‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 2)Chapitre 59 sur 156 · LE LUXE OFFICIEL · texte numérisé non relu

LE LUXE OFFICIEL

19 juin 1850.

Finissons-en donc une bonne fois avec toutes les questions de dotation monarchique et de représentation officielle. Un pays est riche et prospère quand il y a équilibre entre sa consommation et sa production, et qu'elles sont alternativement cause et effet; un pays est riche et prospère quand il n'a plus à veiller avec anxiété sur la conservation de sa liberté, et qu'il n'a plus qu'à déployer avec assurance toutes les voiles de son activité; un pays est riche et prospère, non parce qu'un petit nombre a le superflu, mais parce que le grand nombre a le nécessaire. Nous n'approuverions pas qu'on proscrivît le luxe, mais nous ne saurions davantage approuver qu'on l'encourageât aux dépens du pauvre et du contribuable.

Liberté! Liberté! Liberté en toutes choses, sans en excepter la liberté du luxe à l'égard de ceux qui en ont le goût et le moyen. Nous n'exigeons pas que M. Véron l'Athénien se mette au régime du brouet noir des Spartiates. Non; le luxe individuel n'a pas besoin, pour exister, d'être aiguillonné par la concurrence du luxe officiel. Le luxe individuel, c'est la liberté stimulée ; le luxe officiel, c'est la servilité encouragée; le luxe individuel, c'est le prix du travail; le luxe officiel, c'est l'ivresse qui assoupit le pouvoir. Point de loissomptuaires en aucun sens : ni pour, ni contre. L'argent du contribuable n'appartient qu'aux dépenses nécessaires et incontestablement utiles. Tout impôt que perçoit le percepteur et que dilapide le gouvernement est un vol.

30 juin 1850.

Cent quatre-vingts personnes étaient réunies à dîner dans les vastes salons du restaurateur Deffieux, boulevard du Temple. C'était un véritable banquet que donnaient à l'élu du 9 juin, à l'occasion de l'élection du Bas-Rhin, tous les travailleurs de la Presse, rédacteurs, compositeurs, imprimeurs, administrateurs, employés, porteurs, plieuses du journal. M. Victor Hugo, qui, en juillet 1848, avait si intrépidement défendu à la tribune la Presse^ arbitrairement suspendue, avait été invité à ce banquet de famille, où sa place était naturellement marquée par la reconnaissance que lui gardent tous les travailleurs de la Presse.

Si grande que fût la cordialité, l'ordre le plus exemplaire n'a pas cessé un seul instant de se faire remarquer. Au moment venu de porter le toast d'usage, l'un des travailleurs de l'atelier-fraternel de la Presse s'est levé et a porté le toast suivant :

« A M. de Girardin 1

» Au hardi pul)liciste ! au penseur, au chercheur, au vulgarisateur ! (Bravo!)

» Remercions, messieurs, les électeurs du Bas-Rhin d'avoir réparé l'erreur des électeurs de la Seine, et d'avoir donné à M. de Girardin une tribune de plus. (Applaudissements prolongés.)

» Confondons dans ce toast le toast à M. Victor Hugo, le tribun-poète, et lélicitons-nous de voir ces deux hommes marcher unis dans la défense des grands intérêts de la démocratie. (Nouveaux ajjplaudissements.)-

LE BANQUET DU 30 JUIN ISoO. 239

» A Emile de Girardin I

» A Victor Hugo ! »

A ce toast, M. de Girardin a immédiatement répondu :

« Heureux hasard ! Go jour où vous venez de porter un toast qui ne s'efïticera jamais de mon souvenir est précisément le jour anniversaire de la fondation de la Presse. Il y a aujourd'hui, 30 juin 1850, il y a aujourd'hui quatorze ans que nous composions et que nous mettions sous presse le premier numéro que voici ! et que je déploie. Il y a aujourd'hui, 30 juin 1850, il y a aujourd'hui quatorze ans qu'avec le concours de vos efforts s'accomplissait la réduction du prix des journaux, de 80 francs h 40 francs ! Il y a aujourd'hui, 30 juin 1850, il y a aujourd'hui quatorze ans que dix journaux faisaient entendre à l'unisson ce même cri d'ignorance ou d'effroi : — Au prix de 40 francs^ Vexistence d'un » journal quotidien est impossible. »

» Cependant, la Presse, qui ne devait pas marcher, a marché ; la Presse, qui ne devait pas vivre, a vécu ; la Presse, qui devait se ruiner, a prospéré !

