L'ALLIANCE ANGLO-FRANC AISE
" L'Angleterre est notre mortelle ennemie... L'arme diplomatique, terrible dans les mains du ministère anglais, languit émoussée dans les nôtres... Comment l'Angleterre, puissance inférieure en moyens et en forces, même au temps de la monarchie, a-t-elle, depuis plus d'un siècle, contrarié en tout et même humilié la France î Sa position insulaire et l'idée delà liberté dont elle se vantait n'ont pas seules contribué à cet étonnant résultat. Il a été surtout l'effet du systî-me diplomatique suivi par l'Angleterre... Ce fut leur protecteur Cromwell qui, le premier, donna le ton a leur diplomatie, appelant à son aide la plume vigoureuse et ci-devant républicaine du célèbre Milton.
Il Tenez-moi au courant de tout ce que machine le génie infernal du cabinet de Londres.
Il Le ministre dei relations extérieures,
» TAI.LEYRANIJ-PÉRIGORD.
» 15 nivôse an vi. »
1er mars 1843.
Ln politique intérieure d'un pays qui s'appelle la France se lie étroitement à sa politique extérieure. Incontestablement, si nous avions un système d'alliance fondé sur une réciprocité d'intérêts qui ne fût pas passagère, sur une communauté de vues puisée dans l'étude approfondie de l'histoire des peuples ; si la lecture et le savoir superficiel des journaux n'avaient pas mal heureusement répandu parmi nous les notions les plus fausses, accrédité les préventions les plus funestes, éveillé les défiances les plus injustes, nous
pourrions depuis longtemps l'iiire facilement sur nos dépenses une économie annuelle de deux cents millions au moins; nous n'aurions pas des budgets en déficit: nous pourrions donner à notre crédit tout le développement qu'il comporte; nous pourrions faire au présent une part plus équitable entre le passé qui pèse sur lui et l'avenir qui devrait diviser le poids et le tenir en équilibre; nous saurions enfin dans quelles voies et vers quel but nous marchons. Il y a des essais que nous pourrions tenter, et auxquels un état de choses précaire nous interdit de songer. Nos hommes d'Etat ont d'ailleurs trop de petites préoccupations pour qu'il leur soit possible d'avoir de grandes pensées. Les grandes pensées, pour se produire, ont besoin que le recueillement les fasse naître et que le travail les féconde. Or, nos ministres n'ont le temps ni de se recueillir, ni de travailler, ni de se reposer. Toutes leurs facultés sont absorbées par la discussion ; toute leur attention s'épuise à entendre des discours sans idées ; toute leur énergie est employée à lutter contre les prétentions de toute nature qui les assiègent.
Cet état de choses, que personne ne conteste, que tout le monde déplore, opposition et gouvernement, quel est le ministère qui entreprendra de le changer? Quel est le ministère qui se mettra sérieusement à l'oeuvre, qui n'acceptera le pouvoir qu'avec la ferme volonté de lui rendre son prestige, qu'avec des idées arrêtées à l'avance et mûries par la réflexion, qu'avec des moyens efficaces d'améliorer le sort des masses, d'agir sur leur imagination que le tlésœuvrement pervertit, de les passionner pour de grandes choses, qui ne soient plus de grandes guerres meurtrières et ruineuses? Quel est ce ministère? Si on sait son nom, qu'on nous le dise, et nous ne nous bornerons pas, pour lia 1er le jour de son avènement, à faire des vœux stériles, à garder une neutralité qui, de notre part, n'est pas un défaut de résolution, mais un défaut de confiance dans la supériorité des hommes, dans la sincérité des concours et dans la solidité des combinaisons. Est-ce notre faute à nous si
l'opposition, que nous avons vue deux fois au pouvoir, d'abord sous le nom de M. Laffilte en 1831, et ensuite sous le nom de M. Thiers en 18i0, ne nous a pas donné d'ellemême, de son savoir, de sa prudence et de sa fermeté, une plus haute opinion? Elle tonne contre l'abaissement moral dans lequel elle dit que notre gouvernement est tombé ; mais que ferait-elle pour y mettre un terme? Elle se plaint de la rupture de nos alliances ; mais que ferait-elle pour les renouer, sans un système irrévocablement arrêté, invariablement suivi, qui soit la politique de la France et qui survive à tous les ministères ? Quels seraient, en cas de guerre, ses amis, ses auxiliaires et ses alliés?
Une opinion plus générale que réfléchie croit que l'alliance de l'Angleterre est utile à la France et nécessaire à la conservation de la paix; nous professons, nous, l'opinion absolument contraire ; nous pensons que c'est cette alliance qui empêche 4a France de prendre en Europe le rang de puissance maritime de premier ordre qu'elle devrait avoir, et de remplir le rôle de grande nation continentale essentiellement pacifique, et cependant progressive, qui est dans sa destinée, destinée si mal comprise par tous nos hommes d'Etat. Nous pensons que l'Angleterre est le grand agitateur du monde; que c'est elle qui fomente la plupart des révolutions qui éclatent; que c'est elle qui propage ou perpétue les discussions intestines, les défiances mutuelles qui énervent tant de gouvernements et ruinent tant de peuples ! Nous lui imputons les malheurs de l'Espagne ; la faiblesse du Portugal ; les déchirements auxquels sont en proie les républiques de l'Amérique du Sud; les vicissitudes sans nombre et sans fin que subissent tous ces royaumes de l'Asie dont nous savons à peine les noms; les déplorables susceptibilités qui se sont élevées entre la France et la Russie au préjudice de leurs intérêts communs et de leur Commune grandeur ; les fâcheuses mésintelligences qui ont éclaté entre notre gouvernement et le gouvernement espagnol ; les défiances inquiètes qui tiennent l'Allemagne en garde contre nous, défiances par lesquelles peuvent seuls
s'expliquer les lourds sacrifices que la Confédération germanique s'impose pour entretenir et relever des places fortes sans utilité, et solder des armées sans proportion avec ses ressources, sans lien avec aucun système politique ; enfin, les charges que fait retomber sur nous cet état de choses qui mine tous les empires, retarde l'achèvement de toutes nos voies de communication et la mise en exploitation de toutes nos richesses encore enfouies dans le sol.
