ASSURANCE CONTRE LE RISQUE DE GUERRE
" L'Earope ne formera bientôt que deux partis ennemis : on ne s'y divisera plus par peuples et par territoires, mais par principes et par opinions. Et qui peut dire quelles seront les phases et la durée de tant d'opinions? Car l'issue n'en sauvait être douteuse Les lumières et le siècle ne rétrograderont pas. »
l'empeueur napoléon.
Mémorial de Sainte-Hélène, 1. 1, p. 147.
24 février 1854.
S^allier contre la Russie représentant le risque de guerre, ainsi que viennent de le faire l'Angleterre et la France, c'est s'assure)^; c'est assurer le faible contre le fort, c'est assurer la civilisation contre la barbarie, c'est combattre le risque par Vassurance.
Or, s'il a été possible de conclure , en février 1854, le traité d'alliance annoncé par lord John Russell, véritable contrat d'assurance contre le risque de guerre, n'eût-il pas été également possible de le conclure en février 1853, et même plus tôt, ce qui eût épargné à l'Europe les funestes complications et les désastreuses perplexités à l'épreuve desquelles elle est mise depuis un an? Lorsqu'on doit finir par placer un paratonnerre sur le clocher menacé par la foudre, n'est-il pas à la fois plus rationnel et plus économi-
que de le poser avant l'incendie qu'oprès l'incendie ? C'est h ces termes que se réduit maintenant toute la question entre ce qu'on vient de faire en 1854 et ce que j'avais proposé de faire en 1852.
Dans ce traité d'alliance est le germe de l'assurance, comme l'aigle est dans l'œuf et le chêne dans le gland. Que faut-il à ce germe pour qu'il en sorte un monde nouveau ? Il suffit d'un simple appel de l'Angleterre et de la France adressé à l'Europe civilisée. Toutes les puissances qui redoutent la guerre ; toutes les puissances qui fléchissent sous le poids de la dépense des armées permanentes s'empresseraient d'apposer leurs signatures au-dessous des signatures de la France et de l'Angleterre. Que pourrait alors l'Europe barbare contre l'Europe civilisée, et quel péril la paix aurait-elle désormais à craindre de la guerre ?
Pourquoi donc l'Angleterre et la France, qui sont sur la voie de la vérité, n'iraient-elles pas jusqu'au bout? Pourquoi donc s'arrêteraient-elles à mi-chemin? Serait-il donc si difficile de transformer la Diète germanique en Diète pacifique? Où serait la difficulté et d'où viendrait-elle?
23 février 1854.
F L'Assemblée notionale, qui se moque si gaîment de l'idée de transformer la guerre en un risque efficacement combattu et successivement détruit par Vassurance, n'aurailelle donc jamais lu Labruyèrc ?
Voici le tableau qu'il fait de la guerre :
« Si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine, et qu'après avoir miaulé tout leur saoul, ils se sont jetés avec fui'ear les uns sur les autres et ont joué ensemble de la dent et de la griffe ; que de cette mêlée il est demeuré de part et d'autre neuf à dix mille chats sur place qui ont infecté l'air à dis lieues de là par leur puanteur; ne diriez-vous pas : Voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler! Et si les loups en faisaient de même, quels hurlements! quelle boucherie ! Et si les uns ou les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire, concluriez-vous de ce discours qu'ils la met-
tent à se trouver à ce beau rendez-vous, à détruire ainsi et à anéantir leur propre espèce? ou, après l'avoir conclu, ne l'iriez-vous pas de tout votre cœur de l'ingénuité de ces pauvres bêtes ? »
Harrington a complété en ces termes la pensée de Labruyère :
« Mettez des petits chiens dans un sac et secouez le sac, tous les chiens se mordront ; il ne viendra à aucun l'idée de mordre la main qui les secoue. »
Qu'est-ce que la transformation de la guerre en un risque et du risque en assurance, sinon la pensée de Labruyère et de Harrington traduite dans sa plus simple forme d'application ?
6 février 1B55.
Si l'Angleterre, qui dispose d'une si grande force, l'exercice paisible et incontesté du droit de réunion, droit auquel elle est redevable de sa réforme douanière, du rétablissement de son équilibre financier et de sa prospérité commerciale depuis 1846; si l'Angleterre, au lieu d'imposer à de justes répugnances son dernier bill sur les enrôlements à l'étranger et de renverser le ministère Aberdeen pour en offrir la succession à lord Derby, eût arboré le drapeau de l'assurance contre le risque de guerre, il eût suffi de former cette ligue de la civilisation contre la barbarie pour rendre inutiles et l'expédition sur les rives du Danube, et l'expédition sur les côtes de la mer Noire, et l'expédition dans la Baltique, qui ont amoindri plutôt qu'agrandi l'idée qu'on se faisait généralement de la puissance britannique !
