LA SOUVERAINETÉ DU NOMBRE
Il La volonté nationale est toujours droite et tend toujours a l'utilité publique ; mais il ne s'ensuit pas que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude. f)n veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours. Jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe, et c'est alors seulement qu'il parait vouloir ce qui est mal. »
j.-j. ROUSSEAU. Contrai social.
2 octobre 1850.
Le Journal des Débats se prononce en ces termes contre la souveraineté tlu peuple, parce que, dit-il, c'est la souveraineté du nombre :
« Nous avons toujours combattu la souveraineté du peujile, parce que ce mot, dans l'esprit de nos adversaires, représentait la souveraineté du nombre, et par conséquent le suffrage universel illimité. Nous avons toujour.s été convaincus que de tous les despotismes, le despotisme le plus abrutissant était celui du nombre, celui qui a pour instrument le suffrage universel illimité. Quand on nous demande d'un air assuré si nous entendons nier le droit que tout le monde a de voter sur les affaires de tout le monde, c'est-à-dire de l'État, nous répondons hardiment que nous no croyons pas que tout le monde ait droit de prendre part au gouvernement de l'État, que toute créature humaine n'est pas de droit électeur, qu'aucune Constitution, même celle de 1848, n'a reconnu ce droit; que Vélectorat n^esl pas un droit, mais une fonction que la loi délègue à ceux qu'elle en juge CAPABLES ; qu'il est à désirer, il est vrai, que ce soit le grand nombre qui soit capable, mai.s qu'il n'est pas nécessaire que ce soit tout le monde. Voilà notre doctrine... »
Cette déclaration est signée : saint-marc girardix.
Si le Journal des Débats se prononçait contre la souveraineté du noml)re en proclamant le piincipe supérieur de la souveraineté de Tindividu, la Presse n'aurait qu'à donner son adhésion à celte déclaration ; mais il n'en est pas ainsi.
Le Journal des Débats ne sait ni d'où il part ni où il va. il nage comme un naufragé qui se noie. Il tourbillonne pour disparaître.
A la souveraineté du nombre, dont il ne veut pas, quelle souveraineté oppose-t-il dont il veuille?
Qu'appelle-t-il la souveraineté du nombre?
Est-ce que le régime qui consistait à déclarer députés les candidats qui avaient réuni la pluralité des suffrages, à trancher toutes les questions en les mettant aux voix, et finalement à faire faire la loi par la Majorité, régime qui a été en vigueur du 4 juin 1814 au 24 février 1848^ n'était pas la souveraineté du nombre ?
Entre le Journal des Débats^ qui préfère le suffrage restreint au suffrage universel, et la Presse^ qui préfère le suffrage universel au suffrage restreint, il n'y a pas l'épaisseur d'un principe, il n"y a que l'épaisseur d'un chiffi'e.
Il ne faut pas que le Journal des Débats s'abuse ! Il est pour la souveraineté du nombre, quoiqu'il affecte de la dénigrer; seulement, il est pour la souveraineté du petit nombre contre la souveraineté du grand nombre, c'est-àdire que, proclamant le principe des majorités, il commence par le fausser. Il n'admet pas la majo'ité de la majorité, il n'admet, remarquez-le bien, que la majorité de la minorité.
La raison qu'il donne pour justifier cette contradiction, cette monstruosité, c'est qu'il ne croit pas que « toute créa- » ture humaine soit de droit électeur ; » c'est qu'il croit que « Vélectorat n''est pas un droit, mais une fonction. » Alors, dirai-je à M. Saint-Marc Girartlin, soyez conséquent, instituez des concours préalables, afin que nul ne puisse être électeur s'il n'est agrégé politique.