Ce n'est qu'à cette condition de porter partout le trouble, le désordre et l'instabilité, que l'Angleterre peut subsister, donner du travail à ses fabriques, du pain à ses populations affamées, de la solidité à ses institutions, de la grandeur à sa puissance. Elle lésait, et l'épouvante que lui causent les maux terribles qui lui déchirent le liane, les plaies hideuses qui lui dévorent le sein et déjà le visage, est ce qui fait toute la science, toute la profondeur de sa politique, politique fatale ! Le malheur de l'Angleterre, c'est de n'en pouvoir choisir une autre, c'est d'être condamnée, pour relarder le jour prochain de sa décadence et de sa mort, à l'aftligeante nécessité d'être l'ennemie systématique de la prospérité de toutes les industries et de toutes les marines susceptibles de faire concurrence à ses manufactures et à ses vaisseaux ; c'est d'être condamnée parla logique de ses intérêts à des inconséquences apparentes qui l'obligent d'arborer à Madiid une politique révolutionnaire, et à Lisbonne la politique opposée ; de porter ici des Bibles, là des idoles; de passer alternativement de la philanthropie à la cruauté et de la cruauté à la philanthropie; de s'apitoyer en Ahique sur le sort des nègres et de massacrer en Asie des populations, d'incendier des villes entières; c'est enfin d'être fatalement condamnée pour vivre à cette affreuse alternative d'empoisonner un peuple ou de le mitrailler, alternative sur les rigueurs de laquelle il n'est plus possible de garder dillusions après sa dernière expédition entreprise contre la Chine !
Nous pensons que l'alliance delà France avec l'Angleterre nous est aussi funeste qu'elle lui est nécessaire; que les
charges de la paix armée ne cesseront de nous énerver ; que les gouvernements ne s'affermiront; que les peuples ne respireront sous les impôts qui ies grèvent ; que le bienêtre ne descendra dans les classes pauvres; que la civilisation n'accomplira son œuvre, ne résoudra les problèmes d'organisation dont la solution tourmente les esprits supérieurs : que le calme, enfin, ne se fera dans le monde, qu'alors que la France, étant le lien qui unira entre elles toutes les marines secondaires, assurera la liberté des mers, renoncera à la prétention, impossible à soutenir, de tenir tête à elle seule à toute l'Europe, et associera étroitement ses destinées et ses intérêts aux destinées et aux intérêts du Continent.
Alors, mais alors seulement, la paix cessera d'être une trêve armée pour devenir un véritable système, un système fécond, portant tous ses fruits. Alors la France aura pour alliés tous les États dont les intérêts sont communs avec elle; ce jour-là, le lien de la Confédéi'ation germanique se dénouera, mais pour s'élargir. L'association cliangei'a de but. Partout on verra le nombre des régiments diminuer et celui des vaisseaux s'accroître. C'est sur la mer que se portei'ont tous les regards et tous les efforts. Ce que l'on appelle enlente cordiale nVst qu'un dangereux sommeil léthargique. Le réveil sera terrible. Que fait-on pour se mettre en garde contre lui ? Rien. Craignons qu'il n'en soit de l'entente cordiale, brisée déjà deux fois, comme il en est de l'apoplexie dont on dit que la première attaque vous avertit, la seconde Vous menace, la troisième vous foudroie. C'est la dernière goutte d'eau qui fait déborder le vase. Viendra le jour où une dernière concession sans réciprocité nous sera demandée, et où nous ne voudrons pas, où nous ne pourrons pas la faire.
La paix n'a point de partisan plus déclaré que nous; mais, pour qu'elle dure, il faut qu'elle nous honore, il ne faut pas que nous l'achetions par des sacrifices et des concessions sans réciprocité ; il ne faut pas qu'on veuille nous imposer la reconnaissance !
xn. <s
De la reconnaissance poui- TAnglelei re, qui pendant dix ans a fourni à toute l'Europe des subsides pour nous faire la guerre, et nous a dépouillés de la plupart de nos colonies ; et pourquoi donc? — Parce qu'elle est la première, dites-vous, qui nous a reconnus après la révolution de 1830. Mais, est-ce qu'il n'est pas dans la politique commerciale de l'Angleterre de se hâter de reconnaître toutes les révolutions, et parfois même de les fomenter?
L'homme d'État qui comprendra que la politique de la France vis-à-vis de l'Angleterre doit être exactement la contre-partie de la politique de l'Angleterre vis-à-vis de la France, est encore à naître au monde parlementaire. En quoi consiste cette politique de l'Angleterre? — A exploiter habilement les souvenirs des règnes de Louis XIV et de Napoléon, pour tenir toute TEurope en défiance de nous; à nous prêter des desseins d'agrandissement de territoire que nous n'avons plus ; à exagérer nos prétentions les plus légitimes, les plus modestes; à nous représenter sous les couleurs d'un peuple ambitieux, irascible, remuant, querelleur, vaniteux, toujours en guerre et en révolution, menaçant la solidité des trônes , quand il ne menace pas l'indépendance des nations! De bonne foi, aujourd'hui, une telle peinture est-elle fidèle? Si nous avons eu notre révolution teinte du sang d'un roi, l'Angleterre, avant nous, n'avail-elle pas eu la sienne déshonorée par les mômes excès, par les mômes crimes? Le nombre de nos conquêtes a été grand, mais que l'on compare donc ce qui nous en reste à ce que l'Angleterre, enrichie de ce qu'elle a enlevé à l'Espagne, à la Hollande, à laTurquie.auDanemarcketà nous-mêmes, a conservé des siennes ! En quoi devrait consister la politique de la France? — A s'efforcer de tirer l'Europe de l'erreur dans laquelle l'Angleterre l'a jetée à notre égard, afin de détourner adroitement d'elle les regards du monde en les portant sur nous; et quoi de plus facile? — Il n'y aurait qu'à étendre une nia])pemonde sur la table d'un conseil, et qu'à faire colorier tous les points, toutes les colonies, toutes les stations, -tous les passages , tous les détroits , tous les
marchés dont JaGriinde-Bretagne s'est assuré la possession exclusive, pour convaincre à son tour l'Europe que, si elle est menacée dans son industrie, dans son commerce, et par suite dans sa tranquillité , ce n'est pas par la France, mais par l'Angleterre. De là à une alliance entre tous les Etats ayant un intérêt commun, delà à un désarmement général, de là à un allégement des impôts, de là à une réduction dans les frais de main-d'œuvre, de là enfin à une confédération maritime qui étende au Continent, en vue des crises industrielles et pour les conjui'er, le double principe de la Confédération germaniciue et (luzollverein,iln'y aurait qu'un pas ! mais c'est ce pas que redoute l'Angleterre et qu'elle mettons ses soins à nous empêcher de faire, dans la crainte que l'empire des mers ne lui échappe. Connnent cette vérité a-t-elle besoin de se produire plus d'une fois pour s'emparer par son évidence de tous les esprits? C'est qu'il en est ainsi de toutes les idées justes; on n'y arrive jamais qu'après avoir fait le tour des idées fausses, et le cercle en est long à parcourir !
