‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 2)Chapitre 46 sur 156 · P.-J. PROUDHON · texte numérisé non relu

P.-J. PROUDHON

AiV. P.-J. Proudhon.

« Pari?, 20 septembre 1850.

» Monsieur, » Je sais tous les ménagements que commande la posi-

tion d'un écrivain privé de sa liberté, et « ciiûiin mot mal- » heureux expose à être renfermé dans sa cellule, au se- » cret. » Pour rien au monde, je ne voudrais vous replacer aux prises avec la tentation d'écrire à M. Carlier une lettre pareille à celle que vous lui avez adressée le 21 février 1830, et d'où j'extrais le passage que je viens de souligner. Ma réponse se renfermera donc dans les limites les plus étroites de la réserve la plus grande.

» Le crime que vous m'imputez, et que je confesse, monsieur, c'est de vouloir conjurer une révolution dont la date est marquée au 9 mai 1852, par une transaction qui rendrait à trois millions d'électeurs, arbitrairement radiés, l'exercice de leur droit de suffrage, sans coûter au peuple le sacrifice d'aucun principe, d'aucune garantie, d'aucune liberté.

» Vous vous écriez, avec une indignation que je veux croire sincère : « Point de transaction entre Vhonneur et la » liberté! Potiùs mori quàm fœdari! Plutôt la mort que la » honte ! »

» Ce sont assurément là de très belles paroles, monsieur; mais le langage que vous teniez le 24 mars 1830 était bien différent, lorsque vous disiez : « UNE SIMPLE TRANS- » ACTION a plus fait pour mon repos que n'eussent pu ob- » tenir toutes les plaintes, les imprécations et les cris. Ne » sauriez-vous donc^ par ffes moyens semblables, tirer notre » malheureux pays de cette situation antagonique, au » lieu de résoudre, comme toujours, le problème de la li- » berté par une CATASTROPHE ? »

» Ce ihême jour, 24 mars 1830, vous ajoutiez :

« Je doute qu'une victoire remportée en ce moment sur le » pouvoir par le souverain des barricades valût ce qu'elle » coûterait, et je voudrais empêcher une collision. Malgré » mon rigorisme, j'aimerais mieux devoir ma liberté à une » AMNISTIE qu'à une bataille. »

» Le 24 mars, lorsque se glissait ainsi sous votre plume le mot d'AMNiSTiE, vous ne rejetiez pas votre plume loin de vous, en lui disant : « Je te défends dem''avilir I »

» Vous ne pensez plus, monsieur, — je ne saurais dire pourquoi, — le 19 septembre, ce que vous pensiez le 24 mars ; je constate le fait sans contester le droit que vous avez eu de changer d'avis ; mais, à votre tour, vous mepermetti'ez bien, monsieur, de choisir entre vos deux opinions diamétralement opposées celle qui m'aura paru la plus juste et d'y rester fidèle.

» J'ai cru et je crois encore que vous aviez raison, grandement raison, quand vous disiez le 24 mars qu'il fallait chercher par une transaction à tirer notre malheureux pays de cette situation « antagonique » (le mot vous appartient), au lieu de résoudre, comme toujours, le problème de la liberté par une catastrophe. Si cette croyance constitue, de ma part, un tort, un crime impardonnable, avant d'être le mien, cet impardonnable crime a été le vôtre ; je n'en suis que le complice, vous en êtes l'auteur.

» Aujourd'hui encore, vous dites que la Constitution de 1848 n'est qu'un « haillon, » et c'est après l'avoir traitée de « HAILLON » que vous dites qu'il vaut mieux la Constitution détruite par une contre-révolution, que le suffrage universel sauvé par une transaction ! Plus sage vous étiez, monsieur, quand, le 24 mars, vous terminiez votre lettre à «vos » chers amis » les rédacteurs de la Voix du Peuple, par ces mots : « N'allez pas, comme le chien de La Fontaine, et sur » un misérable malentendu, abandonner la proie pour » l'ombre ! »

» Ceux qui me connaissent, monsieur, savent que je ne suis pas d'ordinaire pour les solutions où le droit cède et où le caractère s'efface. Pour que j'aie été amené à exposer la transaction que vous repoussez avec tant de dédain, il a donc fallu des faits d'une nature extrêmement grave.

