OU MENE LX LIBERTÉ 'LLMITËE
•' Sylla, homme emporté, mène violemment les Romains à la liberté'; Auguste, ruse' tyran, les conduit doucement "a la servitude. Pendant que sous Seylla la Képublique reprenait des forces, tout le munde criait k la tyrannie ; et pendant que sous Auguste la tyrannie se fortifiait, on ne parlait (|ue de liberté'. "
MONTESQUIEU. Œuvrcs (le L.-N. Bonaparte.
•4 octobre 18.50.
La saisie du journal VAssembléc nationale inspire au journal VUnion les réflexions suiv^anles :
« 11 y a longtemps qu'on l'a dit aux pouvoirs, les ruocks de presse .sont généralement une voie pékilleuse. Ils irritent au lieu de vaincre, et les pouvoirs intéressés au calme n'ont rien à attendre de l'irritation. »
Si les procès de presse sont une voie périlleuse, que devient donc la fameuse tloctrine de la liberté limitée par une législation répressive ?
Quel journal a soutenu plus ardemment la nécessité d'une répression sévère que V Assemblée nationale ?
Aujourd'hui qu'elle s'applique à lui, qu'en pensc-t-il ?
Voici ce qu'il en pense :
« L'Elysée se dessine con^j-e les journaux de l'ordre qui n'admettent pas la prolongation quand même des pouvoirs du président, la prorogation malgré l'Assemblée. Hier c'était le Coreaî're, aujourd'hui c'est VAssemblée nationale, demain ce sera l'Ordre; ensuite la Gazette de France, VUnion, l'Opinion publique, peut-être les Débats. La liberté delà ])resse n'existe plus pour les journaux indépendants de toutes nuances, el nous ne sommes en-
core >iuc sous la présidence ! Que deviendrait la liberté d'écrire sous le consulal décennal, qu'en reslerait-il sous Vempire? Nous devons à la présidence la nouvelle loi sur la presse, ne faut-il point s'attendre que cette loi n'aurait plus qu'un seul article sous l'empire? »
II y a longtemps que la liberlc de la presse n'existe plus, et pour s'en apercevoir, VAssemblée nationale a atlendu un peu tarti, car elle n'a protesté ni contre les saisies sous le COU]) (lesquelles dix journaux ont disparu, ni contre la condamnation exorbitante qui a privé pour trois années de sa liberté un écrivain éminent dont on peut combattre les tendances, mais dont ne sauraient contester l'incontestable talent ceux-là mêmes que n'a ])as épargnés son implacable critique. Le talent persécuté n'a pas droit à moins d'égards que le courag(> malheureux, et toutes les fois que je les rencontre ensemble ou séparément, je leur rends le même honnnage.
VAssemblée nationale^ qui avait tort, il y a deux ans, quand elle demandait qu'on réglât législativement une liberté qui doit se régler d'elle-même; qui avait tort, il y a six mois, quand elle demandait avec frénésie un pouvoir fort qui sauvât la société, sans se rendre exactement compte ni de la nature des périls que court la société, ni des conditions qui font, au temps où nous vivons, qu'un pouvoir est fort; VAssemblée nationale a raison aujourd'hui, quand elle dit que les poursuites ne s'arrêteront pas à elle, qu'elles iront jusqu'à la dernière limite, jusqu'au Joh/vîo/ des Débats.
Oui, cela est vrai, on ne s'arrêtera devant rien, et le Constilutiunnel s'abuserait étrangement s'il se croyait plus en sûreté que la Presse. Ce qu'on veut, c'est sup])riuier succ(>ssivemcnt tous les journaux, à l'exception d'un seul, le Moniteur universel. On ne s'en cache pas, on le dit hautement. C'est à la fois de la franchise et de la logi(iue, car il n'y a que deux systèmes : la liberté connue aux Etats- Unis et l'autorité connue en Russie.
