‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 15 sur 132 · COMTE DE GIRARDIN · texte numérisé non relu

COMTE DE GIRARDIN

ceux dont nous avons payé les frais et dont les ports britanniques se sont enrichis à nos dépens (1)?

Non, la France n'a pas de marine, car en aucune circonstance gi'ave sa marine ne saurait suffire par elle-même à protéger notre commerce, nos colonies et nos côtes. D.mc, de deux choses l'une : ou il faut que la France se décide à changer d'alliés, ou il faut qu'elle se résigne à dévorer sa honte toutes les fois qu'il plaira à l'Angleterre de lui faire porter le poids de sa suprématie.

Elle ti'a pas iVarmée^ car une armée n'existe qu'aux conditions suivantes : — que la force en soit prudemment calculée en raison de la résistance à vaincre ; que la proporliin des armes entre elles soit rigoureusement observée et maintenue; que son organisation régimentaire soit telle qu'en cas de perle de la première bataille, une réserve aguerrie lui permette de renouveler l'épreuve, avec l'espoir fondé de changer la défaite en victoire.

Où est l'armée que nous opposerions à l'Europe, si quelque révolution nouvelle ou quelque tentative insensée la coalisait de nouveau contre nous ?

Que deviendrait la proportion des armes, si nous en étions réduits à incorporer dans nos rangs tout ou partie de la garde nationale mobile ? Qui ne sait que la mobilité d'une armée, le succès ou le revers d'une journée, le prix auquel se paye une bataille perdue ou gagnée, dépendent^souvent de la répartition exacte des forces qui doit être faite entre l'infanterie, la cavalerie et l'artillerie? Supposez que les circonstances vous forcent de doubler l'effectif de votre infanterie, où trouverez-vous des chevaux en nombre suffisant pour augmenter proportionnellement votre cavalerie? Irez-vous, comme en 1840, proposer à l'Allemagne de lui en acheter pour aller porter la guerre sur son territoire ? Vous ferait-elle une seconde fois l'injure de vous en vendre?

En cas de revers, où est la réserve à laquelle vous auriez

(1) Voir le tableau dressé par M. de Pradt, ancien archevêque do Matines, de tous les vaisseaux français dont s'est emparé l'Angleterre.

à demander la réparation de vos pertes en hommes et en chevaux?

Non, la France n'a pas d'armée, car sa loi de recrutement est détestaiile ; il faudrait que cette loi fondamentale fût ou franchement mihtaire, ou franchement révolutionnaire ; or, elle n'est franchement ni l'un ni l'autre; comme loi révolutionnaire, elle a le tort de n'appeler sous les drapeaux que des contingents trop faibles, et de ne pas faire de l'étude du maniement des armes l'obligation de tout citoyen en état de les porter; comme loi militaire, elle a le défaut de ne pas exercer assez longtemps les forces et le courage du soldat, de ne pas faire de la carrière des armes une véritable profession, en donnant, selon le précepte des Romains, la préférence au choix sur le nombre. Nous arrachons violemment pendant quatre ans à leurs champs ou h leurs ateliers des hommes que nous congédions dès qu'ils commencent à l'essembler à des soldats, à la condition, il est vrai, de pouvoir les rappeler, mais après qu'il auront eu le temps tl'oublier le peu qu'ils auront apjjris, et alors qu'ils ne doivent plus à l'Etat qu'un faible appoint sur leurs sept années de service. Voilà ce que nous faisons ! Voilà ce que nous appelons avoir une armée de 560,000 hommes' Voilà ce que nous payons 360 millions par an, un million par jour !

En résumé :

Nous voulons avoir à la fois une marine imposante qui nous fasse respecter de l'Angleterre, et une armée redoutable qui nous fasse craindre du Continent ; et nous n'avons, en réalité, ni marine ni armée.

Par l'inconséquence de notre politique, en même temps que nous autorisons l'Angleterre à mettre en doute la sincérité de notre alliance, nous tenons en défiance de nos institutions le Continent, que nous forçons à s'imposer, à notre exemple, des sacrifices qu'il n'aspire qu'à s'épargner, et qui finalement retombent tout entiers à la charge des peuples ; voilà à quoi aboutit le double résultat de nos efforts !

Car lorsqu'une circonstance grave se présente, comme

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