» Il y a aujourd'hui, 30 juin 1850, il y a aujourd'hui quatorze ans que la Presse paraissait, en s'abrilant en ces termes sous la pensée des deux illustres noms de Victor Hugo et de Lamartine !

» Elle inscrivait à son frontispice ces paroles de Victor Hugo :

« Cette œuvre, ce sera la formation paisible, lente et logique d'un ordre social où les principes nouveaux, dégagés par la Révolution franyaise, trouveront entin leur combinaison avec les principes éternels et primordiaux de toute civilisation.

» Concourons donc ensemble, tous, chacun dans notre région et selon notre loi particulière, a la grande substitution des questions sociales AUX questions politioues. tout est la. Tâchons de rallier à l'idée applicable du progrès tous les hommes d'élite, et d'extraire uu PARTI supérieur qiii veuille la civilisation de tous les partis inférieurs, qui ne savent ce qu'ils veulent. »

» Elle lui empruntait encore cette déclaration :

« La France a une initiative trop importante dans la civilisation du globe pour que les hommes spéciaux lui fassent jamais faute.

« La France est la mère majestueuse de toutes les idées qui sont aujourd'hui en mission chez tous les peuples. On peut dire que la France, depuis deux siècles, nourrit le monde du lait de ses mamelles. La grande nation a le sang généreux et riche, et les entrailles fécondes ; elle est inépuisable en génies ; elle tire de son sein toutes les grandes intelligences dont elle a besoin; elle a toujours des hommes à la mesure de ses événements, et il ne lui manque, dans l'occasion, ni des Mirabeau pour commencer ses révolutions, ni des Napoléon pour les finir.

» La Providence ne lui refusera certainement pas le grand homme SOCIAL , et non plus seulement politique, dont l'avenir a besoin.

» En attendant qu'il vienne, sans doute, à peu d'exceptions près, les hommes qui font de l'histoire pour le moment sont petits; sans doute, il est triste que les grands corps d'État manquent d'idées générales et de larges sympathies ; sans doute, il est affligeant qu'on emploie à des badigeonnages le temps qu'on devrait donner à des constructions; sans doute, il est étrange qu'on oublie que la souveraineté véritable est celle de l'intelligence, qu'il faut avant tout éclairer les masses, et que, quand le peuple sera intelligent, alors seulement le peuple sera souvei-ain. Sans doute, il est honteux que les magnifiques prémisses de 89 aient amené certains corollaires, comme une tête de sirène amène une queue de poisson, et que des gâcheurs aient pauvrement plaqué tant de lois de plâtre sur des idées de granit. Sans doute il est déplorable que la Révolution française ait eu de si maladroits accoucheurs; sans doute. Mais riWi d'irréparable n'a encore été fait ; aucun principe essentiel n'a été étouffé dans l'enfantement révolutionnaire ; aucun avortement n'a eu lieu ; toutes les idées qui importent à la civilisation future sont nées viables, et prennent chaque jour force, taille et santé. Certes, quand 1814 est arrivé, toutes ces idées, filles de la révolution, étaient bien jeunes et bien petites encore et tout à fait au berceau, et la Restauration, il faut en convenir, lui a été une bien mauvaise nourrice. Cependant, il faut en convenir aussi, elle n'en a tué aucune. Le groupe des principes est complet.

