‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 13 sur 132 · LE PAVILLON FRANÇAIS A JERUSALEM · texte numérisé non relu

LE PAVILLON FRANÇAIS A JERUSALEM

(i octobre 1843.

Rien n'est moins dans notre caractère et dans l'esprit de notre polémique que d'exagérer les faits de nature à surexciter notre susceptibilité nationale. Si un reproche pouvait nous être adressé à cet égard, ce serait plutôt le reproche contraire ; nous voulons que le ministère et ses agents chargés de représenter et de défendre la France au dehors se montrent conciHants et fermes, larges et dignes; nous ne voulons pas qu'ils soient méticuleux, fanfarons, arrogants ; mais nous ne voulons pas non plus qu'ils poussent la complaisance jusqu'à la pusillanimité ; nous ne voulons pas qu'ils s'immiscent imprudemment dans les affaires privées et dans les démêlés intérieurs auxquels ils doivent rester étrangers ; mais nous ne voulons pas non plus qu'ils trahissent leurs devoirs et compromettent le nom et les intérêts français. Qu'on appelle cela, si on le veut, être « inva- » riablemenl du parti de l'étranger, » nous i-épondrons tant pis alors pour les ministres qui nous condamneraient à cette invariabilité; cela prouverait seulement qu'ils ne sont pas à la hauteur de leur tâche.

Le ministère a prétendu que nos objections relatives à la réparation faisant l'objet de la dépêche télégraphique datée de Thérapia le 12, et de Toulon le 28 septembre, n'étaient que de « mauvaises chicanes » qui ne prouvaient de

notre part qu'une « ignorance profonde. » Il revient encore sur ce sujet dans les termes suivants :

« C'est à Jérusalem, dit-on, et non à Beyrouth, que la réparation devait être faite. A quoi eût servi cette réparation si elle n'avait pas eu du retentissement en Orient? Si elle eût été accordée dans un misérable bourg, comme Jérusalem, qui n'est ville qu'à l'époque des pèlerinages? »

Nous tenons à prouver à nos lecteurs que si l'ignorance et la mauvaise foi sont d'un côté, ce n'est pas du nôtre. Déjà le ministre avait dit dans sa dépêche télégraphique :

« Beyrouth est le chef-lieu du gouvernement général de la province. »

Or, Beyrouth n'est pas plus un chef-lieu de gouvernement général de province que Jérusalem n'est « un niisé- » 7^able bourg... un de ces petits trous qui ne sont quelque » chose que les jours de marchés de porcs. ''^ (Expressions ministérielles.)

Veyalet ou gouvernement dont Jérusalem fait partie a pour chef-lieu Damas ;

Veyalet ou gouvernement dont Beyrouth fait partie a pour chef-lieu Acre ;

Jérusalem, ancienne capitale de la Judée, qui n'est qu'un misérable bourg, un petit trou., compte trente hulle habitants (1).

Beyrouth, ancienne ville de la Phénicie, transformée par la dépêche ministérielle en chef-lieu du gouvernement général de la province, compte dix mille habitants (2).

Le misérable bourg de Jérusalem est un pachalick qui jouit de si peu d'importance, que Réchid-Pacha, général en chef de l'artillerie et ancien gouverneur de Saint-Jeand'Acre, n'a pas dédaigné d'en accepter le gouvernement, et que l'archevêque de Jassy vient d'y être envoyé par la Russie.

Ce petit trou (Jérusalem !) compte entre autres établissements deux couvents, dont l'un, le couvent catholique du

(1) Balbi, p. 693.

(2) Balbi, p. 690.

Saint-Sauveur, esl le clief-lieu de dix-sept hospices et possède des ornements d'une richesse dont la valeur monte à plus de huit millions de francs; et Tautre, le couvent des Arméniens, est si vaste, qu'il renferme 800 à 1,000 cellules pour loger autant de pèlerins.

En vérité, le ministère, en risquant de pareilles affirmations et en nous accusant « cVignorance profonde, « a trop compté sur l'ignorance des journaux et de leurs lecteurs, et ne s'est pas assez défié de la sienne ; il n'est pas possible de dénaturer les faits plus audacieusement, plus imprudemment ! A l'avenir, devra-t-il s'étonner d'exciter à Paris la même incrédulité qu'à Londres? Comment voudra-t-il qu'on le croie, lorsque, pour le besoin de sa défense, il anéantit ainsi des villes, crée des chefs-lieux et refait à son usage toutes les géographies?

Le ministère ajoute :

« Le pavillon français n'était pas arLoré sur la maison du consul lorsque l'émeute a eu lieu à Jérusalem. M. de Lantivy, notre consul, parlementait à ce sujet avec le pacha au moment où la populace s'est ameutée et a arraché le mât destiné à recevoir le pavillon français. »

Le but de cette explication est évidemment de déplacer la question.

