LA LIBERTÉ DE LA GUERRE
4' Quand il est question de juger si on doit faire la guerre et tuer tant d'hommes..., c'est un homme seul qui en juge, encore inte'ressé! »
P.VSCAL.
" C'est la faihlesse qui appelle la guerre : une résistance générale serait la paix universelle. »
MIBABEAU.
2 juillet 1853.
Le principe de l'auloiilé admis, (|ue sont les gouvernements ? — Les gouvernements sont les tuteurs nécessaires des peuples. Ceux-ci sont supposés manquer par nature du discernement, de l'expérience, de la prévoyance, que ceuxlà sont supposés posséder par essence. Les gouvernements, quelle qu'en soit la forme, héréditaire ou élective, monarchique ou répujjlicaine, despotique ou transactionnelle, ont tous la prétention de personnilier chacun la raison liumaine et d'être ainsi la sagesse des nations.
Celle prétention, comment l'onl-ils justifiée dans le passé, comment la justifient-ils dans le présent?
Pour le passé, que Ihisloire consultée le dise!
Pour le présent, que les événements interrogés répondent!
Le principe d'autorité n'a jamais eu en aucun temps, il n'a en aucun pays de [)lus haute incarnation (|ue l'empereur de Russie, puisque, dépositaire de la puissance spiri-^
tuellc et de la puissance temporelle, pontife et souverain, il réunit en lui le double caractère d'une double infaillibilité. Eh bien ! que doit-on penser de l'usage que fait en ce moment de son autorité sans bornes S. M. l'empereur Nicolas, exposant l'Europe à tous les désastres d'une guerre pour un motif qu'il n'ose avouer ou qu'il ne peut préciser?
Les désastres des guerres sont-ils donc moins funestes que les désastres des révolutions ?
Dès qu'une guerre éclate, toutes les institutions de crédit ne tremblent-elles pas sur leurs bases? Toutes les transactions de l'industrie et du commerce ne se ralentissent-elles pas? Le revenu des États et le poids des impôts ne tendentils pas, en sens inverse, l'un à s'affaiblir, l'autre à s'alourdir? Le sang qui coule n'est-il pas celui d'hommes tués par d'autres hommes ? Qu'ils aient été tués devant ou derrière une barricade, ou qu'ils aient été tués sur un champ de bataille, en sont-ils moins morts? Que gagnent les peuples aux batailles gagnées? Que perdent-ils aux batailles perdues? Batailles gagnées et batailles perdues, ne sont-ce pas toujours les peuples qui payent les frais de la guerre, sans en retirer jamais aucun avantage? Après la victoire de Waterloo, qui fut une défaite pour la France, Autrichiens, Prussiens, Russes, ont-ils clé plus libres, plus riches, plus heureux? Moins grande Icrrilorialement, la France a-t-elle été industriellement moins prospère? Finissons-en donc avec les lieux communs et les non-sens. Où la liberté indi- \iduelle est un bien qui n'existe pas, l'indépendance nationale est un mot qui ne signifie rien. Comme tout est relatif, une guerre des Français s'armant tous pour se soustraire, au prix de leur sang, à la domination des Cosaques, une telle guerre s'expliquerait et se comprendrait parfaitement: la vie peut valoir moins que la liberté ; mais une guerre des Cosaques s'armant et se faisant tuer pour échapper à Tadministralion des Français, s'expliquerait-elle et se comprendrait-elle rationnellement? Ne serait-ce pas un acte insensé? Ne serait-ce pas préférer la barbarie à la civilisation, la servitude absolue à la liberté relative? Il n'y a plus
<iuim seul cas où la guerre ne soit pas un anachronisme, une absurdité, c'est le cas où la civilisation menacée par la barbarie s'arme et se défend contre elle. Toute autre guerre est une faute, un crime ; mais ce crime, cette faute, est-ce la faute, est-ce le crime des peuples? Avant de les envoyer se faire tuer, les consul te-t-on? Chaque jour on reproche amèrement aux peuples les révolutions qu'ils ourdissent : serait-il donc moins juste de reprocher aux gouvernements les guerres qu'ils trament? Pour une révolution sanguinaire que compte l'histoire, de combien de guerres sanglantes l'histoire n'est-elle pas remplie ? Le nombre des victimes que dix révolutions ont fauchées peut-il se comparer au nombre des victimes que mille guerres ont moissonnées ?
Mais il ne s'agit pas ici d'établir un parallèle entre les révolutions où le combattant volontaire risque sa vie pour la défense personnelle de sa propre cause, et les guerres où le soldat obligé se fait tuer pour une prétention dont il n'est pas juge ; la civilisation, qui condamne les guerres, condamne aussi les révolutions.
Ni révolutions ni guerres !
Guerres et révolutions appartiennent au régime dont nous ne voulons pas, au régime de la force, qui est au régime de la liberté ce que la nuit est au jour, ce que l'être vivant qui ne raisonne pas est à l'être pensant qui raisonne.
L'homme seul raisonne.
