LA LIBERTÉ LIMITEE
19 juin 1850.
Le Journal des Débats est l'un des adversaires déclarés de la liberté absolue, l'un des partisans opiniâtres de la liberté limitée. De quoi donc se plaint le Journal des Débats ?
— II se plaint que MM. les membres composant le comité de VUnion des Constructeurs-Mécaniciens aient écrit à M. le ministre de l'agriculture et du commerce une lettre pour demander la suppression de l'enseignement de l'économie politique en France, lettre à laquelle il a été fait la réponse qui suit :
A MM. les membres de l'Union des constructeurs mécaniciens.
'X Paris, le 6juin.
» Messieurs, » Vous m'avez entretenu de diverses questions relatives à l'enseignement de l'économie politique. Vous savez que le conseil général de l'agriculture, des manufactures et du commerce, s'est préoccupé du même objet et a exprimé le vœu suivant: « Que l'économie politique soit enseignée » parles professeurs rétribués par le gouvernement, non pas au point de » vue théorique du libre-échange, mais aussi et surtout au point de vue » des faits et de la législation qui régit l'industrie française. » Vrus pouvez compter que la question ainsi présentée est de la part de non département l'objet d'un sérieux examen.
» Recevez, messieurs, etc.
f Le ministre de l'agriculture et du commerce » DUMA.S. »
Le Journal d"S Débats accompagne la lettre qui précède des réflexions qui suivent :
» L'c'conomie politique déplaît à V i'nion des comlrucleurs mécanicietts, donc il faut qu'on ne l'eni-eigrie pas, ou qu'on l'enseigne d'une façon qui lui soit agréable. La prétention, il faut en convenir, est exorbitante, et Louis XlYau faîte de sa puissance, dans le paroxysme de son orgueil, n'aurait pas prétendu à plus. Le conseil de l'instruction publique lui-même ne signifie pas aux professeurs les doctrines qu'ils doivent enseigner. On la'sse les professeurs des Facultés de médecine répandre de telles idées à Montpellier, pendant que telles autres fleurissent à Paris.
» M. Biot enseignait en physique la théorie de l'émission de la lumiire pendant que M. Fresnelet M. Arago enseignaient que la lumière se transmet au contraire par ondulations. Dans les Facultés des lettres, tel professeur des plus aimés du public est classique ; mais si tel autre a du penchant pour le l'omantique, on le laisse dire. M. Dumas a, sur la nutrition des hommes, par l'assimilation des substances contenues dans les aliments, une opinion arrêtée. Le sujet est important, il touche à l'hygiène. M. Liebig croit autre chose sur le même sujet: on laisse les professeurs enseigner conformément aux vues de M. Dumas ou deî\l. Liebig.
» Tous les professeurs en France, tous les professeurs en Europe enseignent que la liberté du commeixe est le but à atteindre, que le système dit protecteur est nuisible au progrès de la richesse publique. Il paraît que cette doctrine déplaît aux membres composant le comité de VUiiion des conslriictntrs mécaniciens ; mais s'il se présentait un profcs.-eur c^ui enseignât que la protection protège au lieu d'appauvrir, fait avancer au lieu de retarder, est une vérité au lieu d'une déception, il le dirait librement dans sa chaire.
» Le monde savant des sciences morales et politiques en serait fort étonné, à peu près comme M. Dumas ï-erait stupéfait si demain, à la Faculté des Sciences, un professeur de chimie régulièrement élu enseignait la théorie du phlogistique. Mais enfin renseignement sera't ainsi donné. Que ]\IM. de r Union des conslructeurs mécaniciens cherchent ce professeur voué à la protection, qu'à la première vacance ils l'appuient de leur crédit, qui est grand, pour qu'il obtienne une chaire rétribuée par l'État, Mais qu'en attendant ils laissent les professeurs enseigner ce que leurs devanciers et les maîtres ont enseigné. Tant qu'ils le feront, comme ils l'ont fait jusqu'ici, dans les formes scicntiiiiiues, avec le langage calme de la raison, personne n'a rien à leur dire.