» Nierez-vous (lu'en toutes circonstances où l'opposition parlementaire aurait du montrer de la décision, elle en a manqué ?

» Nierez-vous que, dans toutes les occasions où la majorité législative n'a reculé devant rien, son audace ait réussi ?

» Nicrez-vous, enfin, que la conscience du pays ait souffert que le régime des autorisations et du bon plaisir rétablît le principe de l'inégalité dans la loi en permettant aux uns ce qui était défendu aux autres ?

•>■> Où s'arrétera-t-on sur cette pente, qui, si elle ne conduit pas, en mai 18o2, h une révolution terrible, mène à la plus ignominieuse des déchéances ?

» Éviter cette déchéance, prévenir cette révolution, — voilà ce qu'il m'avait paru utile, nécessaire, urgent de chercher. Si ma solution n'est pas bonne, monsieur, indiquezen une meilleure ! Mais ne dites pas qu'il suffit de réclamer avec instance le rétablissement du suffrage universel ! Ce serait une dérision. Est-ce que j'ai attendu que ce conseil me vînt de votre part pour soutenir avec énergie le droit de trois millions d'électeurs expropriés de leur légitime souveraineté ? Est-ce qu'une proposition déposée par mes collègues IVÏM. Arnaud, Bac et Détours, peu de jours avant la prorogation de l'Assemblée nationale, n'a pas été écartée par la commission d'initiative , ayant pour rapporteur M. Monnet?

» Point d'illusion ! La loi du 31 mai 1850 ne sera rapportée que si elle est l'un des termes d'une transaction à conclure entre l'opposition parlementaire et une importante fraction de la majorité législative.

» Si vous comptez que les légitimistes nous aideront à faire revivre la loi électorale du 15 mars 1849, sans rien stipuler, vous vous abusez aussi profondément que vous vous abusiez la dernière fois que vous êtes venu me voir, — c'était en janvier 1849, — quand vous refusiez de croire aux dangers de la discussion qui vous a fait condamner à trois ans de prison, et que je vous disais : Par le fond, vous avez raison, vous êtes inattaquable ; par la forme, n'ayez pas tort, ne vous faites pas condamner. Se faire poursuivre est une épreuve à laquelle il est au moins inutile d'exposer le jury ; se faire condamner est une faute que la presse périodique ne doit plus commettre. C'est l'enfance de l'art.

car tout dire est facile et n'est qu'une question d'apprentissage.

» En vous parlant ainsi, avais-je tort ?

» Lorsqu'on reconnaîtra que j'avais raison de proposer l'annulation simultanée de la Constitution du 4 novembre 1848 et de la loi du 31 mai 1850, à la condition expresse de faire revivre, par le même décret, la loi du 15 mars 1849, puisse-t-il aussi n'être pas trop tard !

» A ce vœu, par lequel je termine, monsieur, se joint celui que je fais très sincèrement pour que vous soyez bientôt rendu à la liberté.

» EMILE DE GIRARDIN

2 octobre 1850.

Le National applique au Siècle, très fraternellement, mais assez sévèrement, par la main de M. Léopold Duras, une correction méritée. Il s'agit toujours des solutions sur lesquelles on paraît moins que jamais disposé à s'entendre.

Le National prouve au Siècle, ce qui est parfaitement exact, qu'une Assemblée de révision , fût-elle nommée le 28 mai 1852, n'aurait pas le droit de décréter 7'étroactivement la rééligibilité du président de la République.

Je laisse la parole au National :

« Que demande le Siècle? peu de chose : tout bonnement que l'on ne dépouille le scrutin de la présidence qu'après la rééligibilité de M. Bonaparte, décrétée par l'Assemblée constituante.

» Eh bien ! il n'y a à cela qu'un malheur : c'est que la Constitution défend, et très expressément, de fiire ce que propose le Siècle.

» L'article 47 est, en effet, conçu en ces termes :

i< Les procbs-vcrbaux des opériitions électorales sont transmis immédiatesient II à l'Assemblde nationale, qui statue sans délai sur la validité' de l'dlection, et Il proclame le président de la République. >i

» Rien n'est plus clair. Le second dimanche de mai 1852, c'est-à-dire le 10 (1), l'élection a lieu par toute la France ; les procès-verbaux sont trans-

(1) Le National commet ici une erreur ; le deuxième dimanche de mai 1851 est le 9, et non pas le 10.

mis à l'Assemblée, qui proclame immédiatement le nouveau président de la République.