Donc l'homme devrait raisonner toujours et ne se battre jamais.
L'animal ne raisonne pas.
Donc l'animal est excusable de se battre.
La raison de l'homme est à la fois ce qui constitue et ce qui limite sa liberté.
Veut-on restreindre sa liberté? Il n'y a qu'à étendre sa raison.
L'homme qui recourt à l'argument de la force au lieu de recourir à l'argument de la raison; l'homme qui préfère le péril de la bataille ou du duel au risque de la discussion, dé-
choit. Il abdique. Il fait ce que lait la bète fauve, avec cette excuse de moins que celle-ci n'a pas l'alternalive entre débattre ou combattre. A quoi sert donc d'occuper dans la création le rang suprême d'être pensant, si ce n'est pas pour penser, raisonner, discuter, porter la persuasion ou la recevoir ? Est-ce pour s'égorger entre eux que la force a été donnée aux hommes ?— Non ; elle leur a été donnée pour régner sur tout ce qui est privé de raison, assujétir la matière, transformer les métaux en outils, et de tous les obstacles faire des leviers.
Lorsque du Pruth au Danube, du Danube aux Balkans, des Balkans à Andrinople, cent mille Russes auront, comme en 18219, péri de lassitude et de faim ou auront été tués par les balles et les boulets ennemis ; lorsque cent mille Turcs auront eu le même sort, si la Russie a tort, en aura-t-elle moins tort? Si la Turquie a raison, en aura-t-elle moins raison ?
Pourquoi donc la guerre ?
Que la victoire reste à la Russie ou que la victoire reste à la Turquie, que prouvera la victoire? Quel sera le. progrès social en compensation du sacrifice humain ? Pour faire périr ainsi deux cent mille hommes par la guerre, a-t-on cette raison à donner qu'il y a au moins deux cent mille hommes à sauver du massacre? Où donc massacre -t- on en Turquie les sujets de la Porte qui professent une autre religion que l'islamisme ?
Comment! en Turquie on ne massacre ni grecs ni latins, aucun chrétien d'aucune communion, et, prétextant une offense qui n'existe pas, un homme a la liberté de jouer sur un prétexte sans fondement la vie de deux cent mille hommes, et cette liberté il rexerco sans limites, sans contrepoids, sans contrôle, sans scrupule, sans remords!
Et cet homme est pontife !
Et cet homme est empereur!
Et cet homme représente l'autorité vivante !
Et cet exercice de l'autorité se nomme politique !
DES ARMPÎES PERMANENTES. 783
Et cette politique ne révolte pas l'esprit de quiconque sent, pense et raisonne !
Ah! si les tuteurs des peuples se conduisent ainsi, que pourraient donc faire de pis des peuples sans tuteurs? Où sont donc les écarts de liberté qui aient jamais dépassé les excès d'autorité?
Contre les écarts de la liberté, il y a les résistances de la liberté ; mais contre les excès de l'autorité, qu'y a-t-il?
Si l'empereur Nicolas veut la guerre , quelque injuste qu'elle soit, quelque ruineuse et meurtrière qu'elle puisse être, comment empêcher la guerre? S'il lui plaît de faire tuer deux cent mille Russes pour éviter de paraître reculer après s'être inconsidérément avancé, faudra-t-il donc, pour le contenir, sacrifier un nombre égal de soldats turcs et de matelots anglais et français? Repousser la guerre parla guerre est-il donc encore l'unique moyen qui existe d'y mettre fin? Quelle barbarie! Quelle impuissance de la raison contre l'autorité érigée en principe et remise en honneur! Et les hommes qui se rassurent à la pensée de l'entière liberté des souverains sont les mêmes qui s'effraient à l'idée de l'entière liberté des écrivains! Les écarts et les dangers de la liberté des écrivains peuvent-ils donc se comparer et se mesurer aux excès et aux périls de la liberté des souverains? S'il est nécessaire, juste et possible de contenir et de réglementer l'une, est-il donc moins possible, moins juste, moins nécessaire de réglementer et de contenir l'autre? Déchaîner la guerre est-il donc un crime qui fasse verser moins de sang et amoncelé moins de ruines que déchaîner la révolution? Mais comment contenir et réglementer la liberté des souverains, laquelle implique la liberté de la guerre ? C'est précisément parce qu'il est impossible de lui assigner des limites, qu'il est imprudent de lui ôter ses contrepoids. Or, l'un des contrepoids indispensables à l'entière liberté du souverain, c'est l'entière liberté de l'écrivain. Aussi, plus le souverain a de liberté, moins il en laisse à l'écrivain. En Russie, où le souverain est tout, l'écrivain n'est rien. Ainsi s'explique poui'quoi la liberté de
la guerre y peut aller jusqu'à la liberté de fouler aux pieds toute justice, de frapper au visage toute vérité, de mettre toute l'Europe à feu ou à sang, et d'arrêter tout un siècle dans sa marche !
0 sainte et bienfaisante liberté de la guerre ! 0 infâme et nuisible liberté de la presse!