Qu'importe que le pavillon français fût déjà hissé au màt (1), ou qu'il n'y fût j)as encore fixé lorsque le mata été arraché ; ce qui importe, c'est de savoir si la France fera à son consul une position exceptionnelle, si elle consentira à le priver du droit d'arborer le signe protecteur de sa nationalité.

Voilà la question, et elle est grave.

Oui, nous voulons que la France exige que son pavillon soit arboré, selon son droit, sur la maison de son consul à Jérusalem.

Le ministère répond :

« Mais Jérusalem est une ville sainte sur laquelle les préjugés religieux

(1; 1,0 pavillon français dans le Levant ne flotte généralement sur l'hôtel de nos cousids que les dimanches et jours de fête, et dans les ports que lors de l'arrivée ou du départ d'un navire, mais le mât reste toujours élevé.

des musulmans n'admettent pas qu'un pavillon de chrétien, d'infidèle, puisse flotter ! Voulez-vous heurter le sentiment religieux de ces peuples? Singulière influence que vous voulez acquérir en Turquie ! Singulier moyen que vous emploierez pour y lutter contre l'influence anglaise ou autrichienne, et contre les envahissements de la Russie dont l'Occident est incessamment menacé! Pourquoi ne pas vouloir tout de suite que les Turcs se fassent baptiser, qu'ils abjurent? cela ne serait pas plus déraisonnable. »

Si Jérusalem est une ville sainte, répliquerons-nous, sur laquelle les préjugés religieux des musulmans n'admettent pas qu'un pavillon de chrétiens, d'infidèles, puisse flotter; s'il est impolitique de heurter le sentiment religieux de ces peuples, de se montrer plus exigeant que l'Autriche, PAngleterre et la Russie, il y avait alors un moyen fort simple de prévenir ce qui est arrivé, c'était de ne pas instituer de consul à Jérusalem. Ily avait, certes, moins d'inconvénients à s'y passer de consul que de souscrire , sous le coup des voies de fait et des cris fanatiques d'une populace ameutée, à la condition de renoncer à arborer notre pavillon, que de transiger ainsi sur les droits de la Franco !

Ou évitez de soulever des questions de cette nature, ou soutenez-les donc. Nous vous répéterons ici ce que nous disions à M. Thiers en 1840 : Si vous devez reculer, n'avancez pas. Cet ainsi que nous avons toujours compris que les affaires de la France devaient être conduites ; c'est pourquoi nous avons refusé d'admettre que le traité de Londres du 15 juillet 1840 fût un outrage fait à la France ; c'est pourquoi récemment nous avons hautement protesté contre le remplacement de notre ambassadeur à Madrid. Notre politique n'est pas une politique de boutades ou de complaisances, variant au gré des ministres qui changent ou des événements qui se succèdent ; elle reste toujours la mémo : une politique de bon sens et de bonne foi.

Après la concession que vient de faire M. de Bourqueney, après l'insuffisante réparation que l'Angleterre nous a fait obtenir, quelle va être la situation de notre consul à Jérusalem, et de tous nos consuls dans le Levant? S'il plaît à la populace d'Alep, d'Alexandrie, de Beyrouth, du Caire ou de

Damas de s'opposer h ee que le pavillon français protège les hôtels de nos consuls, cédcrcz-vous aussi, céderez-vous toujours? Et pourquoi ne céderiez-vous pas? Quels motifs de résistance fondés pourrez-vous alléguer que désormais on ne puisse rétorquer contre vous-mêmes? Objecterezvous que les populations d'Alep, d'Alexandrie ou de Damas ne peuvent invoquer pour excuse le même excès de superstition qu'à Jérusalem ? Donnerez-vous donc ainsi un privilège au fanatisme? Sera-t-il donc à vos yeux d'autant plus excusable qu'il se sera montré plus brutal? Voici cependant l'impasse dans laquelle votre diplomatie s'est laissé acculer en se payant de raisons qu'elle ne devait point accepter ! Tout en admettant qu'à Jérusalem l'exaltation religieuse fût plus grande que dans les autres villes du Levant, à l'exception, toutefois, de la Mecque et de Médine, votre ministre plénipotentiaire ne pouvait-il répondre qu'une pareille objection n'était pas suffisante lorsqu'il s'agissait d'une ville dans laquelle les juifs sont au nombre de 13,000, et les musulmans au nombre de 6,000 seulement (1) ?

Mais maintenant qu'il ne se hasarde pas à faire une telle réponse, car on lui répliquerait par ses propres paroles : « Pourquoi ne pas vouloir tout de suite que les Turcs se » fassent baptiser, qu'ils abjurent? Cela ne serait pas plus » déraisonnable. »

Voilà pourtant à quel degré d'abaissement de langage et de conduite a pu tomber notre politique ! Notre devoir était de le signaler au pays ; ce devoir, nous le remplissons, quoi qu'il nous en coûte, avec la fermeté que nous souhaitons à ceux qui nous gouvernent.

(1) RiENZl, Dictionnaire de Géograpliic, p. 571.

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