INSTRUCTION POUR LE CAS DE COMBAT
« Paris, le 4 mui 1850.
u En cas d'insurrection, les troupes ne prendront les armes et ne seront mises en mouvement que pour engager le combat.
» Si les troupes n'ont pas été consignées à l'avance, on réunira dans chaque corps ce qui sera immédiatement disponible et on se portera aux positions de combat, en laissant au quartier le nombre d'officiers et do sous-officiers nécessaire pour réunir les absents au fur et à mesure de leur rentrée.
» Il en sera fait ensuite un ou plusieurs détachements, qui seront dirigés sur leurs positions respectives, en bon ordre, avec toutes les précautions que les circonstances poun-nient exiger.
n Au moment où elles arriveront sur leurs positions, on rappellera aux troupes que nul ne doit s'écarter du rang, que la loi punit de mort tout militaire qui, pendant le combat, s" absente pour songer à sa sûreté personnelle, et que des peines très sévères menacent également ceux qui commettent des actes de pillage.
» Les corps se rendront ii leurs postes mai-chant militairement, sans bruit de caisse ou de musique; ils seront précédés d'une avant-garde, suivis d'une arrière-garde, ne laisseront personne marcher sur leurs flancs, et encore moins pénétrer dans l'intérieur des colonnes.
» Les corps ou détachements marcheront très rapidement et sans s'inquiéter de quelques coups de fusils qui pourraient être tirés contre eux. Là où on aura le loisir de s'en occuper, il faudra envoyer de petits détachements, très éuergiquement commandés, qui devront rentrer au pas de course dès qu'ils auront fait prompte et sévère justice des scélérats qui auront osé tirer sur les troupes.
» Les troupes arrivées à leurs positions ne permettront à personne de les appi-ocher ; une ligne de factionnaires tiendra à la distance de 150 mètres au moins, non seulement les agitateurs, mais encordes curieux; on ne laissera former aucun groupe, même en apparence inolfensif; toute tentative pour rompre la ligne des factionnaires sera repoussée par la force. On établira des postes dans les maisons voisines situées aux angles des rues, et principalement dans celles d'où la vue pourra s'étendre au loin et dans la direction des communications importantes.
» Les troupes étant en position ou même engagées, il devra être t'ait de fréquents appels, et on veillera avec le plus grand soin à ce que personne ne sorte du rang pour entrer dans les cabarets.
» Do leurs positions respectives, les troupes tendront à se mettre en communication avec celles qui leur sont liniitro]dies, par de fortes patrouilles, marchant d'un pas rapide et résolu, et sans tolérer qu'il se forme aucun obstacle sur leur passage.
» Dans le cas où des barricades seraient élevées, il faudrait distinguer entre deux hypothèses : si la première barricade à enlever ne présente ni un grand relief ni une grande solidité, un petit nombre d'hommes lancés vivement s'en emparerait probablement sans résistance, surtout en la prenant à revers, les émeutiers ne défendant pas les obstacles qui ne les mettent pas complètement ii couvert ; il faudrait avoir la précaution de montrer à distance des détachements de la force des sections échelonnés à de courts intervalles.
» La chute d'une première barricade est bientôt suivie de l'abandon de celles qui peuvent se trouver en arrière.
» Si, au contraire, la barricade qui fait obstacle est solide et d'un relief qui en rende l'accès difficile et meurtrier, il faut résolument, et sans aucunement s'inquiéter des plaintes des habitants ni des dégâts qu'il faudra faire subir à leurs propriétés, entrer dans les maisons qui se prolongent dans la direction de la barricade, monter dans les combles et cheminer en se frayant un passage à ti-avers les murs, peu résistants à cette hauteur, jusqu'au point d'oii l'on puisse plonger dans la barricade. Il n'est pas à craindre qu'à partir de ce moment elle soit longtemps défendue.
n Les hommes les plus alertes pourront, en se glissant sur les toits, arriver à des positions d'oii ils prendraient les insurgés à revers; ce moyen devra être essayé chaque fois qu'il sera jugé praticable.
» Il arrivera souvent que les barricades pourront être tournées, soit sur leurs flancs, soit à revers ; ces mouvements, exécutés judicieusement et à propos, peuvent faire tomber tout à coup une résistance qui aurait paru formidable. Ils devront être tentés chaque fois que les dispositions des lieux le permettront.
