‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 14 sur 132 · NI ALLIÉS, NI ARMÉE, NI MARINE · texte numérisé non relu

NI ALLIÉS, NI ARMÉE, NI MARINE

11 septembre 1844.

La France ayant de son côté le bon droit, défendant la vérité de tous les temps et l'intérêt de tous ceux d'entre les peuples dont l'industrie est en progrès, qui ont des produits à échanger et qui aspirent à prendre part au commerce du monde, la France n'est pas si faible, même sur les mers, qu'il plaît aux esprits timorés de le supposer.

L'Angleterre, sur laquelle pèse le poids d'une dette de vingt milliards, après trente années de paix, s'est vue forcée de recourir à la ressource extrême de l'impôt de guerre, de IHncome-tax ; elle ne pourvoit qu'avec peine, au jour le jour, à la subsistance d'une multitude d'ouvriers que l'interruption d'une seule journée de travail condamnerait à périr dans les tortures de la faim ; l'Angleterre n'est pas aussi redoutable qu'on le prétend.

Nous pourrions démontrer que l'existence et la force de la France sont nécessaires à la sécurité de tous les États secondaires, au maintien de l'équilibre européen, et que d'insolentes menaces, d'injustes agressions nous rallieraient plus de sympathies qu'on ne le pense. Nous pourrions rappeler que le patriotisme a son génie qui s'exalte par les périls et s'inspire par les difficultés ; mais nous ne voulons rien contester de ce qui a été avancé, nous admettons que c'en était fait de la France si, trop confiante dans la justice

(le so cause, elle avait eu l'audace de refuser de payer au missionnaire Prilchard l'intlemnité qu'il a réclamée, sans rire ou sans rougir, pour le préjudice causé à son commerce par six jours de détention ! Oui, à la voix de l'Angleterre en courroux, les trois mers qui l)aignent la France se fussent tout à coup élevées autour de nous comme les murs d'une prison; deux fois dans le même siècle le monde eût assisté au spectacle du supplice de Longwood, d'abord appliqué à un homme, puis à une nation, en expiation de leur gloire. Nous rendons grâce à Dieu d'avoir fait naître à temps les deux ministres qui viennent de sauver la paix d'une rupture, notre indépendance, nos institutions d'une catastrophe inévitable, d'un anéantissement certain. Mais aurons-nous si miraculeusement échappé à un si grand péril sans qu'il nous serve pour l'avenir d'avertissement et de leçon ? Voilà ce que nous demandons, car la reconnaissance la plus enthousiaste ne doit pas exclure la prudence la plus vulgaire. Or^pas plus en Angleterre qu'en France les cabinets ne sont éternels ; M. Peel et M. Guizot peuvent cesser l'un et l'autre d'être ministres. Suspendus comme nous le sommes au-dessus de deux écueils : l'arrogante susceptibilité de l'Angleterre et la sourde défiance du Continent, le péril d"hier peut se renouveler demain.

C'est une situation grave qui doit préoccuper tous les esprits vigilants.

Un pays dont la politique serait de céder en toute circonstance décisive n'échapperait à un danger que pour tomber infailliblement dans un autre.

La France, c'est vous qui Pavez dit, est dans l'impuissance de soutenir toute guerre sérieuse et prolongée, soit contre l'Angleterre, soit contre le Continent agissant séparément, à plus forte raison s'ils s'unissaient contre nous. Oui, en effet, notre marine et notre armée sont trop faibles; celle-là manque de matelots, celle-ci manque de chevaux, ni Tune ni l'autre ne sont l'expression d'une grande pensée mûrie dans le cabinet d'un homme d'État, ou d'un système se transmettant de ministère en ministère, de règne en

règne ; mais de ce douloureux aveu de notre impuissance en faut-il conclure que la France, qui fut l'arhilre des destinées du monde, n'a plus qu'un rôle passif à remplir?

Peut-être nous abusons-nous, mais nous tirons de notre aveu une autre conclusion : si elle n'est pas vraie, démontrez qu'elle est fausse.

Nous disons que cet aveu prouve seulement que notre gouvernement s'égare dans une fausse voie, où il ne saurait persister plus longtemps sans courir à sa perte et mettre en question le sort de la France.

L'erreur de ceux qui nous gouvernent, c'est de partager, h leur insu, la présomption qui est le défaut saillant du caractère français, défaut que nous avons déjà si souvent et si durement expié, sans jamais nous en corriger; c'est de croire que la France peut impunément s'isoler et s'affranchir de la solidarité qui lie tous les États du Continent ; c'est de croire qu'elle peut prétendre à la fois au rang de puissance maritime et à celui de puissance continentale de premier ordre ; c'est de croire enfin que la France doit se tenir prête pour toutes les éventualités. Erreur : les admettre toutes, c'est s'ôter les moyens de résister à aucune; c'est gaspiller ^^os forces et vos ressources, c'est vous condamner à l'impuissance.

