‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 11 sur 132 · L^ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

L^ALLEMAGNE

Au rédacteur de la gazette universelle d'augsbourg.

« V'ienne, le 29 août 1841.

» La lettre datée de Paris, il août 1841, et insérée dans votre feuille du 27 août, qui attriluie à mon voyage en Allemagne des motifs dénués de tout fondement, augmente le double regret que j'ai éprouvé d'être arrivé quelques jours trop tard h Stultgardt et à Augsbourg pour y rencontrer le célèbre propriétaire d'un journal dont je sais toute l'importance, et l'écrivain distingué qui préside à sa rédaction ; mais, bien que je ne sois en Allemagne que depuis un mois, j'ai déjà eu assez d'occasions d'apprécier la droiture d'esprit et de cœur, le sentiment profond de justice, d'impartialité et de bonne foi qui y régnent avec tant d'unité, pour être certain que le récit mensonger qui s'est glissé dans vos colonnes n'y eût pas trouvé place si j'avais eu l'occasion de m'entretenir quelques instants avec MM. Cotta et Kolbes des véritables motifs de mon voyage.

» Ces motifs, les voici dans toute leur sincérité : » Tous ceux qui me connaissent savent qu'il y a plus de trois années que je projetais un voyage en Allemagne ; il en a même été question, à diverses époques, dans les journaux de Paris. Deux dissolutions coup sur coup de la Cham-

bre d(>s députés, trois changements de ministère en moins d'une année, la conclusion du traité du 15 juillet 1840, les complications graves qu'il a fait naître, celles surtout qu'il a pu faire craindre, m'avaient obligé trois fois de l'ajourner. J'ai saisi, pour l'efTectuer, le moment où la sécurité était rendue aux esprits par la convention finale du 13 juillet

» J'ai toujours pensé et dit qu'il s'ouvrait pour la politique une ère nouvelle; que le temps était venu pour les peuples de chercher leur grandeur, non plus dans la guerre, mais dans la paix ; non plus dans l'esprit de rivalité, mais dans l'esprit de réciprocité ; non plus dans la duplicité, mais dans la bonne foi ; non plus dans de précaires accroissements de territoire, mais dans la conclusion de traités de commerce judicieux et équitables, dans le perfectionnement universel des voies de communication, dans le progrès de l'industrie, dans la mutualité et la solidarité du crédit. J'ai toujours pensé et dit que l'alliance de la France était un avantage que tous les Etals de l'Europe se disputeraient à l'envi aussitôt qu'elle aurait afTermi son gouvernement et répudié cette politique de refrains qui se plaît à lui répéter incessamment que le monde entier, envieux de sa gloire et de sa liberté, inquiet de sa force, est ligué contre elle; qu'il en veut à ses institutions, qu'il menace son indépendance, mais qu'elle n'a qu'à parler haut pour le faire trembler et déchaîner les peuples, « elle, la première entre toutes les nations, la plus éclairée, la plus brave, la seule libre ! » Politique maladroite et surannée qui n'aboutit qu'à blesser de légitimes susceptibilités, qu'à éteindre d'anciennes sympathies, et qu'à faire contester, en les exagérant, sa gloii'c, son génie et sa force ; politique d'alTaiblissement et d'isolement !

» Je suis venu en Allemagne, non avec la prétention d'être en état, après deux mois d'observations rapides et nécessairement superliciellcs, d'en juger le caractère, l'esprit, les vœux, les besoins, les intérêts, mais pour savoir comment on y parle de la France et ce qu'en pensent les hommes

sensés, déplacer le point de vue, regarder mon pays à distance, m'assurer que le langage que je tiens est bien celui de son honneur et de ses intérêts, que l'opinion que je professe est bien celle qui a pour, elle la vérité, la civilisation et l'avenir ! Je suis venu en Allemagne, non en touriste qui appelle « impressions de voyage » les récits qu'il invente et les mœurs qu'il travestit, non en pubiiciste qui juge un peuple sur un usage, un gouvernement sur un abus, un système sur une conjecture, un homme sur un mot, mais en écrivain de bonne foi, incapable d'abuser de la confiance que sa franchise aurait fait naître, s'enquérant consciencieusement de la vérité, la cherchant dans les opinions contradictoires et dans les faits qu'il recueille, non pour les livrer à la publicité, mais pour servir à la rectification de celles de ses idées qui manqueraient de justesse ; enfin, en écrivain qui pense que plus le droit dont il jouit d'exprimer son opinion est étendu, plus le devoir de ne le faire qu'avec maturité est étroit et impérieux.

» Tels sont, monsieur, les seuls motifs d'un voyage depuis fort longtemps arrêté en projet, et auquel jM. Guizot est resté si complètement étranger, qu'il ne l'a appris par moi que la veille du jour qui a précédé mon départ.

» L'appui que j'ai prêté hautement et sans hésitation au cabinet dont il fait partie était la conséquence naturelle, logique, de l'opposition que j'avais faite au ministère que présidait M. Thiers. M. Guizot n'a donc eu à conclure avec moi aucune stipulation de la nature de celle dont votre correspondant de Paris fait honneur à son habileté. La Presse, que j'ai fondée, a prouvé suffisamment qu'elle défendait des principes et non des hommes ; M. Guizot le sait mieux que personne, car le jour où il a fait partie de la déplorable coalition qui a abouti au ministère du l®"" mars 1840, la Presse, qui l'avait toujours appuyé, n'a pas hésité, quoi qu'il lui en coûtât, à le combattre; si elle le défend de nouveau, c'est qu'il a repris la place qu'il avait eu le tort de quitter, c'est que l'Opposition l'a retrouvé pour adversaire, c'est qu'il est heureusement venu mettre fin à la politique étourdie

qui a troublé l'Europe pendant six mois, et retardé pour six ans peut-être la civilisation tlans sa niarciie ! Mais ce concours, la Presse le lui prête hautement, librement, de mon aveu, sous ma responsabilité personnelle, de loin comme de près, et sans qu'elle en reste pour cela moins sincèrement et moins profondément attachée à l'homme d'Etat dont elle s'honore d'avoir servi la politique ferme, loyale et généreuse, qui personnifie en lui le principe de non intervention, le respect de la parole donnée, l'amnistie, que jamais les partis n'ont compté dans leurs rangs, et que son pays a toujours trouvé prêt à s'exposer à leurs attaques et à leurs calomnies.

» Recevez, monsieur, l'assurance des sentiments de haute considération qui m'ont dicté cette lettre écrite à la hâte, et veuillez n'y voir qu'une preuve du prix que j'attache à l'opinion d'un pays où j'ai trouvé l'accueil le plus cordial, et que je regrette de n'avoir pu visiter plus tôt.

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