» Les choses se sont ainsi passées en 1848. L'élection a eu lieu le 10 décembre, et, le 20, M. L. Bonaparte a été proclamé.

» De même, en 1852, l'Assemblée légistative actuelle sera saisie des procès-verbaux et aura statué avant que l'Assemblée de révision soit réunie.

» Si les choses se passaient autrement, si l'on ajournait au 5 ou 6 juin le dépouillement du scrutin, ainsi que le propose le Siècle, il y aurait une violation manifeste de l'article 47, et la Constitution recevrait une atteinte tout aussi grave, tout aussi funeste que si, par exemple, l'Assemblée actuelle s'arrogeait le pouvoir d'opérer la révision.

» Une fois entamé sur un point quelconque, le pacte ne présente plus de résistance. La brèche est faite, et les solutions inconstitutionnelles y passent librement. Voilà pourquoi nous portons jusqu'au scrupule le respect d'une Constitution dont nous ne nous dissimulons pas les imperfections ; voilà pourquoi nous repoussons et les expédients et les transactions. Notre parti puise son unique force dans ses principes : nous le savons. Cantonnés sur ce terrain, nous nous sentons en état de défendre la République. Si nous mettons le pied dehors, l'ennemi aura bon marché de nous. En y réfléchissant, le Siècle partagera notre avis.

» Que si maintenant il nous demande de résoudre, par avance, les difficultés dont l'élection du président sera peut-être entourée au mois de mai 1852, nous nous bornerons à répéter ses propres paroles à la Presse :

« Nous répondrons le 28 mai. Jusque là nous craindrions de nous » tromper. »

Je reprends la parole et je tire du désaccord qui existe entre le Siècle et le National cette conclusion : c'est qu'en dehors de la solution absolue que j'ai indiquée il n'y a qu'escobarderie et catastrophe, abaissement politique ou guerre civile.

Le 28 avril 1852 auront lieu les élections générales pour le renouvellement de l'Assemblée législative.

Le dimanche 9 mai 18-52 aura lieu l'élection du président de la République.

Ce sera l'Assemblée actuelle , siégeant jusqu'au 28 mai, qui statuera sur la validilé de l'élection et proclamera le président de la République. Si aucun candidat n'a obtenu plus de la moitié des suffrages exprimés ou au moins deux MILLIONS DE VOIX, l'Asscmblée nationale ÉLIT le Président de la République h la majorité absolue et au scrutin secret

parmi les cinq candidats éligibles qui ont obtenu le plus de voix.

Si faible qu'elle fût, il y avait une chance que la loi du 31 mai 1850 fût rapportée, c'était que les légitimistes, se ralliant à l'idée de l'appel au peuple proposé par M. de La Rochejaquelein, se détachassent de la majorité telle qu'elle existe et la déplaçassent accidentellement sur cette question ; mais après l'ostracisme dont M. de La Roquejaquelein vient d'être frappé au sein de son propre parti, cette chance a entièrement disparu. MM. Thiers et Berryer, accoutumés à manœuvrer d'accord, resteront unis plus étroitement et plus ténébreusement que jamais.

Il ne faut donc plus raisonner désormais dans une hypothèse inadmissible.

La loi du 31 mai 1830 ne sera pas rapportée. •

Le National peut et doit y compter.

Il dit qu'il répondra le 28 mai 1852.

Mais avant le 28 mai 1832, il faudra bien qu'il s'explique, il faudra bien qu'il dise aux trois millions d'électeurs qui ont été dépouillés de leur droit, s'ils devront oui ou non se présenter le 28 avril 1852 pour voter.

Le National, le Peuple et le Siècle auront beau faire la sourde oreille à cette question, un jour ou l'autre, ces trois sourds et muets seront contraints de desserrer les dents, et peut-être ce jour n'esl-il pas loin.

Le département des Landes vient de perdre l'un de ses plus regrettables représentants : M. Frédéric Bastial.