» A l'heure où nous sommes, toute critique est possible, mais l'homme sage doit avoir pour l'époque entière un regard bienveillant. Il doit espérer, se confier, attendre. Il doit tenir compte aux hommes de théorie de la lenteur avec laquelle poussent les idées ; aux hommes de pratique, de cet étroit et utile amour des choses qui sont , sans lequel la société se désorganiserait dans les expériences successives ; aux passions, de leurs digressions généreuses et fécondantes ; aux intérêts, de leurs calculs, qui rattachent les classes entre elles à défaut des croyances ;' aux gouvernements, de leurs tâtonnements vers le bien dans l'ombi-e; aux oppositions, de l'aiguillon qu'elles ont sans cesse au poing et qui fait tracer au bœuf le sillon ; aux partis mitoyens, de l'adoucissement qu'ils apportent aux transitions; aux partis extrêmes, de l'activité qu'ils impriment à la circulation des idées, lesquelles sont le sang même de la civilisation ; aux amis du passé, du soin qu'ils prennent de quelcpics racines; aux /.éhiteurs de

ravenir, de leur amour pour ces belles fleurs qui seront un jour de beaux fruits; aux hommes mûrs, de leur modération ; aux hommes jeunes, de leur impatience; à ceux-ci, de ce qu'ils font ; à ceux-là, de'-ce qu'ils veulent faire; à tous, de la difficulté de tout.

» Xous ne nierons pas, d'ailleurs, tout ce que l'époque où nous vivons & d'orageux et de troublé. La plupart des hommes qui font quelque chose dans l'État ne savent pas ce qu'ils font. Ils travaillent dans la nuit, sans y voir. Demain, quand il fera jour, ils seront peut-être tout surpris de leur œuvre, charmés ou effrayés, qui sait? Il n'y a plus rien de certain dans la science politique; toutes les boussoles sont perdues; la société chasse sur ses ancres ; depuis longtemps ou lui a déjà changé trois fois ce grand mât qu'on appelle la dynastie, et qui est toujours le premier frappé de la foudre.

» La loi définitive de rien ne se révèle encore. Le gouvernement, tel qu'il est, n'est l'affirmation d'aucune chose ; la presse, si grande et si utile d'ailleurs, n'est qu'une négation perpétuelle de tout. Aucune formule nette de civilisation et de progrès n'a encore été rédigée.

» La Révolution française a ouvert pour toutes les théories sociales un livre immense, une sorte de grand testament. Mirabeau y a écrit son mot, Robespierre le sien, Napoléon le sien, Louis XVIII y a fait une rature. Charles X a déchiré la page. La Chambre du 7 août l'a recopiée à peu près, voilà tout. Le livre est là, la plume est là. Qui osera écrire?

» Les hommes actuels semblent peu de chose, sans doute; cependant, quiconque pense doit fixer sur l'ébuUition sociale un regard attentif.

» Certes, nous avons ferme confiance et ferme espoir.

» Eh ! qui ne sent que dans ce tumulte et dans cette tempête, au milieu de ce combat de tous les systèmes et de toutes les ambitions qui a fait tant de fumée et tant de poussière, sous ce voile qui cache encore aux yeux la statue sociale et providentielle à peine ébauchée, derrière ce nuage de théories, de passions, de cliimèi'es qui se croisent, se heurtent et s'entre-dévorent dans l'espèce de jour brumeux qu'elles déchirent de leurs éclairs ; à travers ce bruit de la parole humaine que parlent à la fois toutes les bouches, sur ce violent tourbillon de choses, d'honmies et d'idées qu'on appelle le dis-neuvième siècle, quelque chose de grand s'accomplit? »

» \'oi]à le langage que tenait, en 1836, Je grantl poète, l'illustre écrivain, l'intrépide orateur accusé de palinodie par l'auteur de la Vie de sainte Elisabeth de Hongrie^ par M. Charles de Montalenibert !

» Vous venez d'entendre ce que disait, il y a quatorze ans, à pareil jour, Victor Hugo. Écoutez maintenant ce que, dans ce même numéro du 30 juin 1836. disait Lamartine :