6 août 1844.
Le cabinet anglais, quoi qu'on en puisse dire, aura la sagesse de ne pas insislei' sur la destitution du capitaine d'Aubigny et sur le rappel du capitaine Bruat, car le cabinet anglais sait bien que si un cabinet français était assez faible pour le lui accorder à titre a d'ample réparation. « il tomberait à l'instant même, abandonné de la majorité pailementaire, et aux acclamations de l'opinion publique. Que ferait alors l'Angleterre ? Oserait-elle nous déclarer la guerre ayant contre elle le droit, l'équité, les précédents et l'intérêt du monde entier? — Si elle l'osait, quelque mal qu'elle nous fît, le plus grand serait pour elle-même, car toute guerre injuste l'etombe tôt ou tard sur celui qui l'a provoquée ou rendue nécessaire. Aucune ambition dénie-
surée n'échappe au chàlimenl qui l'attend, môme par la gloire !
Il est impossible que l'Angleterre, qui sait par quels moyens elle s'est emparé de l'empire des mers et de tous les marchés du monde, dépouillant partout le faible, et fomentant de toutes parts des rivalités ou des révolutions là où elle n'a pas d'autre moyen d'action, il est impossible que l'Angleterre s'abuse sur les sentiments qu'elle inspire au continent, dont elle blesse ou menace partout les intérêts ; il est impossible qu'elle ne voie pas avec quelle impatience peuples et gouvernements supportent son insolence et son joug; il est impossible qu'elle ne sente pas que ce qui a fait sa grandeur fait aussi sa faiblesse, et que la tige ploie sous le poids qu'elle porte; il est impossible enfin que ses hommes d'État, qui sont judicieux , ne soient pas arrêtés par la pensée qu'une guerre qui éclaterait entre la France et l'Angleterre , et où le bon droit serait du côté de la France, attirerait aussitôt à cette dernière les sympathies et les vœux du monde entier, et une fois la guerre déclarée, qui pourrait prétendre qu'il s'arrêterait à des vœux et à des sympathies? —D'une guerre injuste qu'elle soutiendrait contre la France, l'Angleterre aurait tout à craindre ; cela est manifeste, incontestable. Le poids que pèse la France dans la balance de Tunivers est nécessaire à l'équilibre européen ; elle protège la liberté de tous les peuples, l'indépendance de plusieurs gouvernements ; elle n'en écrase aucun : en est-il ainsi de l'Angleterre, et tout le monde au contraire n'aurait-il pas à gagner à son affaiblissement, à sa décadence, à sa chute? Quand l'Angleterre ne courrait le risque de soulever contre elle que ceux qu'elle a dépouillés, ne serait-ce pas assez pour l'arrêter dans la résolution d'exiger de nous une réparation qui ne lui est pas due , un désaveu impossible ? Encore une fois, l'exiger de nous, ce serait vouloir la guerre, et la guerre, dans ce cas, serait moins à craindre pour nous que pour ceux qui nous y auraient contraints.
15 septembre 1844, « La France est assez riche pour payer sa gloire. » Si nous insistons sur cette expression du Journal des Débats^ c'est qu'elle vaut la peine qu'on s'y arrête ; c'est qu'elle est une de ces erreurs qui perdent les peuples qu'elles fascinent. Il faut Lien s'enlendi'e sur le mot de gloii'e. Combien de temps la gloire de la Pologne a-t-elle protégé son indépendance ? Où la gloire de l'Empire, encore si resplendissante en 1811, l'avait-elle conduit en 1814? Au temps où nous vivons, la gloire des peuples ne réside plus dans le gain d'une ou de cent batailles plus ou moins chèrement disputées ; elle est dans tout ce qui ajoute à la force qui est nécessaire aux États pour assurer le respect de leur droit et le triomphe de ce qui est juste. Dire qu'un pays est assez riche pour payer sa gloire, c'est dire une pompeuse sottise; toute gloire qui ne poi'te pas avec elle son profit, qui ne produit pas au moins ce qu'elle a coûté, est une fausse gloire. Cette maxime est celle de l'Angleterre, c'est aussi la nôtre; c'est à cette maxime que l'Angleterre doil 'e degré de grandeur auquel elle s'est élevée^ et l'immense empire qu'elle exerce. La vraie gloire n'est pas celle qui passe et qui détruit, qui ensevelit les nations dans leurs drapeaux, et leur donne l'histoire pour cercueil; c'est celle qui dure et qui fonde, c'est celle qui les fait vivre , qui , de faibles et petites, les fait fortes et grandes. Or, qu'est-ce qui constitue aujourd'hui la force et la grandeur d'une nation?—Est-ce le nombre des victoires qu'elle a remportées?—Non. Est-ce môme le nombre de bataillons qu'elle peut mettre en ligne, ou de vaisseaux qu'elle peut équiper? — Non. Ce qui fait principalement la force et la grandeur d'une nation, c'est sa patience, c'est la solidité de son crédit, c'est le bon emploi de ses finances, c'est l'ordre régnant dans son administration, c'est la sagesse de ses ins-
titutions, c'est la suite dans les idées, la persévérance dans les desseins et la maturité dans l'exécution, c'est enfin l'assielte de sa politique; si sa politique repose invariablement sur l'étude approfondie et la connaissance exacte de ses intérêts, elle saura profiler habilement de toutes les circonstances et lais^ser prudemment passer les mauvais jours ; si sa politique, au contraire, flotte au gré des événements qui se heurtent et des hommes qui se démentent, elle fera en pure pei'te de grands efforts. Ne demandez jamais à ce qui est mobile de résister et de durer.