Quoi de plus simple, cependant, que l'application du principe de l'assurance au risque de guerre ? C'est ce qui est démontré de la manière la plus péremptoire, la plus irréfutable, dans le livre deuxième du volume intitulé : la politique universelle; c'est ce qui résulte non moins péremptoirement des Notes et des pièces qui forment l'appendice de ce livre.
En effet, qu'est-ce que le traité de Confédération des États
du Rhin, conclu à Paris, le 12 juillet 1806, et signé Ch.-Maurice Tailleyrand, baron de Gagern, etc., si ce n'est le germe de l'idée développée par l'auteur de la politique universelle? La même idée ne se retrouve-t-elle pas également en germe dans l'acte de constitution fédérative de l'Allemagne du 8 juin 1815 et dans l'acte du congrès de Vienne du 9 juin même année? Le même moyen d'exécution n'est-il pas notamment écrit en toutes lettres dans le pacte fédéral du 7 août 1815, qui relie entre eux les vingt-deux cantons de la Suisse ?
Toutes les fois que j'ai proposé d'étendre le principe de l'assurance au risque de guerre, de former ainsi la ligue de la civilisation contre la barbarie, d'élargir le cercle de la Diète germanique, de la convertir en Diète pacifique ayant son armée fédérale, la raillerie la plus édentée est la seule arme que cette proposition si simple, si facile à transformer en fait européen, ait rencontrée devant elle, plus particulièrement dans le journal dirigé par M. Guizot, ancien président du conseil et ministre des affaires étrangères, d'octobre 1840 à février 1848; eh bien! à quoi ont abouti depuis deux ans tous les protocoles ouverts, toutes les notes verbales et non verbales, toutes les circulaires échangées entre les six gouvernements d'Angleterre, d'Autriche, de France, de Prusse, de Russie et de Turquie? Railleurs, dites-le donc.
Heureusement, il y a pour les idées justes deux façons de prévaloir : ou par l'évidence de leur propre justesse, ou par l'évidence de la fausseté des idées opposées.
Ces idées paraissent, aux rédacteurs de V Assemblée nationale, trop neuves pour qu'ils « se hasardent à leur opposer » des arguments puisés à la source de cette grossière faculté » de l'intelligence humaine qu'on appelle le bon sens, ou » plutôt le sens commun. » Singulier aveu de la part du journal qui est le drapeau de Henri V que ce désaveu de la politique de Henri IV et de Sully (1)! Si des idées qui ont plus
(1) « A vostre arrivée le roy vous embrassa par trois foys, vous conta tout
de 250 années de date sont trop neuves, combien faut-il donc qu'elles comptent de siècles pour être mûres?
haut ce qu'il avoit veu et sceu de plus remarquable au veu et sceu d'un chacun pendant son voyage ; et après vous avoir enquis de ses bastiments, de ceux que vous faisiez faire à l'arsenal, et de la quantité de canons, armes et munitions que vous aviez lors. . . il vous prist par la main, vous mena dans un jardin tout seul, fit fermer la porte et y tenir des archers de la garde, afin que nul n'entrast; et en se promenant il vous réitéra, avec grande amplification, tout ce qu'il vous avoit escrit touchant la feue reine d'Angleterre, et les projets qu'ils faisoient de se conjoindre ensemble, et associer à leur union les Vénitiens, les Pays-Bas et villes d'Allemagne protestantes pour travailler puissamment à la domination de cette tant ample domination de la maison d'Austriche par la délibération des Estats et peuples qui désiroient de s'en distraire. . . Puis, entrant sur le fait de vostre voyage, il vous dit : ]Mon royaume ressemble à ces boutiques de droguistes qui ne sont pas seulement remplies de choses douces et odorantes, mais aussi de poisons et mauvaises senteurs; et moy, à ces excellents médecins qui sçavent si bien corriger et approprier les choses que ce qui de sa nature seroit poison, est rendu propre à conserver la santé, tellement qu'en usant des bons et des mauvais en cette manière, et les discernant romme il appartient, je ne laisse rien d'inutile. Mais pour tout cela les affections des partis formés de longue main n'estant pas entièrement arrachez des cœurs, il y a quelquefois de mes plus proches et plus employez serviteurs, lesquels, par des discours tirez de loin, que je ne laisse pas de descouvrir, voudroient bien essayer de me divertir d'une alliance et confédération tant restreinte avec les princes, Estats et communautez de religion contraire à celle dont je fais maintenant profession, et à me lier du tout avec les autres . . Je me résouds de me tenir plus uny que jamais avec les anciens alliez de cette couronne et mes amis intimes bien éprouvez, ne laissant pas néanmoins de faire bonne mine à chacun. Or, vous ay-je dit tout ceci pour ce que, désirant (comme je vous l'ay escrit) vous envoyer en Angleterre, il y a bien des choses générales à traiter desquelles je pourray discourir avec vous en présence de mes autres serviteurs, vous en donnant la charge et mesme leur faire dresser vos instructions sur ce sujet, mais aussy y en a-t-il d'autres particulières que j'ay en l'esprit, lesquelles doivent estre tenues secrètes entre vous et moy, d'autant que je désirerais d'essayer s'il y auroit moyen de disposer ce nouveau roy (d'Angleterre) à suivre en tout et partout les projets et desseins que noits avions faits (comme vous le sçavez) avec la feue reine sa devancière, ma bonne sœur. . . »
Mémoires pour sçavoir de Sa Majesté sur lesquels des points il trouvera bon que M. de Rosny fasse des propositions seulement.