Le ministère ne laissera certainement pas échapper cette occasion qui s'offre à lui de faire ratifier par l'expérience sa loi du 31 mai, afin de lui donner l'autorité du fait accompli. Eh bien! je le demande au National, nu Peuple et au Siècle, quel exemple le département des Landes devra-t-il donner, afin de ne pas créer de précédent fâcheux ?

Le électeurs radiés, alléguant et soutenant qu'il n'y a pas de droit contre le droit, que le mandataire n'a pas le pouvoir de supprimer le mandant , se présenteront-ils pour voter, tout au moins pour protester, ou s'absticndront-ils ?

Si les électeurs radiés s'abstiennent, les électeurs maintenus, représentant l'Opposition de toutes les nuances, devront-ils s'abstenir ou voter?

S'ils votent, ne sera-ce pas amnistier le ministère et la majorité, absoudre le passé et engager l'avenir?

Que le National^ le Peuple et le Siècle se le persuadent bien, on ne gagne rien à se blottir dans le terrier de l'ajournement; il y a toujours quelque événement imprévu qui vient vous y dépister.

L'ajournement a été le banc de sable sur lequel ont successivement échoué la Monarchie de 1830, le ministère du 29 octobre, à la tête duquel cependant étaient deux hommes incontestablement supérieurs, M. Guizot et M. Duchàtel, le Gouvernement provisoire, la Commission executive et le général Cavaignac; si l'on n'y prend garde, l'ajournement, que prêchent h l'unisson le National,\e Peuple et le Siècle, sera aussi le banc de sable sur lequel viendront expirer les dernières libertés qui ne nous ont pas encore été ravies.

Le National et le Peuple ont une idée fixe, c'est d'empêcher la réélection de M. Louis Brjnaparle et de préparer la candidature de M. Eugène Cavaignac. Cette idée fixe les égare.

Qu'importe M. Eugène Cavaignac!

Qu'importe M. Louis Bonaparte !

Ce qu'il faut sauver, c'est la liberté en péril î

Ce qu'il faut empêcher , c'est que le Peuple français ne signe de ses deux mains son abdication. Or, c'est ce qu'il ferait si, après avoir voté, le 28 avril 1852, conformément aux prescriptions de la loi du 31 mai, pour écarter M. Cavaignac dont il ne veut absolument pas, il élisait, le 9 mai, M. Bonaparte quoique inéligible.

Je persiste à penser et à dire que rien ne serait plus grave que M. L.-N. Bonaparte inéligible et élu; car ce serait non-seulement la Constitution déchirée et baffouée, mais encore toute garantie enlevée et détruite ; le lendemain de cette révolution électorale, non moins grave qu'une

révolution militaifo, qui aurnit le droit d'empècbcr I'ikéli- GiBLE-ÉLU de proclamer, s'il le voulait, la Dictature ou l'Empire ?

M. L.-N. Bonaparte éligible et réélu, rien n'est plus simple ; M. L.-N. Bonaparte inéliguîlk et réélu, rien n'est plus grave,

Eh bien ! c'est ce qui arrivera si le ])arti républicain, mal conseillé, mal dirigé, persiste à demeurer immobile sur un terrain (|ui pouvait être ferme et bon avant la loi du 31 mai, mais qui, depuis le vote de cette loi, est devenu glissant et détestable. Ce terrain, c'est celui du maintien superstitieux d'une Constitution qui n'a plus de base, d'une Constitution qui n'a plus de garantie, d'une Constitution qui n'est plus que l'ombre d'elle-même, d'une Constitution, enfin, à laquelle il ne manque plus qu'un dernier outrage : — d'être dédaigneusement comptée pour rien par le Peuple, le 9 mai 1852; car il n'est pas douteux que si les élections du 28 avril 1852 ont lieu sur les listes dressées et avec les cartes délivrées en vertu de la loi du 31 mai 1850, M. L.-N. Bonaparte, inéligible, ne soit élu et de nouveau proclamé Président de la République.

Dans ce cas, que devient la Constitution du 4 novembre 1848? Quelle force et quelle valeur conserve-l-elle ? Écrivains de l'Opposition, quel langage et quelle attitude seront les nôtres "? Que pourrons-nous dire ? Que devronsnous faire?

Nous tous, qui voulons la République et la Liberté, mettons-nous donc d'accord pour déclarer que nous serions prêts à appuyer le vote d"un décret en trois articles, ainsi conçu :

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