Toute gloire que l'on consent à payer est une gloire dont il faut se défier ; car ce n'est plus une gloire, mais un luxe, luxe que la nation la plus riche ne se donne jamais impunément, car il ne sert qu'a la faire accuser de faiblesse ou d'iniquité. Si elle ne se fait pas rembourser par le vaincu ses frais d'expédition, le monde en conclut hautement, ou que sa victoire est douteuse, ou qu'elle a reconnu que la guerre qu'elle avait faite n'était pas légitime, ou qu'elle n'a pas osé la pousser jusqu'au bout. Voilà cependant à quels commentaires dangereux un État s'expose par une fausse générosité ! Il n'y a pas de danger que l'Angleterre tombe dans une pareille faute. Elle est bien trop sensée pour faire jamais dégénérer la victoire en faste, et lui faire perdre ainsi une partie de sa valeur d'intimidation. Voyez ce qu'elle a fait en Chine ! Assurément, s'il fut jamais une guerre inique, infâme, ce fut celle-là ; qui en a payé les frais cependant? Vous le savez! L'Espagne et la Belgique nous doivent plus de cent millions, intérêts non compris, pour les expéditions de 1823 et 1832; quel gré nous en savent-elles? Croyez-vous donc que si ces millions nous eussent servi à mettre à la mer vingt bâtiments de guerre de plus ou à améliorer nos ports, ne fût-ce qu'à mettre en bon état nos chemins vicinaux et à bâtir des maisons d'école dans toutes celles de nos communes qui en sont encore privées, la prise du Trocadero et celle d'Anvers en auraient moins honoré nos armes? Quand donc Texpéricnce nous servira-t-elle, quand donc cesserons-nous de nous conduire comme une
n;itioii au J)orcoau ou près de la tombe, f|uand donc laisserons-nous de eôlé la pompe des mots et l'exagération des sentiments, quand donc cesserons-nous de prendre l'ombre pour la réalité?
En Angleterre, ce n'est pas l'industrie qui est poussée en avant par la politique, c'est la politique qui est poussée en avant par l'industrie.
Le moyen d'empêcher l'industrie de produire ! Le moyen de modérer l'activité de la concurrence ! Le moyen de régler la production selon la consommation, en même temps que le moyen d'occuper tous les bras !
Dans l'état actuel de la science économi(]ue, aloi's que l'industrie d'un pays produit, en somme, au delà de ce qu'il peut consommer, que l'ait-il ? — Sa première pensée est de jeter les yeux sur tous les marchés du monde pour y chercher des débouchés. C'est ce qu'a fait l'Angleterre, c'est ce que font à sa suite toutes les nations qui ont un excédant à exporter.
L'Angleterre obéit à une nécessité impérieuse. La nécessité, c'est là tout le génie de sa politique, infiniment plus simple et moins profonde qu'on ne le croit généralement. Cette nécessité est telle, qu'elle ne permet à l'Angleterre ni de s'arrêter, ni de reculer, ni de s'écarter dans les voies de l'envahissement commercial.
Si elle cessait de fabri(iuer un jour, que deviendraient tous ces ouvriers auxquels elle ne sufht pas à donner assez de travail? El, si elle ne discontinue pas de fabriquer, il faut qu'elle vende tout ce qu'elle est impuissante à consommer. Vendre!... Toute la politique anglaise est renfermée dans ce seul mot, qu'elle ait pour traducteurs sir Robert Peel ou lord John Russell.
Nécessité de vendre : — Origine de sa grandeur.
Difficulté de vendre : — Cause de sa décadence.
Impossibilité de vendre : — Ag<)nie de sa puissance.
Relativement à l'Angleterre, la situation de la France est celle de l'homme qui sort de l'adolescence relativement à riioumic qui entre dans le déclin de l'âge. Tel est notre
seul avantage; nous sommes moiiis vieux en industrie, mais aussi nous sommes moins avancés. L'horizon est moins près de nous, mais aussi nous avons un plus long trajet à parcourir.
Le même sort attend toutes les nations qui se proposent le même but ; or, toutes, en Europe , n'en ont plus qu'un seul : le développement de leur i idustrie, car il faut bien occuper les bras que n'emportent plus les boulets de canon.
16 octobre 1844.
L'histoire montre quel degré de confiance mérite la durée des sentiments qui s'épanchent dans les adresses, les harangues et les discours d'apparat prononcés en tous temps et en tous pays, alors même que la sincérité n'en est pas suspecte. Il n'est plus permis h personne de s'y tromper. La démarche faite à Windsor par la corporation de la Cité de Londres est une manifestation qui a certes une valeur, comme hommage personnel rendu au caractèi'e de Tancien réfugié de Twickenham, aujourd'hui roi des Français; mais attril)uer à cette manifestation une grande importance politique, c'est tomber dans l'exagération et la courtisanerie, au risque de se briser au choc de quelque rude mécompte ou de recevoir bientôt un éclatant démenti. Pour ne s'écarter ni de la vérité ni de la prudence , il convient de distinguer, entre les sentiments qui allient les deux souverains, les idées qui rapprochent les deux cabinets et les rivalités qui séparent les deux pays. Ces rivalités ont existé de tout' temps et ne peuvent désormais que s'accroître ; espérer et prétendre les faire taire ou les calmer par des harangues, ce serait s'abuser étrangement. Quel homme sensé pourrait partager une telle illusion , alors surtout qu'il s'agit d'Etats constitutionnels où l'existence des ministères est soumise à la fluctuation des majorités, et où les deux cabinets peuvent