« Xous sommes à une de ces époques de reconstruction, de rénovation so-

cialf. ; il ne s'agit pas seulement de savoir si le pouvoir passera de telles mains royales dans telles mains populaires ; si ce sera la noblesse, le sacerdoce ou la bourgeoisie qui prendront les rênes des gouvernements nouveaux; si nous nous appellerons Empire ou République ; il s'agit de plus, il s'agit de décider si l'idée de morale, de religion, de charité évangélique sera substituée kVidée d'éyoïsme politique ; si Dieu, dans son acception la plus pratique, descendra enfin dans nos lois; si tous les hommes consentiront à voir enfin dans tous les antres hommes des frères, ou continuer à y voir des ennemis ou des esclaves. L'idée est mûre, les temps sont décisifs ; un petit nombre d'intelligences appartenant au hasard à toutes les diverses dénominations d'opinions politiques, portent l'idée féconde dans leurs têtes et dans leurs cœurs ; je suis du nombre de ceux qui veulent sans violence, mais avec hardiesse et avec foi, tenter enfin de réaliser cet idéal qui n'a pas en vain travaillé tontes les têtes au-dessus du niveau de l'humanité, depuis la tête incommensurable du Christ jusqu'à celle de Fénelon ; les ignorances, les timidités des gouvernements nous servent et nous font place ; elles dégoûtent successivement, dans tous les partis, les hommes qui ont de la portée dans le regard et de la générosité dans le cœur : ces hommes, désenchantés touràtonr de ces symboles menteurs qui ne les représentent plus, vont se grouper autour de l'idée seule^ et la force des hommes viendra à eux, s'ils comprennent la force de Dieu et s'ils sont dignes qu'elle repose sur eux par leur désintéressement et par leur foi dans l'avenir.

» La presse commence à pressentir cette œuvre, œuvre immense etpuissante, qui, en portant sans cesse h tous la pensée de tous, abaissera les montagnes, élèvera les vallées, nivellera les inégalités des intelligences, et ne laissera bientôt plus d'autre puissance sur la terre que celle de la ration universelle, qui aura multiplié sa force par la force de tous : sublime et incalculable association de toutes les pensées, dont les résultats ne peuvent être appréciés que par celui qui a permis à l'homme de la concevoir et de la réaliser. »

» Maintenant, voici en quels termes la Presse adliéi'ait à ces deux déclarations de principe, qui, en 1836, paraissaient généreuses, et qui, aujourd'hui, sembleraient factieuses ! La Presse disait :

« La Presse accepte ce terrain nouveau fait à la polémique, cette manière neuve et désintéressée de la traiter à part des partis ou au dessus d'eux ; la Presse sera l'expression des opinions et des idées générales exprimées par MM Victor Hugo et de Lamartine, o

» La Presse ajoutait :

«La Presse désire rallier toutes les voix gi'néreuses, éloquentes, jeunes et indépendantes, tenues à l'écart des partis par leur esprit exclusif. Mais

si toutes les opinions clouées de quelque cousistance ont leurs organes, toutes les idées saines et fécondes, neuves ou expérimentées, larges par la base ou élevées par le faîte, attendent encore un journal qui, se dégageant de toute pi'éoccupation systématique, se voue à la seule mission de les recueillir, de les propager, de leur donner asile, force et vie, de les faire prévaloir, enfin, leur demandant, comme aux royautés nouvelles, où elles vont, et non point d'où elles viennent.

» L'ordre public, que la Pres!<e se donne pour mission de fonder et de défendre, n'est point seulement le maintien temporaire de la paix dans les aues par la force armée , — c'est la supériorité légitime de toutes les capacités, — la hiérarchie intellectuelle, l'égalité civile et la liberté légale; — des institutions rationnelles également préservatrices de l'arbitraire et de l'anarchie; — le droit fondé sur le devoir; — l'administration intègre et éclairée des deniers de l'État; — l'économie dans les services publics ; — la munificence dans les récompenses méritées par des travaux utiles, de belles actions et de longs services ; — l'indépendance des suffrages électoraux et des votes parlementaires; — l'accroissement de la richesse commune et la juste répartition entre toutes tes familles laborieuses et valides d'un travail régulier et constant ; le bien-être général par la prévoyance organisée ; — enfin, l'émulation publique par la justice éclairée du pouvoir exécutif. »

» Le 30 juin 183G, après celte déelaralion, la Presse insislait en ces termes, dans le premier article de son premier numéro, sur ce qu'elle appelait l'mÉE-MÈRE. Elle disait :

« Il n'y a guère socialement qu'une iJée-mère dans les esprits. Le problème à résoudre est toujours celui ci : le plus de bonheur possible

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