple les tient prisonniers, est une insigne trahison. Eli bien ! depuis près de deux semaines, que fait autre chose M. Emile de Girardin ? A quoi tendent ses manœuvres, si ce n'est à ouvrir un passage à la réaction bloquée dans un cul-desac ? Il a fait plus : dans sa sollicitude félonne, il livre deux voies de sauvetage à l'ennemi. »

» Voilà cependant à quels contradicteurs, que dis-je, à quels dénonciateurs j'ai à faire ! Ils disent que, « tant que Je » suffrage unicersel n'aura pas été rétabli dans sa légitime » souveraineté, la durée de la République est menacée, Va- » venir prochain de la Démocratie compromis ; » et quand j'indique deux moyens : l'un pratique, l'autre absolu, de rétablir le suffrage universel, c'est-à-dire de sauver la Démocratie compromise et d'afrermir la République menacée, ils crient : « A l'insigne trahison ! »

» Il faut cependant en finir! Voulez-vous rester dans la situation que vous a faite la loi du suffrage restreint? Alors, dites-le hautement; que vos lecteurs sachent à quoi s'en tenir! Voulez-vous sortir de cette situation? — Il y a deux issues : par une transaction ou par une révolution. Si vous repoussez la transaction, c'est qu'alors vous optez pour la

révolution. Eh l^ien! soit; alors préparez des cartouches pour aller v^ous battre, le 9 mai 1852, au lieu de préparer des bulletins et d'aller voter pour nomuier un président de la Répul>li(iue.

» Donner, en mai 1852, le signal d'une quatrième et implacal)le révolution : — voilà donc à quoi aboutit toute la discussion du Peuple/ Maintenant je suppose que cette révolution, entreprise au nom de la légitimité électorale, soit victorieuse; quel serait le premier usage qu'en feraient les vainqueurs? Ce serait d'achever de fouler aux pieds la Constitution qui aurait été impuissante h protéger le droit et la liberté.

» Oui ou non, la souveraineté du pcui)le, en se conduisant ainsi, aurait-elle tort?

» Si l'on répond non, je reprends et je dis : poin'quoi donc, par scrupule, et quand il s'agit d'épargner une etfusion de sang, la souveraineté nationale ne ferait-elle pas la veille ce que, sans scrupule, et après beaucoup de sang versé, elle ferait légitimement le lendemain?

» A cette question, il n'y a pas de réponse ; aussi le Peuple, pas plus que le National, n'a-t-il essayé d'en balbutier une.

» Mais que pouvait répondre le Peuple ? S'il professe depuis peu de temps pour la Constitution un culte passionné et un respect rigide, ce culte et ce respect, il s'en faut qu'il les ait toujours eus; c'est un nouveau converti, car j'ai en ce moment sous les yeux un portrait de la Constitution signé P.-.î. Pi'oudhon, dont je ne citerai (pie ce seul irait :

« Si cette politique qui, après six mois de bavardnge, est enfiu .recouchée de la ClTavte-Marrast, digne sœur de la Cliarte-Béravd, devait prévaloir dans les conseils du pays, croit-on que le peuple dilt protester contre les prétentions du président et remuer un pavé pour la défense de ce chrf-d'œufrc? »

'> Eh bien ! c'est cette Chartc-Marrasl, ainsi peinte par le Peuple lui-même, (pTil ne ])ermet plus maintenant (pie Ton discut(> et <jiie l'on niello iiu-dessus de la souNcrainelé n;itionale.

» Mais pour me fiiiro cliangcr {l'opinion, il eûl fallu (rauli'cs arguments moins faibles que ceux qui m'ont été opjjosés. Plus l'on y réOéchira, et plus l'on se convaincra qu'il n'y a pas d'autres moyens d'échapper à la quatrième révolution • dont les nuages s'amassent au-dessus de nos tètes, que par l'une ou l'autre des tieux solutions que j'ai indiquées.

» Enlr'elles, à mon avis, on ne devrait pas hésiter, car je crois que la moins difficîle est celle qui pai-aît le ]ilus absolue.

» On est toujours fort quand on s'appuie carrément sur un principe; on est toujours fail)le quand on s'appuie obliquement sur un expédient.

» La révision de la Constitution par voix d'interprétation de l'article 111 ne sera jamais qu'un expédient.

« L'annulation de la Constitution, par application du principe de la souveraineté nationale, c'est ce principe lui-même en action.

» Qui pourrait raisonnablement hésiter à échanger une Constitution qui, de l'aveu du Pei(pk\ n'existe plus que de nom, contre l'abrogation du 31 mai, laquelle aurait pour effet de restituer à cinq millions tl'électeurs le droit de suffrage dont ils ont été dépouillés?

» Si la question pouvait être posée en ces termes à la France, croit-on que la France répondrait : — .J'aime nu'eux avoir trois millions d'électeurs de inoins, mais une Constitution de plus?

» Si, après cette question, on pouvait poser à la France cette autre question : — Aimez-vous mieux que le suffrage universel soit rétabli par l'effet d'une transaction que par l'effet d'une révolution, croit-on que la France répondrait : j'aime mieux qu'il soit rétabli par une révolution que par une transaction.

» Dans ces deux questions se résument toute ma pensée et toute ma discussion.

y^ É.MH.K DE GIRARniX. »

A M. Emile de Girardin.

« Conciergerie, 19 septembre 1850.