très bien n'être pas toujours animés l'un à l'égard de l'autre des mêmes sentiments que ceux qui continueraient d'exiser entre les deux souverains? Malheureusement les phrases cordiales et pacifiques qui ont été échangées à Portsmouth et à Windsor n'empêcheront pas que partout où des agents français et anglais sont en présence, ils ne soient en dissenment et en rivalité ; elles n'ôteront pas à la marine britannique son mauvais vouloir et sa morgue ; elles ne feront pas que les sentiments d'hostilité invétérée , d'ombrageuse jalousie et d'insolent dédain que nous avons vus récemment éclater à Taïti et à Gibraltar, dans toute la conduite des consuls Pritchard et Robert Wilson , dans les discours de sir Robert Peel lui-même, et percer, en 1840, dans les propos injurieux de lord Palmerston et dans les dépêches diplomati(|ues de M. BuKver, ne soient pas, au fond, les sentiments vrais de la nation anglaise à notre égard, aussitôt qu'elle rencontre de notre part la plus faible résistance, la contra riété la plus involontaire. Est-ce que l'accueil enthousiaste fait, en 1838, à M. le maréchal Soult a empêché tieux années plus tard la signature de la convention du lojuillel 1840 ? Oui, il y a un moyen certain de faire que « les deux pays vivent » en paix i'un avec l'autre, » que « leur union soit cordiale » et durable, » c'est d'accepter de tout cœur la suprématie biitannique ; c'est de nous résigner au rôle de puissance secondaire; c'est de trouver tout simple que l'Angleterre, qui nous a déjà ravi le haut et le bas Canada, l'Acadie, Terre-Neuve, la Grenade, Saint-Yincent, la Nouvelle-Zélande ; — qui a pris h l'Espagne : — Gibraltar, la Jamaïque, Campêche, Honduras, Bahama, la Trinidad, les îles Falkland ; h la Hollande : — Demerari , Berbice et Essequibo, le Cap de Bonne-Espérance ; à la Turquie : — les îles Ioniennes ; à l'ordre de Malle : — Malte et Gozzo, etc., etc., s'empare exclusivement des derniers points du globe et des derniers marchés, dont il reste à sa marine et à son commerce à prendre possession ; c'est de renoncer, nous , à toute prétention de faire flotter notre pavillon sur le plus petit îlot; c'est d'aller, à son instigation, porter dans nos
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colonies la perturbalion en deviinranl le jour marqué par les progrès du lenij)s à rémaneipalion des noirs; c'est de réduire, de préférence à loule autre dépense, celle que fait peser sur nous le département de la marine ; c'est de continuer à entretenir un effectif exorbitant et ruineux ; c'est, de temps à autre, de donner à l'Europe continentale, sur le maintien de la paix, des craintes qui retardent les progrès de l'industrie et fassent éclater des crises commerciales ; c'est enfin de nous associer à elle partout où il s'agit de fomenter un mouvement révolutionnaire et de perpétuer le désordre, comme elle le fait encore, en ce moment, en Espagne. Oui, à ces conditions, l'on peut compter que l'entente entre les deux pays ne sera pas moins cordiale qu'entre les deux souverains. Qu'est-ce qui s'oppose à ce que l'alliance entre les deux pays soit sincère et solide?— C'est la rivalité qui existe entre eux. Supprimons la rivalité, il n'y aura plus d'obstacle à ralliance. Alors la France occupera, à la gauche de TAngleterre, la place secondaire que l'Autriche occupe à sa droite.
Tout le passé de la France se soulève contre cette pensée.
27 janvier 1845.
L"Anglelerre, qui connaît le nombre de nos vaisseaux pour le moins aussi exactement que le nombre des siens, sait, de plus, que nous portons jus(ju"à l'extrême la conscience de notre faiblesse relative, et sait encore que nous poussons jusqu'à l'aveuglement la crainte de la guerre ; de là ses exigences menaçantes. La vérité , c'est que nos ministres, par un excès de prudence , ne tiennent pas suffisamment compte, d'un côté, de ce qu'il y a de force dans le (Il oit ; de l'autre côté, ce qu'il y aurait de faiblesse dans la violence; de là des concessions sans réciprocité. Enfin, la vérité, c'est qu'on ne croit pas généralement que la guerre
puisse éclater enlie la France et l'Angleterre sans s'étendre à toutes les autres parties de l'Europe , erreur que propagent ceux-là qui devraient s'appliquera la détruire. Tenezle pour certain, la Grande-Bretagne n'eût pas exigé de nous ce qu'elle savait être une concession contraire à l'équité , à la réciprocité, à la dignité, si nous n'avions pas perdu de précieuses années et gaspillé d'immenses ressources , si nous avions appliqué à l'amélioration de nos ports, à l'accroissement de nos forces navales, d'abord les cent cinquante millions employés inutilement à entourer Paris de forlilications, et ensuite toutes les économies considérables qu'une réduction judicieuse de notre effectif militaire et une meilleure constitution de nos forces de terre nous eussent permis de réaliser annuellement. Telle qu'elle est constituée, notre armée nous énerve; elle nous affaiblit; elle prélève sur notre budget une part sans proportion avec la part faite à notre marine, et lorsqu'il nous reste encore tant de grands travaux publics à entreprendre ou à achever, en enlevant à ces travaux un trop gi'and nombre de bras, elle en rend l'exécution plus lente ou plus coûteuse. Pourquoi une armée dont l'entretien nous coûte un million par jour? De (|uel danger dans l'avenir sommes-nous menacés de la part du Continent ? Flst-ce que ses intérêts et les nôtres ne sont pas communs ? Est-ce que des deux côtés les relations ne tendent pas chaque année à devenir plus fréquentes , plus étroites, plus intimes, grâce surtout à l'exécution des chemins de fer?
