FORCE ET FAIBLESSE DE LA FRANGE
12 septembre 1844.
Il fout, avons-nous dit, que la France le sache :
Elle n'a pas d'alliés ;
Elle n'a pas de marine ;
Elle n'a pas d'armée.
Nous en convenons : ces paroles étaient graves, aussi n'est-ce pas légèrement que nous les avons fait entendre.
Si la France n'était qu'un de ces petits Etats de troisième ou quatrième ordre, condamnés à un rôle passif, celui d'attendre l'événement, sans qu'il leur soit raisonnablement permis de chercher à le prévoir et à le conjurer, oh I sans contredit, nous aurions eu tort de nous exprimer ainsi que nous l'avons fait, en toute liberté, en toute franchise, parce que la faiblesse a des droits qui la protègent ; il est des égards et des ménagements auxquels il n'est pas permis de manquer envers elle sans se manquer à soimême. Mais, quand il s'agit de la France, de tels ménagements seraient une offense ; il n'est pas de vérité qu'elle ne puisse entendre, car il n'en est pas qu'on doive lui taire dans la crainte de l'humilier.
Oui, nous croyons que la France a en elle tout ce qu'il faut pour être forte et respectée à l'égal de la nation la plus respectée et la plus forte ; elle n'a pour cela qu'à le vouloir;
mais il faut qu'elle le veuille, avec la ferme conviction qu'il n'est pas de force sur la terre qui soit absolue, qu'il n'en est pas pour laquelle la présomption ne puisse devenir un dangereux écueil.
Non, nous ne croyons pas que la France puisse entretenir à la fois et une armée assez considérable pour espérer raisonnablement de pouvoir lutter contre une nouvelle coalition, et une marine assez forte pour n'avoir rien à craindre de l'Angleterre.
On nous dit : « La France peut parler la tête haute et » sans crainte ; elle n'a pas à redouter l'efïort d'une coali- )) lion, car l'efleclif de son armée est de 344,000 hommes et » 83,416 chevaux, savoir : pour les divisions de l'intérieur, » 284,000 hommes et 69,'220 chevaux ; pour l'Algérie, 60,000 » hommes et 13,896 chevaux; les conséquences d'une guerre » avec l'Angleterre ne sont donc pas à redouter, car la » France possède une flotte de guerre à vapeur de 14 à » 15,000 chevaux, et, quant à sa flotte à voiles, elle est prèle » pour un premier choc. »
Nous acceptons ces chiffres sans les contester, sans les discuter, sans leur faire subir la réduction par laquelle ils auraient à passer s'il fallait que ces 284,000 hommes et ces 69,000 chevaux quittassent l'intérieur pour franchir la frontière, ou s'il fallait mettre nos deux flottes en présence des forces navales de l'Angleterre,
Eh bien ! que prouvent ces chiffres ?
Ne prouvent-ils pas avec toute la rigueur d'une démonstration mathémathique que nous n'avons rien avancé qui ne fût parfaitement vrai, parfaitement exact? De bonne foi, est-ce avec 284,000 hommes et 69,000 chevaux que nous pourrions raisonnablement prétendre tenir tête à toute l'Europe? L'empereur, dites-vous, était loin d'en avoir autant dans la campagne d'Austerlitz ; nous ne nions pas le fait, mais nous n'en tirons pas la même conséquence. L'empereur avait d'abord son génie, dont il faut tenir compte; il avait ensuite la force qu'il puisait dans l'immense confiance qu'il inspirait à ses troupes, lesquelles, avec lui, se croyaient
invincibles ; aucun revers n'avait encore terni l'éclat de ses victoires. Les temps et les hommes sont-ils les mômes? Qui oserait le prétendre? Souvenons -nous de la gloire immortelle d'Austerlitz, mais qu'elle ne 'nous fasse pas oublier la dure leçon de Waterloo. Ne mettons pas les prodiges au nombre des probabilités, si nous ne voulons pas y faire entrer en même temps les revers comme un risque de la guerre. Il est une hauteur au-dessus de laquelle il n'est donné h aucune gloire humaine, à aucun monument terrestre, de s'élever, sous peine de voir le faîte tomber plus bas que la base. Sans doute il nous est permis de croire et d'espérer que, pas plus dans l'avenir que dans le passé, les hommes ne manqueraient à notre pays pour le sauver et l'illustrer, si des événements graves venaient mettre sérieusement en question son existence, son indépendance ; mais la raison, mais la prudence veulent que nous supposions entre nos adversaires et nous toutes les chances égales, et que nous tenions compte dans une juste mesure de l'inégalité du nombre. Or, quel que soit le nombre de soldats que nous puissions armer, il ne faut pas nous