u Premièrement, si ce ne seroit pas chose à désirer que chascun voulust suivre tout ce qui avoit esté convenu entre le roy de France et la reine d'Angleterre, en l'année 1601.
» Plus, s'il ne sei-oit pas à désirer que de tous les Estats et peuples de la chrestienté d'Europe l'on pust former une seule république.
•) Plus, s'il ne seroit pas à désirer que toutes les puissances terriennes d'icelle peussent estre réduites h quinze sortes de dominations souveraines, dans lesquelles et sous lesquelles peussent estre compris tous les peuples très chrestiens de l'Europe.
» Plus, s'il ne seroit pas à désirer de pouvoir rendre à peu près toutes ces quinze dominations esgales en estendue de pays, Estats, force, puis-
15 avril IR55.
Substituer à la paix armée la paix assurée, au moyen d'une confédération pacifique entretenant a frais communs une armée fédérale (1), comme on entretient un corps de pompiers pour parer au risque d'incendie; tel est, on le sait, le moyen persévéramment exposé par la Presse pour combattre ration-
sance et authorité, aiin qu'ils n'eussent rien à craindre les uns des autres ny cause de se porter envie, jalousie ou haine.
» Plus, s'il ne seroit pas à désirer qu'il n'y eust jamais plus de disputes, noises, haines, troubles, ni guerres entre les diverses religions.
» Plus, s'il ne seroit pas à désirer de restablir l'empire de Germanie et les Électeurs, prélats, princes et villes d'iceluy en leur ancien droit de libre élection de leur empereur.
» Plus, s'il ne seroit pas à désirer de donner des bornes et limites si certaines et bien ajustées aux dominations limitrophes les unes des autres, qu'il ne pust jamais intervenir disputes, noises ny diversité de prétentions pour ce sujet.
» Plus, s'il ne seroit pas à désirer de vuider toutes les diverses prétentions des potentats très chrestiens en sorte qu'ils ne peussent jamais en disputer.
» Plus, s'il ne seroit pas à désirer de voir les plus grands potentats et le plus grand nombre d'iceux s'associer et confédérer, voire se rendre frères d'armes, pour maintenir et faire observer les choses proposées pour le bien universel de la république très chrestienne.
» Plus, s'il ne seroit pas à désirer de pouvoir en sorte descharger ces quinze dominations des despenses extraordinaires aiixquelles elles estoient obligez à cause des dissensions où elles entroient les unes contre les aultres, qu'une telle espargne fust suffisante pour former et souldoyer des armées capables de mener une guerre continuelle contre les infidèles.
» Plus, s'il ne seroit pas à désirer que tous les potentats fussent obligez à nommer des arbitres pour composer tous les différends que pourroient intervenir pour leurs successions et partages d'icelles.
» Plus, s'il se trouve dans la chrestienté d'Europe quelques peuples. Estais ou provinces desquelles la domination fust prétendue par la pluralité de grands princes et par eux-mesmes sur eux mesmes, et desquels la situation fust telle, que la possession d'iceux pust faire naisire de tels ombrages et jalousies aux potentats voisins, qu'ils pussent engendrer des guerres continuelles, dommageables à tous, s'il ne seroit pas à désirer de les pouvoir establir en une telle forme de gouvernement qu'elle peust estre commode au général de la chrestienté. »
(ECONOMIES ROYALES DE SULLV, édit. d'Amsterdam, tome II, chap. XV. Mémoires des sieurs Aruault.