On n"a pas voulu de la lilxM'Ié conuncaux l^tals-rnis; eh bien! (|u'on se prépare ii l'autoi'ité comme en Russie. Le gouveri:cment est en Ijonne voie : il ne vous transporte pas
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en Sibérie, mnis il vous transporte en Algérie pour un mot ou un geste qui vous échappe lorsque vous êtes sous les drapeaux où le recrutement vous condanme à servir. Après avoir traqué les socialistes aux applaudissements des légitimistes, viendra le tour des légitimistes aux applaudissements des orléanistes, puis enfin le tour des orléanistes aux applaudissements des bonapartistes. Il est des pentes sur lesquelles on ne s'arrête pas, sur lesquelles on ne peut pas s'arrêter. Je n'en connais aucune de plus rapitle que l'arbitraire. Plus on en a fait, et plus il faut calculer qu'on en fera. MM. Louis Blanc et Lcdru-Rollin ont ouvert la brèche par laquelle passeront un jour ou l'autre MM. Berryer et Thiers, comme M. Proudhon, le rédacteur en chef du Peuple, a préparé à la Conciergerie le logement de M. deLavalette, le rédacteur en chef de V Assemblée nationale.
C'est de l'exagération, dira-t-on. C'était aussi l'expression dont on se servait, il y a deux ans, quand j'annonçais alors ce qui se réalise aujourd'hui. La politique, comme la mécanique, a 'ses lois invisibles et inexorables. Interrogez le général Paixhans sur la portée de tel projectile lancé par un de ses mortiers, il vous le tlira avec exactitude; il ne devinera pas, il saura ; eh bien ! il n'est pas plus dillicile de mesurer la portée de telle direction adoptée par un gouvernement. Si le socialisme ne nous sauve pas, nous allons droit au despotisme, du même pas qu'on y marche à Rome, à Florence, à Cassel, à Berlin, à Vienne, etc.
La liberté réprimée est la pente plus ou moins insensible qui conduit à la liberté supprimée. Ce n'est qu'une question de calcul.
La liberté absolue était et devait être l'assurance mutuelle de tous les partis, contre les risques de la politique orageuse ; aucun ne l'ayant compris, chaque parti h tour de rôle servira h détruire l'autre, jusqu'à ce qu'ils soient tous ainsi successivement ét(Mnts.
Ce ne seront pas, certes, les avertissements (pu' leur auront man(pié !
Moins variée qu'on ne le suppose est l'histoire ! C'est la
grande ornière du char humain. Ouvrez Montesquieu, et vous Hrez :
« Auguste (c'est le nom que la flatterie donna à Octave) « établit Vordre, c'est-à-dire une servitude durable; car >' dans un Etat libre, où l'on vient d'usurper la souverai- » neté, on appelle règle tout ce qui peut fonder l'autorité « sans bornes d'un seul, et on nomme trouble, dissension, » mauvais gouvernement, tout ce qui peut maintenir riwn- » note liberté des sujets. »
Peut-être, et je suis tenté de le croire, Auguste n'avaitil pas cette profondeur de desseins que des détracteurs, le flattant à leur insu, lui ont attribuée ; il est des temps où le despotisme, que l'on croit l'œuvre d'un seul, est l'œuvre de tous, où tous y poussent, même ceux qui semblent retenir le plus vivement.
Je n'accuse pas le président de la République ; j'accuse mon temps ; j'accuse ceux qui se plaignent aujourd'hui do la rigueur des lois, et qui, hier, les accusaient de manquer de sévérité ; j'accuse ceux qui regrettent et implorent, aujourd'hui, la liberté, et qui, hier, la maudissaient et la frap- IVaient; j'accuse, enhn, ceux qui n'ont pas eu de cesse et ])ris de repos qu'ils n'aient obtenu la présentation de la loi du M mai, qui a rayé trois millions d'électeurs, et la loi du 2ijuillel 1850, qui a couronné Td'uvre de la législation répressive en matière de presse.
S'ils le peuvent, qu'ils se justificnl.
P. S. Tous les lecteurs (]o joui'naux, quoique prévenus, ont remarqué le silence prudent gardé par le Journal des Débats cl par M. Saint-Marc Gii'ardin.