le dissimuler, une coalition pourrait toujours nous en opposer un nombre au moins quintuple, et, nous le savons, une coalition qui perd une bataille est une hydre à laquelle on abat une tète. Sa tète est aussitôt remplacée par une autre. Une coalition ne se résigne jamais à sa défaite ; tant que la victoire n'est pas de son côté, il n'y a que des trêves, il n'y a pas de paix. La première bataille gagnée par nos soldats nous laisserait à peine le temps de nous préparer à la seconde ; mais si, au lieu de la gagner, nous la perdions? Nous le demandons, où la France irait-elle chercher les chevaux qui lui seraient nécessaires pour remonter notre cavalerie? Les chevaux, pas plus que les vaisseaux, ne s'improvisent. Si vous admettez au nombre des éventualités sérieuses que la France doive prévoir et puisse craindre la formation d'une nouvelle coalition, faites donc qu'à tout prix notre agriculture fournisse à notre armée tous les chevaux dont celle-ci, à tout risque, pourrait avoir besoin, dussions-nous subor-
donner le nombre des chevaux attelés au nombre des roues, limiter la force des essieux, élever le prix d'achat de nos chevaux de remonte, arrêter même le morcellement du sol, car le salut de la patrie est la suprême loi. Mais si cette éventualité est si improbable qu'elle ne doive pas être prévue, gardons-nous de nous affaiblir en divisant nos forces, en donnant à notre armée des proportions telles, qu'elles absorbent la plus forte part de notre budget, et fassent obstacle au développement de notre marine.
Nous avons, dites-vous, deux flottes, une flotte de guerre à vapeur de 14 à 15,000 chevaux, et une flotte à voiles prête pour un premier choc, force suffisante pour résister à une injuste ou arrogante prétention de l'Angleterre. — Gomment pouvez-vous vous bercer et bercer le pays dans une si dangereuse illusion? Ne savez-vous donc pas que l'Angleterre a 106 bateaux à vapeur, 120 vaisseaux de ligne, 110 frégates, tandis que la France n'a que 43 bateaux à vapeur, 23 vaisseaux de ligne et 29 frégates, plus, il est vrai, sur les chantiers 379/24"^°^ de vaisseaux et 297/24"^^ de frégates ? Mais non, vous ne le savez pas, car lorsque vous dites que notre flotte à vapeur représente une force de 14 à 15,000 chevaux, c'est la force de la flotte anglaise que vous prenez pour la nôtre, laquelle n'atteint pas 7,500 chevaux.
Ne savez-vous donc pas que le commerce anglais tient continuellement armés 840 bateaux à vapeur, représentant 64,700 chevaux, et qu'un certain nombre de ces bateaux, en cas de guerre, pourrait être facilement utilisé ? Ne savez-vous donc pas que la marine marchande à voiles de l'Angleterre se compose de 25,000 navires, tandis que la nôtre ne dépasse pas 6,000 navires? Ne savez-vous donc pas, enfin, que sa population maritime disponible est de 185,000 matelots, et que la nôtre n'excède pas 62,000 matelots, ce qui est comme un est à trois ? N'avez-vous donc pas lu la Note de M. le prince de Joinville ? G'est en entretenant son pays dans de tefles illusions, dans de telles erreurs, qu'on l'encourage dans sa prodigalité, qu'on l'endort dans sa présomption, et qu'on le conduit à sa perte, à moins que, ré-
veillé en sursaut par le danger, il n'y échappe, comme en 1840, par une retraite prudente !
Assez de rois ont péri par la flatterie ; n'exposons pas les peuples au même sort. Au risque de leur déplaire, ne craignons pas de leur dire la vérité, quelque dure qu'elle puisse leur paraître. La vérité, c'est que la France, en voulant avoir à la fois une armée exagérée et une marine insuffisante, se condamne à l'impuissance, dans l'une et dans l'autre des deux éventualités qu'elle a la prétention de prévoir, inquiète tout le monde et ne protège personne, tandis qu'il en serait tout autrement si elle réduisait son armée à de justes proportions et reportait sur l'augmentation de sa marine l'économie résultant de la diminution de son effectif. Le jour où la France occupera le rang maritime auquel il lui est permis de prétendre, il n'est pas douteux qu'elle ne voie promptement se ranger autour d'elle toutes les puissances que l'Angleterre effraie et dont elle gène l'essor commercial. Comment la France ne voit-elle donc pas qu'elle est appelée, par le cours des choses, à devenir politiquement pour ces puissances ce qu'est la Prusse industriellement pour les Etats qui forment le ZoUverein ?