» Monsieur,

» L'article que vous publiez dans la Presse, et qui. parmi de nombreuses citations du Peuple et de la Voix du PeiqAe^ en contient plusieurs revêtues de ma signature, semble pvovoquer de ma part une réponse. Je vais tacher de vous la donner, courte et franche,

» Je commence par vous déclarer que je partage entièrement la manière de voir des rédacteurs du Peuple sur la question controversée entre eux et vous ; je vous avouerai même, sans que je veuille pour cela me rendre solidaire des épithètes sévères dont vous vous plaignez aujourd'hui, qu'à nos yeux votre loyauté d'écrivain, votre habileté de publiciste, ont souffert dans tout ce débat une affligeante atteinte. Ne m'en veuillez pas pour vous le dire : je n'aflirme rien, je ne crois rien ; je doute seulement, j'ai peur.

» Ne parlons plus de votre solution soi-disant pratique. Vous en faites vous-même justice dans ce paragraphe de votre article de ce matin :

a La révision de la Constitution, par voie d'interprétation de l'article 111, ne sera jamais qu'un expédient. »

» Mais, ajoutez-vous :

« L'annulation de la Constitution, par application du principe de la souveraineté nationale, c'est ce principe lui-même en action.

» Qui pourrait raisonnablement hésiter à échanger une Constitution qui, de l'avis du Peuple, n'existe plus que de nom, contre l.-ibrogation de la loi du .31 mai, laquelle aurait pour effet de restituer à trois millions d'électeurs le droit de suffrage dont ils ont été dépouillés?

» En vérité, je trouve la rédaction du Peuple bien complaisante d'avoir discuté avec vous, huit jours durant, cette proposition, (juand il lui suffisait de la qtiestion préalable pour la mettre il néant. Quoi! c'est vous, homme praticjue.

vous, lionimo à principes, qui avez conçu celte idée monstrueuse, destructive de toute justice, de toute dignité, de toute morale; c'est vous qui conseillez au Peuple un compromis, une transaction entre son honneur et sa liberté!

» Vous dites au Peuple, parlant au nom du parti réactionnaire, qui, du reste, ne vous a donné procuration ni mandat : Abandonne-moi encore la Constitution, et je promets de te rendre le suffrage universel !

» Que penseriez-vous d'un brigand qui, après avoir détroussé un voyageur, lui dirait : Tu vas me souscrire un billet de dix mille francs, et je te rendrai ton portefeuille ?... Vous penseriez que ce scélérat use et abuse de la force jusqu'à la dérision, jusqu'à l'outrage. N'est-ce pas ce que vous faites ?

» Non, monsieur, nous n'avons point à transiger sur la Constitution, ni à faire trafic de notre droit de sulTrage. Le suffrage universel nous a été volé, vous l'avez dit vousmême : Votre devoir et le nôtre est de le revendiquer sans cesse, envers et contre tous, sans compensation aucune.

» Que la contre-révolution achève, si elle peut, son œuvre de violence et consomme son crime ; qu'après avoir détruit le suffrage universel, elle détruise encore la Constitution : elle estdans son rôle. C'estle brigand qui, après avoir dépouillé le voyageur, après en avoir obtenu un blancseing, l'assassine par-dessus le marché, attendu que les morts seuls ne reviennent pas. Comprendrez-vous enfin que votre prétendue solution de principe n'est, comme le fait auquel il a l'air de porter remède, qu'un nouvel acte de spoliation, un outrage à la conscience publique ?

» Commencez par réclamer avec nous, de toute la puissance de votre talent de journaliste, de toute l'autorité de votre caractère de représentant, le droit qu'une politique passionnée et aveugle nous a ravi ; — puis, cela fait, il vous sera loisible de poser la question de savoir s'il convient au Peuple, rentré dans l'exercice de sa souveraineté, de se joindre à la contre-révolution pour appuyer l'abrogation, avant le temps, du pacte constitutionnel. Alors seulement,

je discuterai avec vous la légitimité et la convcnancede votre proposition; jusque-là, permettez-moi de lui opposer purement et simplement la question préalable.

» Non, quand tous mes amis politiques, quand la Montagne, quand le Peuple entier, séduit par vos sophismes dhitilitaire, je n'oserais pas employer ici le mot propre, se lèveraient contre moi et me condamneraient, je persisterais à repousser, comme ignominieuse, votre solution. Je m'écrierais : Potiùs mori quàm fœdari : Plutôt la mort que la honte. Frappe, Contre-Révolution, vole, assassine, fais ce qu'il te plaira de mon cadavre. Je ne trafiquerai point de mon droit; je ne briserai pas le monument de ma souveraineté sur la foi de mon tyran.

» A présent, monsieur, vous devez sentir que les prétendues contradictions que vous nous reprochez, au Peuple et à moi, ne m'embarrassent guère. 11 ne s'agit pointde ce que je pense, de ce que j'ai écrit de la Constitution : croyez qu'à cet égard je n'ai pas du tout changé de sentiments. La constitution de iS48 ii'est qu'un haillon, je le sais; mais, pour le quart d'heure, ce haillon couvre ma nudité ; et vous voulez que je l'échange contre la promesse d'un drapeau ! Si je refuse, vous affirmez que je chicane, que je suis un homme inconstant et d'un mauvais caractère. Quel drôle d'argument !

» Rends-moi, larron, ce que tu m'as volé ; laisse-moi prendre mes habits et mes armes : nous traiterons après, si tu veux. Mais je te défends de m'avilir.

» Salut et fraternité.

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