L'EUROPE ET LA FRANGE
18 décembre 1R40.
Lorsqu'on étudie avec soin le caractère des nations, on s'aperçoit avec peine que les plus grandes ne s'élèvent pas toujours au-dessus des plus petits sentiments. De grandes nations peuvent avoir de petites rivalités, de petites défiances, de petites susceptibilités, de petites passions qui leur fassent oublier les grands intérêts et les grandes questions dont il serait de leur dignité de se préoccuper exclusivement. L'Europe voit les armements de la France avec une inquiétude qui, pour être mal fondée, n'en est pas moins sincère. Elle pense que ces préparatifs cachent des projets d'agression qui n'attendent, pour éclater, qu'une occasion propice, qu'un moment favorable, qu'un prétexte spécieux. L'Europe se trompe ; elle croit notre gouvernement moins fort qu'il ne l'est en eiïet, et l'esprit de subversion et de conquête plus général et plus intense parmi nous qu'il ne l'est en réalité. De son côté, la France prête à l'Angleterre, à l'Allemagne, à la Russie, des projets de coalition que nous ne croyons pas mieux fondés ; elle se persuade que la prudence lui fait un devoir de continuer ses préparatifs et d'armer la paix, deux mots qui, désormais, ne devraient plus s'allier.
Nous voyons avec anxiété cette déplorable défiance se légitimer et s'aggraver par la réciprocité et tourner au défi.
II est à craindre (iifelle ne creuse le lit des événements dont elle prétend détourner le cours. Dans les circonstances où nous nous trouvons, qui donnera l'exemple de la prudence ? Sera-ce l'Europe qui la première arrêtera ses armements ? Sera-ce la France ? Voilà précisément pourquoi nous avons toujours dit que les peuples ne devaient jamais en venir à mettre la main sur la garde de leur épée qu'après avoir épuisé toutes les ressources de leur diplomatie ; — c'est qu'aussitôt qu'ils ont pris une attitude martiale, ils ne peuvent plus que très malaisément la quitter. Si faciles à trancher, les questions de point d'honneur sont si difficiles à délier! L'Autriche et la Prusse insistent particulièrement, nous dit-on, pour que la France, par l'ostentation de ses armements, ne les mette pas dans la nécessité d'armer ellesmêmes et de s'imposer des sacrifices dont finalement tout le poids retombe sur les peuples. Les représentations de l'Autriche et de la Prusse, quelque pressantes qu'elles puissent être, ne sauraient nous blesser, car, ce qui serait offensant, ce serait que les cabinets de Vienne et de Berlin gardassent le silence et assistassent avec indifférence à nos préparatifs. Rien de plus naturel que l'Allemagne arme de son côté si la France arme du sien, et nous n'aurions le droit de nous fâcher que d'une seule chose, ce serait qu'on n'en témoignât aucune émotion, qu'on n'en trahît aucune crainte. Allons donc au fond des choses, et s'il est vrai que l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Ilussie conjurent la France de ne pas risquer de troubler la paix par des armements que les faits ne justifient pas suffisamment à leurs yeux, ne nous hâtons pas d'en conclure que l'Europe veut bercer la France d'illusions pour la surprendre plus sûrement et plus facilement. Si nous sommes de bonne foi, pourquoi ne pas croire que l'Europe est également de bonne foi? Si nous tenons à la paix, pourquoi ne pas croire que l'Europe y tienne aussi ? La paix est-elle donc moins nécessaire à l'Europe qu'à la France? Les questions d'impôt sont-elles donc plus simples pour les gouvernements absolus que pour les gouvernements représentatifs ? Se défier
ainsi de tout, c'est s'humilier, c'est se rendre soi-même suspect, c'est s'exposer à faire croire qu'on n'a pas suffisamment de fierté ou de loyauté ! Nous vivons en un temps où les gouvernements ont les peuples pour juges, où tous ont à supporter le poids de budgets considérables, où les soldats sont recrutés parmi les contribuables, où Conséquemment il n'y a plus de guerres possibles que celles qui sont inévitables, qu'une impérieuse nécessité légitime, où enfin il est plus dangereux d'avoir contre soi le droit que la forcé, les sympathies des peuples que le nombre des soldats! Aussi, selon nous, la France, qui aurait tout à redouter d'une guerre qu'elle aurait provoquée légèrement, n'auraitelle rien à craindre d'une guerre défensive et légitime, tous les gouvernements d'Europe se liguassent-ils contre elle et la prissent-ils même au dépourvu ! L'Angleterre, l'Allemagne et la Russie le savent bien. Voilà pourquoi nous ne partageons pas les craintes que nous entendons exprimer sur l'imminence d'une agression où nous aurions à repousser la perfidie et la lâcheté, où nous aurions à défendre non seulement notre indépendance et notre territoire, mais encore, en nous, l'honneur et la liberté de tous les peuples, où, enfin, tous les avantages seraient de notre côté, si tous les torts étaient de l'autre.