LA DERNIERE GUERRE
11 Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître. »
J.-J. ROCSSEAU.
5 février 1854.
La dernière guerre sera celle qui achèvera de démontrer plus complètement encore, puisqu'il paraît qu'il le faut, la barbarie de ia guerre par son absurdité.
La dernière guerre sera celle qui contraindra la force humaine appliquée au meurtre organisé à avouer son impuissance finale.
Pourquoi la guerre ?
Que prouve-t-elle?
Prouve-t-elle que celui qui avait tort avant la bataille a raison après la victoire ?
Prouve-t-elle que celui qui avait raison avant le combat a tort après la défaite ?
Non; elle prouve seulement que le plus fort n'est pas le plus faible, et que le plus faible n'est pas le plus fort. Alors, pourquoi se battre lorsqu'il suffirait de se compter?
La guerre ne sert qu'à marquer l'enfance des peuples. Elle est au droit national ce qu'autrefois l'ordalie fut au droit pénal. Lorsque la guerre aura été détruite par ce qui doit la remplacer, la guerre paraîtra aussi puérilement
atroce que les épreuves par l'eau, le feu et le fer, décorées du nom de jugement de Z)«eu, épreuves par lesquelles l'innocence fut longtemps et souvent forcée de passer, au risque d'y laisser la vie. Aujourd'hui, que penserait-on de l'épreuve qui était en usage chez presque tous les peuples de l'Europe aux neuvième, dixième et onzième siècles, et qui consistait à plonger la main et le bras nu dans une cuve d'eau bouillante pour y prendre un anneau qui y était plus ou moins profondément suspendu? Aussitôt retirée de l'eau bouillante, la main était enveloppée dans un sac sur lequel le juge apposait un sceau qui n'était levé que trois jours après ; et, ce terme écoulé, l'accusé était condamné ou absous, selon qu'il avait ou n'avait pas de marque de brûlure. Aujourd'hui, que penserait-on de l'épreuve qui consistait, après quelques oraisons sur le patient, à lui lier la main droite avec le pied gauche, et la gauche avec le pied droit, et, dans cet état, à le jeter à l'eau? S'il surnageait, on le traitait en criminel ; s'il enfonçait, il était déclaré innocent. Aujourd'hui, que penserait-on de l'épreuve qui consistait à manier un fer rouge ou à marcher sur du feu pour prouver son innocence? Aujourd'hui, enfin, que penserait-on même de l'épreuve qui consistait à faire dépendre de l'issue d'un duel la vérité d'un témoignage? Ce qu'on penserait aujourd'hui de ces barbares épreuves, c'est ce que, dans tout État civilisé, on ne tardera pas à penser unanimement de l'épreuve non moins barbare qui se nomme la guerre, ce terrible jeu de la fcn'ce et du hasard, cette infâme loterie qji les numéros sont des régiments.
Des apologistes de la guerre prétendent qu'elle porte avec elle la civilisation et la liberté. De quelle guerre a-t-on jamais vu sortir autre chose que la dévastation et l'oppression? La guerre est un fléau comme l'incendie, l'inondation, la famine, la peste.
Que fait l'homme civilisé? Oppose-t-il l'incendie à l'incendie? oppose-t-il l'inondation à l'inondation? oppose-t-il la famine à la famine? oppose-t-il la peste à la peste ? Non ; il applique sa puissance et sa science à prévenir et à com-
battre la peste, à prévenir et à combattre la famine, h prévenir et à combattre l'inondation, à prévenir et à combattre ■incendie. Pourquoi ce que l'homme civilisé fait contre l'incendie, l'inondation, la famine, la peste, ne le fait-il pas contre la guerre?
Une nation encore barbare, la Russie, et sa barbarie est ce qui peut seule expliquer et excuser sa conduite, paraît devoir, après trente années de paix, rendre la guerre imminente. Si, malgré tous les obstables réunis qui s'y opposent, la guerre éclate, l'Europe civilisée doit viser plus haut ; ce qu'elle doit faire, c'est la guerre à la guerre.
C'est la guerre qu'il faut tuer avec le dernier boulet tiré!
C'est la guerre qu"il faut ensevelir dans le dernier drapeau déchiré !
C'est la guerre qu'il faut enterrer dans le dernier champ de bataille où des hommes à la place d'épis auront été fauchés !
Une telle guerre sera la guerre sainte, car ce sera la dernière guerre.
Ce sera la paix définitive et permanente succédant à la paix précaire et intermittente.
Ce sera la force relative transformée en faiblesse absolue par la démonstration victorieuse de cette éclatante vérité: « Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître! n
Ce sera la force brutale remplacée, conséquemment détruite, par la force morale !
Ah I si la guerre qu'il eût été si facile de prévenir ne peut plus être évitée, qu'au moins le sang qu'elle va faire couler ne soit pas du sang vainement répandu I Qu'il profite à l'humanité autant qu'il lui coûtera ! Que cette guerre soit le tombeau de la Gloire, fille stérile du Passé, et le berceau de la Liberté, mère féconde de l'Avenir ! Qu'elle n'agrandisse aucun État, mais qu'elle délivre les hommes ! Qu'elle ne recule aucune frontière territoriale, mais qu'elle étende les garanties morales! Qu'elle ne soit pas la conquête, mais qu'elle soit la civilisation! Qu'elle fasse profondément
réfléchir peuples et gouvernements! Surtout, qu'elle rende désormais plus modestes et moins railleurs tous ces idolâtres de la Routine, si empressés, pour se la rendre propice, de lui immoler impitoyablement toute idée juste qui leur paraît neuve, car la guerre qui gronde au-dessus de leurs têtes est la condamnation de leur présomptueuse ignorance ! Sans eux. sans leur esprit à la fois sceptique et superstitieux, il eût été aussi facile de mettre l'Europe à l'abri du risque de la guerre qu'il est facile de mettre un clocher à l'abri du danger de la foudre, un propriétaire à l'abri de la ruine par suite de l'incendie de sa maison, ou un armateur à l'abri de la perte, par suite du naufrage de son navire.
La guerre est un risque : il suffisait, pour qu'il disparût, de le dénationaliser ; il suffisait pour le dénationaliser d'en faire l'objet d'une assurance spéciale qui réalisât ces mémorables paroles de Mirabeau . « C'est la faiblesse qui ap- » pelle la guerre ; une résistance générale serait la paix » universelle. »