Supposez que depuis dix ans nous ayons fait du service militaire une véritable profession aussi bien pour le soldat que pour l'officier, que nous ayons une armée ayant pour base la préférence donnée au choix sur le nombre, et conséquemment composée d'hommes d'élite, parfaitement disciplinés, parfaitement instruits, parfaitement exercés; supposez que cette organisation nous ail permis de réduire à deux cent millions la dépense annuelle du budget de la guerre, et de mettre notre marine bur un pied qui fût devenu pour toutes les marines secondaires un gage de sécu-=
rite; croyez-vous que, dans ce cas, si l^Angleterre nous eût arrogamment demandé d'infliger un désaveu à un de nos officiers qui avait raison, et de donner une indemnité à un de ses missionnaires qui avait tort, croyez-vous que dans ce cas il se fût trouvé au sein d'une Chambre française une majorité qui consentît à voter l'indemnité exigée sous peine de rupture? — Non. non, mille fois non. Mais nous voulons admettre un instant que nous nous trompions, et que TAngletcrre, au lieu de renoncer à ses exigences, y persistât; dans ce cas, de deux choses l'une : — ou elle se bornerait à rappeler, sous un prétexte quelconque, son ambassadeur, et nous serions alors vis à vis d'elle dans la même position exactement que celle où nous sommes vis à vis de la Russie, ce qui changerait assez peu de chose aux rapports des deux pays, puisque l'entente cordiale de la part de l'Angleterre consiste à nous demander tous les sacrifices et à ne nous en faire aucun ; — ou elle nous déclarerait la guerre. Quelque invraisemblable que soit cette hypothèse, nous l'admettons. La guerre est déclarée entre les deux pavillons. Qu'arrive-l-il? Si vous supposez que l'Angleterre capture ou coule bas nos vaisseaux, vous supposez aussi qu'ils ne se laisseront ni capturer, ni brûler, ni couler bas sans se bien défendre, et sans que la perte ne soit au moins égale des deux côtés. Eh bien! Après? Pousseriez-vous donc la crainte jusqu'à redouter une invasion de nos côtes? Non, vous savez que l'Angleterre n'a pas de troupes de débarquement; mais elle s'emparerait, — dites-vous, — du peu de colonies qui nous restent, et n'épargnerait rien pour intercepter toute communication entre notre armée d'Afrique et nous. Bien que tout cela ne fût pas aussi facile à réaliser qu'à concevoir-, nous admettons que toutes ces prévisions qu'on nous oppose soient fondées; nous admettons l'impuissance absolue de la part de la France de soutenir une lutte à main armée avec l'Angleterre, dans l'état actuel de notre marine et de nos alliances. Eh bien! de cette concession que nous vous faisons , quelle conclusion faut-il en tirer? — Ou il faut nous résigner à subir toujours, en
toutes circonstances , dans l'avenir aussi Jiien que dans le présent, toutes les exigences de l'Angleterre, les moins fondées comme les plus justes; ou il faut, au contraire, ne plus perdre un instant pour nous mettre en mesure de résister d'une manière moins inégale à ses prétentions inacceptables. Or, c'est là où nous en voulons venir; nous nous adressons au pays, au ministère , aux deux Chambres, à la majorité aussi bien qu'à la minorité, et nous leur demandons : en vue de ce danger d'une lutte qui a failli déjà éclater deux fois en quatre années, qu'a-t-on fait, que fait-on? Quelles précautions a-t-on prises? Quelles précautions prend-on? Où sont nos approvisionnements? Où sont les jalons d'une nouvelle voie ouverte à notre politique? Quels sont les alliés sur lesquels nous pourrions compter, et qu'avons-nous déjà fait pour nous les attacher? Non, assurément, il n'y aurait pas à craindre que l'Europe prît parti pour l'Angleterre contre nous dans le cas d'une injuste agression de sa part; mais l'intérêt de toutes les marines secondaires étant le même que le nôtre, et le nôtre étant le même que le leur, serait-il donc si difficile de les faire passer de la neutralité à la solidarité, à la réciprocité de concours? — Nous ne le croyons pas, et c'est cette conviction qui sert de base à toute notre politique. Nous savons bien quelles sont les difficultés que la France a à surmonter dans le choix de ses alliances ; mais est-ce en n'essayant rien pour aplanir ces diflicultés qu'on parviendra à les faire disparaître? Or, nous le demandons à tous les hommes qui nous ont gouvernés depuis dix ans, qu'ont-ils tenté dans la voie que nous ne nous lasserons pas de leur indiquer, parce que nous la croyons la seule voie, pour la France, de grandeur et de salut? Avons-nous seulement réduit d'un régiment les cadres de notre armée? Loin de là; au lieu de faire un pas en avant, nous en avons fait un en arrière ; nous avons entouré Paris de fortifications, et sans doute ce n'a pas été en vue de le mettre à l'abri du canon d'une escadre britannique. Dans l'embastionnement de Paris, cette erreur commune aux deux cabinets du l^^'mars et du 29 oc-
tubre 1840, l'un si belliqueux, rautre si pacifique, le Continent a vu et a dû voir une pensée sinon d'agression, au moins de défiance à son égard. Etonnez-vous donc ensuite qu'il se tienne avec vous sur la réserve! Non, il faut bien le reconnaître, nous n'avons rien fait enfin pour changer les dispositions du Continent relativement à nous: nous n'avons rien fait pour le rassurer sur les nôtres, relativement à lui ; nous n'avons rien fait pour l'attirer vers une politi((ue nouvelle plus conforme à ses intérêts et aux nôtres ; nous n'avons rien fait, enfin, pour l'arracher aux préventions que l'Angleterre, profitant des circonstances qu'elle avait souvent fait naître, a su habilement lui inculquer, en lui persuadant que nous aspirions à la domination de toute l'Europe, que nous avions une ambition qu'aucune conquête ne pouvait assouvir, qu'aucun revers ne pouvait modérer ! Où nous conduisent une telle insouciance, un si grand dédain de l'avenir, un tel mépris de ce qui doit s'appeler : la grande politique? Cela nous conduit à perpétuer indéfiniment la situation fâcheuse dans laquelle nous sommes vis à vis de l'Angleterre, plus convaincue que jamais qu'elle n'a qu'à nous menacer d'une rupture pour obtenir de nous toutes les concessions qu'il lui plaira d'exiger, et surtout pour nous empêcher de rien faire qui pût nous soustraire à cette dépendance.
Il y a dans cette situation un grave danger qui doit fixer au plus haut degré l'attention du pays et du gouvernement. Nous ne récriminons pas, nous avertissons. La situation de la Fi'ance ne peut rester ce qu'elle est. L'Angleterre a su, dans un intérêt commun, coaliser contre nous l'Europe menacée par nos armes ; il faut que son exemple nous serve, car, s'il ne nous servait pas, c'est vainement que nous dévorerions humiliations sur humiliations; cette entière abnégation de toute dignité ne nous sauverait même pas, parce que, si vaste qu'elle soit, il n'y a pas de mesure que le temps ne parvienne à combler? Toute concession sans réciprocité n'est jamais que le prélude d'une concession nouvelle.
28 janvier 1845.
Tout doit être réciproque entre la France et l'Angleterre. Voilà le principe ; mais il faut aussi admettre l'hypothèse d'une infraction, soit de l'une, soit de l'autre des deux parts.
Commençons par supposer que le tort soit de notre côlé, car, dans un gouvernement soumis à la loi des majorités, la formation d'un cabinet téméraire n'est pas une hypothèse invraisemblable, et ne serait pas un fait sans exemple. Nous avons parlé à l'Angleterre un langage arrogant, nous lui avons demandé une satisfaction qu'elle ne nous devait pas, nous avons exigé d'elle une concession sans lui en offrir une égale; le droit et l'équité sont de son côté; que fait-elle? — Elle refuse hautement, car, en même temps qu'elle n'a rien à céder, elle n'a rien à craindre.