Si vous êtes si faibles que la prudence vous oblige à payer à M. Pritchard une indemnité que vous ne lui devez pas, et que vous en soyez réduits à vous féliciter de ce résultat comme d'un triomphe, voulez-v'ous en savoir la raison ? C'est que vous vous exagérez vos forces et vos ressources, c'est que vous voulez allier ce qui s'exclut, c'est que vous poursuivez deux buts, ce qui est le moyen de n'en atteindre aucun ; c'est que vous voulez être à la fois les alliés et les rivaux de l'Angleterre. Aussi, dans ce qui vous arrive, ne faites-vous que porter la peine de votre inconséquence et de votre présomption.

II est temps que cet état de choses ces!,e et que cet aveuglement se dissipe.

11 faut que la France le sache I

Elle n'a pas d'alliés ;

Elle n'a pas de marine ;

Elle n'a pas d'armée.

Elle n'a pas d''alliés,car pour qu'une alliance existe, il ne suffit pas de la proclamer à deux tribunes ; il faut un but, un intérêt communs. Où est le but, où est l'intérêt qui soient communs à l'Angleterre et à la France? Tandis que l'entente la plus cordiale règne entre M. Peel et M. Guizot, la rivalité entre leurs agents éclate de toutes parts sans qu'ils puissent l'empêcher, en Espagne, en Portugal, en Grèce, en Syrie, à Saint-Domingue, etc., sur les points du globe, enfin, où les deux influences se trouvent en présence. L'Angleterre a pour alliés la Turquie, qui tient les clés des Dardanelles, et le Maroc, qui va reporter en Angleterre l'argent qu'il a reçu d'elle à Gibraltar. Que faisons-nous? Après nous être emparés de l'Algérie, nous la gardons ; nous prenons fait et cause pour l'Egypte contre la Turquie, nous bombardons Tanger, nous incendions Mogador. A Tahiti, les missionnaires français sont chassés par les missionnaires anglais, et l'un d'eux à son tour est expulsé par un de nos capitaines de vaisseau. Tel est enfin l'antagonisme des intérêts que les deux pays n'ont jamais pu parvenir à se mettre d'accord sur les termes du plus simple traité de commerce. Nous consacrons tous les ans cent millions à notre marine. Pour quoi? — Est-ce pour acquérir dos droits à la reconnaissance du Continent, à l'avenir industriel et commercial duquel il importe tant que l'empire des mers ne soit pas la possession exclusive d'une seule puissance ? — Non ; nos plus graves intérêts, nos intérêts permanents, sont sacrifiés à de petites bouderies, à des susceptibilités passagères; au lieu de nous élever fièrement au-dessus d'elles et d'en appeler de la rancune des rois à l'intérêt des peuples, nous nous abaissons à d'indignes représailles, à une guerre d'épigrammes et d'étiquette. Ignorons-nous donc que les souverains passent, mais que les nations restent? Deux nations rivales peuvent s'allier par circonstance, mais, quoi qu'on fasse, leur alliance sera toujours fragile et éphémère ;

au contraire, deux gouvernements ayant des intérêts communs peuvent avoir à leur tète des chefs qui diffèrent d'opinions sur un point, mais ces dissidences ne seront jamais qu'accidentelles et temporaires. La force des choses l'emporte toujours à la longue sur la résistance des hommes. On ne choisit pas ses alliés, on les discerne. C'est pour avoir méconnu cette vérité qu'un revers est toujours venu faire perdre à la France l'avantage de cent victoires. L'expérience ne nous servira-t-elle donc jamais?

Non, la France n'a pas d'alliés, car il n'y a d'alliés véritables et sûrs que ceux qui n'ont pas moins besoin de vous que vous n'avez besoin d'eux.

Elle ii'a pas de marine, car ce qui constitue la supériorité maritime d'un Élat, si riche qu'on le suppose, c'est moins sa marine militaire que sa marine marchande. Celle-ci est le pied de guerre de celle-là, ainsi que l'a judicieusement posé en principe, dans un écrit remarquable (1), un penseur profond, qui commença par servir dans la marine avant de devenir lieutenant-général. Or, en cas de collision entre la France et l'Angleterre, où serait le pied de guerre de notre marine V La confiance dans le chef, l'enthousiasme dans la cause, peuvent, de faibles recrues, faire d'invincibles héros ; mais si l'enthousiasme a pu improviser une armée, il ne saurait improviser une flotte, pas môme un vaisseau. On comprendrait que la France s'imposât de grands sacrilices pour avoir une marine militaire considérable, si elle avait sur le Continent une position analogue à celle qu'occupe l'Autriche ou la Prusse au sein de la Confédération germanique, si elle pouvait compter sur une communauté d'efforts, sur une réciprocité de concours, toutes les fois que la liberté des mers serait menacée. Mais si la France doit rester l'alliée de l'Angleterre en même temps que sa rivale, à quoi bon construire en temps de paix des navires de guerre, à moins que ce ne soit pour aller grossir le nombre de tous

(1) Mémoire sur la politique de TËuro/je, par 'SI. (le lieuteuant-général

Page 1