» Le général en chef ne doute pas qu'une fois la lutte engagée, M^I. les généraux et chefs de corps ne sachent justifier l'entière confiance qu'ils lui inspirent, et qu'assurés d'avance de sa complète approbation pour les mesures les plus énergiques qu'ils pourront être appelés à prendre, ils ne sachent faire face à toutes les éventualités, et prendre l'offensive la plus vigoureuse sans attendre des ordres qu'il ne sera peut être pas toujours /"acile de leur faire parvenir.
» Le général en chef,
» CHaNGARNIEK.
)i Pour copie conforme :
» Le général de brigade, chef de Vétat-major-général ,
» ROLIN. ï>
La date du 4 mai 1830, ((ui figure à la tête de ces instruclions, mérite d'èlre remarquée, car celle dale significative est fort voisine de celle de la loi du 31 mai, de cette loi qui a remplacé le suffrage universel par le sullïage restj'eint, et
dépouillé tie leur droit légitime trois millions d'électeurs. Le rapprochement de ces deux dates : 4 mai — 31 mai 1850. dispense de tout commentaire, aussi n'en ferons-nous aucun ; ce que nous voudrions savoir seulement, c'est dans quel but le Journal des Débats a inséré les instructions cidessus, en les opposant à celles livrées à la publicité par la Patrie? Serait-ce pour infliger à ces dernières un désaveu indirect?
Il faut que cela s'explique ou dans la presse ou à la tribune ; il faut qu'on sache à quoi s'en tenir sur le degré de confiance que méritent les paroles prononcées à la tribune par M. le général Changarnier en réponse aux interpellalions de M. Napoléon Bonaparte ; il faut choisir entre ces deux termes : ANAnciuE ou mensonge.
Le 4 janvier 1851, M. le général Changarnier al'lirmait à la tribune ce qui précède :
« Dans aucune de ces instructions pei'manentes ou transitoires, le droit constitutionnel de l'Assemblée de i-equérir les troupes n'a été mis en question. »
Ce qui suit et ce qui a été imprimé, page 3 de I'iiistoire DE L.-N. BONAPARTE, par M. A. Barbicr, est-il donc faux :
« Le 29 janvier 1B49, M. Changarnier écrivait au général Forey cette lettre, qui existe sur le registre d'ordres de la brigade :
« Si cet affreux PETIT DROLE vous renouvelle sa i>Roro-
ï SITION, PIROUETTEZ SUE LES TALOKS ET TOURNEZ-LUI LE DOS. »
» Signé : CHANGARNIER. »
» J\L Changarnier parlait ainsi de M. Armand Marrast, président de-la Constituante, qui avait demandé d'au(jmcntcr de deux bataillons la garde chargée de la défense de l'Assemblée. »
Cette lettre au général Forey n'a jamais été niée par le générai Changarnier. Or, nous le demandons, y a-l-il dans le xocabulaire |)olilique des mots assez flétrissants pour qualifier, et dans le code militaire des peines assez sévères pour punir un tel ordre donné en de tels termes?
30 avril 18.51.
Une conversation de l;i nature la plus grave entre le gé-
LE GEiNERAL CHANGARNIER. 301
lierai Chaiigarnier cl M. de Persigiiy est rapportée jiar VÈcénement ; elle est niée par la Patrie.
Le démenti est démenti.
La conversation hardiment niée est authentiquement prouvée.
Mais qui a indir(H'teiiient livré ;» la publicité et à la controverse une conversation qui n'avait pas eu de témoins et à laquelle n'avaient pris part que deux interlocuteurs ? Si ce n'est pas, et ce ne peut pas être M. de Persigny, c'est donc M. Changarnier.
Point essentiel à constater, car il s'agit d'une enquête qui commence et qui peut aller loin.
La Patrie ne nie plus que la conversation ait eu lieu : en atténuer l'importance est maintenant tout ce qu'elle essaie en ces termes :
« M. de Persigny a expliqué que sa visite était toute personnelle, uniquement inspirée par le souvenir d'anciennes relations, et qu'il n'avait demandé conseil à cet égai'd ni au président de la Re'publique , ni aux ministres, ni à personne. Quant à ce qui s'est passé dans cette entrevue, nous croyons trop délicat et trop contraire aux convenances de reproduire une conversation qui a eu lieu sans témoins. Ce que nous sommes autorisés à affirmer, c'est que M. de Persigny n'a tenu en aucune façon, contre l'Assemblée, le langage qu'on a mis dans sa bouche. »
Mais VOrdre, qui est à M. Changarnier ce que la Patrie est à M. de Persigny, réplique :
« En ce qui concerne la part directe ou indirecte qu'aurait pu prendre M. le président de la République à la démarche de M. de Persigny, nous n'avons absolument rien à dire. Nous serions également embarrassés soit pour confirmer, soit pour démentir l'assertion de la feuille élyséenne; car, s'il est difficile de concevoir que M. le président de la République, après avoir voulu exiger, avec une passion impétueuse, au risque de briser l'accord du gouvernement avec la majorité, la destitution du général Changarnier, ait encouragé M. de Persigny dans sa malencontreuse tentative, il n'est guère moins difficile de comprendre comment celui-ci, dont l'intimité avec M. Louis Bonaparte est si ancienne et si connue, a pu prendre sur lui de faire une pareille démarche à l'insu du président.