Maintenant, supposons qu'au lieu d'être de notre côté, la hauteui- de langage, l'exagération des prétentions, l'injustice des exigences, soient du côlé de la Grande-Bretagne ; que faire? — Céder? C'est la honte. — Résister? C'est la guerre ! Comment la soutenir? — Telle est la question à laquelle la prudence nous ramène toujours; telle est la question que tout cabinet français devrait avoir constamment sous les yeux.
Poser cette question, c'est faire apparaître dans tout son jour le système politique qui convient à la France.
Que manque-t-il au Continent, sillonné en tous sens.de chemins de fer qui, avant peu d'années, auront mis toutes ses capitales à quelques heures les unes des autres; émaillé de toutes parts de fabriques, de manufactures, d'usines, dont la production devance et dépasse déjà la consommation; menacé à l'horizon de crises industrielles qu'il ne saurait trop tôt conjurer ; obligé enfin de multiplier ses échan-
ges et d'étendre ses débouchés ? — II lui manque une marine qui, s'alliant à sa marine, puisse au besoin la protéger, en cas d'agression la défendre, en cas d'insulte la venger. Cette marine complémentaire de la sienne, à qui le Continent la dcmandera-t-il? — Est-ce à l'Espagne? Estce au Portugal ? Est-ce h la Hollande ? — Ni la Hollande, ni le Portugal, ni l'Espagne, n'ont plus de marine. Si vous voulez savoir ce que sont devenus les vaisseaux et les colonies de ces trois Etats autrefois si prospères et si puissants, interrogez l'Angleterre, feuilletez son histoire, jetez les yeux sur la carte de son immense empire ! Si le Continent ne peut demander cette sécurité ni à TEspagne, ni au Portugal, ni à la Hollande, tous tour à tour dépouillés et ruinés par la Grande-Bretagne, il faudra bien qu'il la demande à la France. La France, il est vrai, ne possède encore qu'un nombre insuffisant de vaisseaux de guerre à voile et à vapeur et de navires marchands ; mais ce nombre s'augmentera vile le jour où la France et le Continent, rapprochés par la communauté du danger, liés par la solidarité des intérêts, éclairés par Texemple de l'Angleterre et par celui plus frappant encore des États-Unis, comprendront que vouloir à la fois entretenir une marine et "une armée redoutables, c'est manquer le but, c'est s'énerver, c'est se condamner volontairement à l'impuissance et sur terre et sur mer ! Le moyen d'avoir de grandes marines, c'est d'avoir de petites armées. Voilà tout le secret de la puissance maritime de l'Angleterre et des États-Unis.
Disons-nous que la seule guerre qui soit à prévoir, que la seule guerre qui soit à craindre , est une guerre entre l'Angleterre et la France. Prévoyons le cas où le gouvernement britannique exigerait du gouvernement français des concessions qui ne seraient pas admissibles, afin que celte guerre ne nous surprenne pas sans nous y être préparés, au moins tant bien que mal, ainsi qu'il s'en est fallu de si peu déjà en 1840 et 1844. Voilà tout ce que nous demandons, convaincus que nous sommes que le Continent n'attend que notre exemple pour le suivre.
Si ces précautions légitimes brisent l'entente cordiale, c'est qu'elle n'est pas sincère, c'est qu'elle n'est qu'une sorte d'opium destiné à traiter la France comme la Chine, destiné à nous engourdir, à nous fasciner, à nous énerver, c'est que notre défiance estr fondée ; alors, qu'importe que la rupture ait lieu un peu plus tôt, un peu plus tard. Si l'entente cordiale, au contraire, survit à l'adoption de ces idées, c'est alors, mais alors seulement, que sera assuré Tallérmissement de la paix; car un État, un peuple, un souverain, peuvent s'honorer en renonçant à tout projet de conquête, à toute idée d'agrandissement, à tout ce qui ressemblerait enfin de leur part à un acte d'agression ; mais ils ne sauraient sans déchoir renoncer à la nécessité de se défendre, de vengei- une injui'e, de résister à une menace, de repousser une injuste prétention.
Maintenir fermement son droit et respecter scrupuleusement celui des autres, voilà le principe de toute bonne politique, le devoir de tout gouvernement attaché à la paix, mais qui sait qu'il n'y a de paix durable que celle qui ne s'achète au prix d'aucune faiblesse.
31 décembre 1846.
Il faut le reconnaître, le Journal des Débats a des mots malheui-eux ; on n'a pas oublié celui-ci, qui a retenti plus haut encore que le bruit des canons de Tanger : « La France est assez riche pour payer sa gloire ;y> celui-là : « Valliance anglaise ou l'isolement y> est destiné à la même célébrité. L'un est le pendant de l'autre. Ils se complètent tous deux. C'est vainement que le Journal des Débats essaie de jeter des ombres sur sa pensée pour en adoucir l'expression trop crue ; tous ses efforts pour dissimuler la contradiction qui existe entre cette déclaration intempestive, impolilique, tournant le dos au but qu'elle veut atteindre, et Tapprobaxri. 7
tion qu'il a donnée aux mariages espagnols n'aboutissent qu'à la rendre plus flagrante.
Qu'on en juge par le passage le plus important que nous allons transcrire :
« Dans une question toute française, notre gouvernement » a dû suivre une politique toute française. L'Angleterre » n'a rien perdu. Nous sommes en Espagne ce que nous y » étions avant ces mariages, qui n'ont blessé, encore une » fois, que des amours-propres ou d'injustes projets d'agran- » dissement. Ce n'est pas la famille de Brunswick qui est » assise depuis cent cinquante ans sur le trône de Gharles- » Quint. Les mariages espagnols n'ont donc rien changé à » la politique générale. Nous étions pour l'alliance anglaise » avant ces mariages ; nous sommes pour l'alliance anglaise » après ces mariages. Les raisons qui nous ont fait défen- » dre cette alliance depuis seize ans sul>sistent dans toute » leur force ; elles subsistent pour l'Angleterre comme elles » subsistent pour la France. Nous croyons toujours, nous » croyons plus que jamais que l'alliance des deux pays est y> dans leur intérêt réciproque, et celui des deux peuples » qui brisera le premier un accord nécessaire encourra, se- » Ion nous, une responsabilité terrible. »
« Celui des deux peuples qui briser^a le premier un accord nécessaire encourra une responsabilité TERRIBLE ! » Le Journal des Débats, en se servant de telles paroles, les a-til bien pesées? S'est-il rendu compte de l'immense avantage qu'il allait donner sur lui à la presse de Londres, de l'immense avantage quïl allait donner au cabinet anglais sur le cabinet français? Fût-on jamais plus imprudent? S'offrît-on jamais plus à découvert aux coups d'un adversaire ou d'un rival ?