»MM. de V Union des consirurlciin mécaniciens crniov.l avoir un argument sans réplique quand ils disent : On est tenu d'observer les lois dans les chaires d'économie politique comme ailleurs ; or, le système protecteur est dans les lois, donc il faut qu'on enseigne l'excellence du système protecteur, et celui qui enseigne le contraire est en révolte contre les lois. Avec ce raisonnemcnt-lii, un jirufesseur d'économie politique aurait eu à ensei-
LA LIBERTE LIMITEE. 2ai
giier, sous la Convention, qu'il était bien que quiconque aurait porté une veste (le bazin anglais fût condamné à vingt ans de fers, car c'est ce qui résultait du décret du 18 brumaire an II.
» C'est le même raisonnement au nom duquel on appelait il y a quelques années la foudre vengeresse sur la philosophie. La philosophie vit du libre examen. Le libre examen, disait on, ne peut s'accorder avec la foi, avec la révélation, avec les mystères de la religion catholique; or, la religion catholique est dans la loi fondamentale de l'État, dans la Charte; donc la philosophie est une rébellion contre les lois divines et humaines.
» Le libre examen est dans les mœurs, il y restera parce que nous sommes une société libre. La philosophie est et demeure enseignée. L'économie po liti<iue applique le libre examen aux institutions commerciales, comme la philosophie l'applique aux institutions politiques et à d'autres d'un ordre plus relevé encore; il faut qu'on la laisse faire. Chacun est tenu désormais de s'accoutumer au régime de la liberté. Il a ses déboires et ses périls ; mais en somme la civiliMtion s'en trouve mieux que de tout autre ; il est impérissable. »
Le Journal des Débats veut In liberté limitée sur un point, et sur un autre point il la veut illimitée. Nous le prévenons que cela est tout bonnement impossible. Il faut qu'il choisisse entre l'orthodoxie et le libre examen. L'orthodoxie s'étend à tout ; autrement, sous le nom de l'économie politique, protégée par le Journal des Débats, se glissera, nous l'en prévenons, le socialisme que le Journal des Débats poursuit à outrance.
Nous trouvons que M. Dumas est parfaitement d'accord avec MM. Baroche et Rouher. Il n'y a aucun motif pour que l'économie politique jouisse d'une liberté plus grande que l'art dramatique soumis à la censure, ou que la presse périodique assujettie à des cautionnements et en butte à des poursuites judiciaires sans nombre et sans fin. A (juel titre laisserait-on la parole libre à M. Michel Chevallier, lorsqu'on la retire à M. Proudhon?
Ce qu'enseigne M. Michel Chevallier n'est pas dangereux, s'écrie le Journal des Débats. — Cela vous plaît à dire, répond V Union des Constructeurs- Mécaniciens ; nous ne sommes pas de votre avis.
Qui prononcera comme arbitre et comme souverain pontife entre VUnion des Constructeurs et le Journal des Débats ?
De M. Proudhon à M. Chevallier, la question est exactement la même que de M. Chevallier à MM. les constructeurs mécaniciens.
Avec des limites légales, point de liberté réelle, comme sans bûchers sanctifiés, point d'orthodoxie durable !
Il faut absolument choisir entre l'un ou l'autre de ces deux régimes : Tolérance ou Inquisition.
Nous soupçonnons le Journal des Débats, bien (ju'à genoux devant M. de Montalembert, d'avoir peu de goût pour l'Inquisition. Eh bien! qu'il réclame donc avec nous hautement, sans exceptions comme sans limites :
Le droit de tout dire ;
Le droit de tout contredire ;
Le droit de tout imprimer;
Le droit de tout enseigner ;
En n'ayant pour juges que les juges suivants :
Sa rejigion ;
Sa conscience ;
La conscience publique ;
En n'ayant d'autre surveillance que la surveillance des familles.
De tous les juges, ce seront les meilleurs, et de tous les modes de surveillance, ce sera le plus efficace, dès qu'il sera livré à lui-même cl à lui seul.