» Il en sera donc à cet égard ce que voudra la Patrie j nous ne contesterons pas.
» Nous ne pouvons désapprouver non plus le sentiment qui porte cette feuille à désavouer, au nom de M. de Persigny, des paroles imprudentes,
qui renferment une offense bien gratuite contre l'Assemblée. Confirmer, même parle silence, de semblables paroles, ce serait évidemment aggraver l'outrage. Seulement, 7wus decons dire c^u'ayant pris, DE notre côté, des informations sur l'exactitude du récit de Y Indépendance belye, nous avons reçu cette réponse : qu'il, n'y avait qu'un seul mot a Y' CHANGER. M. de Persigny, en faisant cette déclaration si grave « qu^un » cabinet extra-parlementaire, dont lui^ M. de Persigny^ faisait partie, et qui » derait opérer immédiatement la solution, avait été composé dans la dernière » crise, » aurait ajouté qu'une proclamation rédigée par le président était toute prête; il n'a point prononcé le mot de manifeste. On voit que la différence est légère, et que, si ces étonnantes révélations ne sont point de pures vanteries, ceux qui ne s'étaient pas sentis entièrement rassurés par les solennelles et pacifiques promesses du message du 11 novembre n'étaient pas tout à fait dans leur tort. A ce sujet, nous pourrions demander à M, de Persigny s'il se souvient d'une autre déclaration faite, à sou retour de Prusse, à un honorable représentant qu'il s'étonnait de ne pas trouver dans des dispositions très favorables à l'Elysée, et qui h;i en donnait pour raison les agressions systématiques du parti bonapartiste contre l'Assemblée, agressions d'où l'on poilvait induire des projets de violence et d'usurpation. M. de Persigny, condamnant, il faut le dire, cette guerre de taquineries et de provocations incessantes, et rassurant son interlocuteur sur les intentions présentes des bonapartistes, ou du moins du gouvernement, convenait du l'este sans peine que le fameux MESSAGE du 31 OCTOBRE, comme nous l'avons toujours supposé, avait ÉTÉ FAIT EN VUE D'UN COUP d'état CONTEE l'assemblée. Lui-même, d'après son aveu, y avait poussé alors, persuadé, disait-il, que le mouvement du 10 décembre devait conduire à un grand gouvernement unitaire, et il ajoutait ; « Le lendemain , on a hésité, on a reculé. Cest une grande faute, suivant moi; faute comparable à celle des Samnites, qui, pouvant Mn jour anéantir les Bomains, avaient mieux aimé les humilier en la faisant passer sous les fourches cavdines, s'exposant ainsi à un retour de la fortune et à la vengeance de leurs ennemis, o M. de Persigny a peut-être oublié ses Samnites; mais ceux qui ont entendu vingt fois conter ces histoires et beaucoup d'autres du même genre, sont bien en droit, ce nous semble, tout en rendant justice à la franchise, à la persévérance et à la ténacité imperturbable de ses convictions impérialistes, de se tenir en garde contre des desseins qu'ils n'approuvent pas, qui ne pourraient avoir, suivant eux, qu'un résultat funeste, et qui, s'annonçant ainsi de temps i\ autre avec ime inconcevable témérité, sont abandonnés un jour, repris le lendemain, toujours caressés comme une espérance plus ou moins pi'ochaine. » M. de Persigny a le bonheur, dans ce temps de croyances faibles ou changeantes, de conserver sa foi à l'étoile de Louis-Napoléon. Il a prouvé, dans d'autres temps, que cette foi pouvait s'exalter jusqu'au dévoûment. C'est son excu.se à lui. Mais ceux qui ne partagent pas ses illusions sont ternis, dans l'intérêt de la paix publi(iue et de la conservation sociale, de
surveiller et de déjouer des projets irambition qui, en échouant mist^rablement, jetteraient la France dans une sanglante anarchie.