Gomment le Journal des Débats n'a-t-il pas prévu la réponse qui l'attend ? Il l'aurait préparée qu'il ne l'aurait pas rendue plus facile. En présence tl'une responsabilité si terrible, de votre propre aveu, va-t-on lui dire, comment n'avez-vous pas pensé, comment n'avez-vous pas craint de briser le premier un accord nécessaire? Ne pouviez-vous
écarter le prince de Saxe-Cohourg sans mettre à sa place le duc de Montpensier. En admettant môme que vous eussiez à vous plaindre des procédés de notre ministre lord Palmerston, et de notre ambassadeur M. Bulwer, depuis quand le blâme d'une action confère-t-il le droit de l'imiter? L'imiter, au contraire, n'est-ce pas perdre le droit de s'en plaindre ? N'aviez-vous le choix qu'entre M. le prince de Saxe-Cobourg ou M. le duc de Montpensier? V^ous falfait-il forcément imposer l'un ou accepter l'autre, et pouvez-vous invoquer, pour vous justifier, une nécessité absolue ? Ce que vous avez fait pour la reine, ne pouviez-vous le faire pour son auguste sœur ? L'infant don François n'avait-il pas un frère ? C'eût été alors un mariage neutre et exclusivement espagnol, dont la France, pas plus que l'Angleterre, et l'Angleterre pas plus que la France, n'eussent été fondées ni à se pi'évaloir comme d'un avantage ni à se plaindic comme d'un échec; pourquoi ne l'avoir pas conclu? pourquoi vous être exposé à l)riser le premier un accord nécessaire? pourquoi avoir ainsi encouru une lesponsabililé terrible?
De deux choses l'une : ou, comme vous le prétendez, les mariages n'ont rien fait perdre à l'Angleterre en Espagne, n'y ont rien fait gagner à la France, qui. après les mariages, est à Madrid ce qu'elle y èUùl aicvit, rien de moins, rien de plus; ou, au contraire, comme nous le prétendons, ces mariages sont une atteinte grave portée au traité d'Utrecht, un échec à notre diplomatie, une victoire pour la vôtre, un pas de plus fait par vous vers la Méditerranée, qui resserre Gibraltar entre Cadix et Oran ; un acte, eniîn, qui nous enlève les gages et la force que nous avait donnés aux yeux de l'Europe l'entente dont vous aviez proclamé la cordialité, et qu'avait tant de fois scellée votre condescendance.
Dans le premier cas, convenez que ce n'était pas la peine pour si peu d'encourir une responsabilité terrible ; dans le second cas, ne vous étonnez pas de l'importance que nous attachons aux mariages espagnols, de la colère que nous en
ressentons, de la rancune que nous en garderons, de la déclaration éventuelle de guerre que nous avons faite, mais que vous avez provoquée ! Dans l'un comme dans Tautre cas, à vous toute la responsabilité, si terrible qu'elle puisse être.
Voilà ce que ne manqueront pas de répondre et la presse de Londres et la tribune britannique à l'argumentation du Journal des Débats. Il ne suffit pas de dire : « Nous étions » pour l'alliance anglaise avant ces mariages, nous som- » mes pour l'alliance anglaise après ces mariages. » Pour s'allier comme pour se marier, il faut être deux, et le moyen le plus sûr de s'allier comme de se marier est rarement de se jeter à la tète de qui affecte de vous dédaigner. Or, c'est ce que le Journal des Débats a le tort de faire : plus il s'offrira, et moins on paraîtra vouloir de lui, plus on le tiendra à distance. Cela est d'une expérience si vieille et si vulgaire, que nous ne comprenons pas qu'il soit besoin qu'on le lui rappelle.
L'alliance anglaise, cette alliance précaire qui n'apportait rien d'un côté, qui exigeait tout de l'autre, qui, déjà eu 1840 et 1844, avait laissé voir le peu de fond qu'il fallait faire sur elle ; l'alliance anglaise, cette fugitive illusion, vient encore de s'évanouir. Le Journal des Débats croit que ce n'est que pour peu de temps ; nous croyons, nous, le contraire. L'avenir décidera qui, de lui ou de nous, voit le plus juste et le plus loin.
Mais si le plus faible choc suffit pour briser celte fragile alliance, elle n'est pas difficile à souder. Rappelez-vous 1841, peut nous dire le Journal des Débats. Nous répondrons : 1841, pas plus que 1840, n'est effacé de notre mémoire.
D'abord, en 1840, ce n'était pas l'Angleterre qui se plaignait de la France ; c'était la France qui se plaignait de l'Angleterre; ensuite, en 1840, nous avions de quoi nous racheter de notre isolement; nous avions le pouvoir à retirer à M. Thiers pour le donner à M. Guizot, nous avions le droit de visite à étendre ; mais il a été si bien étendu qu'au-
jourd'hui on ne saurait plus l'aggraver. Excepté de retirer le pouvoir à M. Guizot pour le rendre à M. Thiers, désormais que pouvons-nous offrir, que pouvons-nous donner ? Le Journal des Débats pense-t-il que ce soit là ce qu'il y ait à faire ? Est-ce l'avis du Journal des Débats de sacrifier M. Guizot? Non, il ne demande même pas la disgrâce de lord Palmerston ; il croit que l'alliance brisée se reformera d'ellemême ; il met sa foi, sa vieille foi, dans la raison et la sagesse du peuple anglais. Si le peuple anglais a tant de sagesse et de raison, et si notre alliance a tant de prix à ses yeux, comment donc alors expliquer le langage si violent de la presse britannique, et le retour aux affaires de lord Palmerston après la conduite qu'il a tenue en 1840?
Nous le demandons à tous les gens sensés qui ont des yeux pour voir et non pour s'abuser, que faut-il penser d'une alliance qui nous a fait défaut dans toutes les circonstances où elle nous aurait été nécessaire, qui n'apparaît jamais que dans les cas où elle a h nous imposer un sacrifice, et qui se change en dissentiment, en colère et en menace dès qu'elle rencontre la plus légère contrariété, la plus légitime résistance ? Quel fondement doit-on faire sur une pareille alliance, quelle en est l'utilité et quel en est le but si l'on n'y peut jamais compter?