THÉMISTOCLE
« La France nous est principalement, sinon exclusirement redoutable comme puissance maritime et commerciale. Ce que nous gagnons sous ce rapport nous est surtout précieux par le dommage qui en résulte pour elle. "
LORD CHATAM, à la Chambre des communes. Discussion du traité de Versailles conclu par lord Bute, chef du cabinet.
i< Celui qui se rend maître sur mer va a la monarchie universelle par le plus court chemin. La véritable grandeur de la Grande-Bretagne exige que le gouvernement soit maître de la mer. — Concilium Pompeï plane Themistocleum est : putet enim qui mari putitur eiim rerum potiri. " (Cicéron à Atticus.)
BACON. Essais de Morale.
15 septembre 1844.
La seule objection qu'on oppose à ce que nous avons dit de l'alliance de la France avec l'Europe continentale, c'est que notre gouvernement n'a pas le choix de ses alliances, c'est qu'entre le Continent et lui il y a l'abîme d'une révolution, et que nous n'avons pas d'altei'native entre l'alliance fragile et trompeuse de l'Angleterre ou l'isolement.
A cette objection, nous répondrons qu'aucune tentative sérieuse, aucune négociation suivie n'ont été entreprises pour donner un démenti h cette opinion superficielle, exploitée et accréditée par les partis.
Les alliances sont dans la nature des choses ; au-dessus de la volonté et des sympathies des gouvernements sont la raison et les intérêts des nations, qui, tôt ou tard, l'emportent toujours;
Nous allons supposer un homme d'Etat profondément animé de la conviction que nous venons d'exprimer ; qu'aurait-il fait, que ferait-il? Aurait-il envoyé, enverrait-il à Saint-Pétersbourg, à Vienne ou à Berlin des plénipotentiaires allant courber le dos, fléchir le genou et croiser les mains pour imploi'er la grâce de la révolution de Juillet et désarmer la colère des rois? — Non ; d'abord, ni à Vienne ni à Berlin, il n'aurait de colère à désarmer; c'est tout au plus s'il aurait à calmer quelque défiance soulevée par nos institutions, à détruire quelque doute sur leur durée. Saint- Pétersbourg serait le seul point de la Russie dont il ne s'occuperait pas. Que ferait-il donc ? Voici ce qu'il ferait : Il interrogerait isolément et collectivement les intérêts de chacun des États qui forment l'Europe continentale, et réglerait sa conduite et sa politique sur ces observations, sans se laisser détourner ni de sa route ni de son but par quelques boutades et quelques épigrammes auxquelles il ne ferait pas l'honneur de les laisser parvenir jusqu'à la hauteur de son oreille. S'il demeurait pleinement convaincu que la paix n'est pas moins dans les intentions et dans les intérêts de l'Europe continentale que dans ceux de la France, il n'attendrait pas, pour réduire la dépense d'un effectif dont le poids annuel est égal à celui de notre dette, qu'une convention ait été délibérée et conclue entre les divers cabinets; il ne perdrait pas son temps à rédiger des notes et à attendre qu'il y soit répondu. Le risque de prendre les devants ne l'arrêterait pas; à défaut des gouvernements, il traiterait avec les peuples par voie d'assentiment tacite ; il ferait leurs affaires en même temps que les siennes, jusqu'au jour où s'écrouleraient d'elles-mêmes, sous leur fragilité, ces préventions des rois dont on fait tant de bruit, qui ont moins de racines qu'on ne pense, qui existent bien plus dans la supposition que dans la realité. Prétendrez-
vous que tous les États du continent ne tendent pas à se rapprocher? Est-ce que la Prusse, l'Autriche, toute l'Allemagne n'ont pas devancé la France dans la nouvelle ère politique qui s'est ouverte par les chemins de fer? Est-ce que si ces gouvernements nourrissaient contre nous ces sombres desseins, ces fantasques projets de coalition armée, fantômes qu'une presse ignorante se plaît depuis trop longtemps à évoquer dans le but d'agir sur l'imagination populaire, est-ce qu'ils auraient puisé à pleines mains dans leurs trésors, conune ils l'ont fait, pour suppléer l'impuissance des compagnies et hâter la pose de rails qui nous mettent à quelques heures de leurs capitales et qui les mettent à quelques heures de la nôtre ? Comment la clarté projetée par un tel faitn'a-t-elle pas frappé tous nos regards et dissipé l'obscurité de tous nos doutes ? Quand vous voyez l'Allemagne industrielle, centralisée parla Prusse, faire tant d'efforts pour élever sa production au-dessus de sa consommation, multiplier ses objets d'échange et s'affranchir des tributs que des pays plus avancés prélevaient sur elle, comment pouvez-vous raisonnablement mettre le risque d'une guerre au rang de probabilité si prochaine, que vous ne trouviez pas trop cher et profondément insensé de l'éloigner au prix de 360 millions par an ? Comment ne voyezvous pas que l'Europe continentale vous tend amicalement la main, et qu'il est absurde de l'obliger de s'exprimer autrement pour se faire entendre? Comment ne voyez-vous pas qu'elle n'aspire qu'à se décharger du fardeau que font peser sur elle des armes inutiles, qu'à jeter bas l'uniforme, le sac et la giberne, pour vêtir la veste, allumer ses forges et mettre en toute liberté ses machines en mouvement? Comment ne voyez-vous pas que la guerre est partout considérée et redoutée comme un chômage par l'ouvrier affamé qui a besoin de son travail pour vivre , comme par les nations, impatientes de regagner l'espace que l'Angleterre a devant elles, et de porter au loin, par delà les mers, les produits de leur industrie ombragés de leur pavillon? Le rapprochement de la France et de l'Europe continen-
talc s'opère tous les jours de lui-même ; pour qu'il fût complet, il suffirait de ne rien l'aire qui lui fît obstacle. Cela est bien simple, assurément. Comment donc n'est-il pas encore venu à l'esprit d'un homme d'État de regarder devant lui au lieu de regarder derrière ? Il n'aurait que cela à faire pour prendre place parmi les grands ministres, à côté de Richelieu et de Mazarin. 11 verrait que nous sacrifions à la crainte d'un danger imaginaire deux cents millions par an, et que nous ne faisons que des efforts impuissants pour conjurer un danger réel, celui qui menace nos côtes, nos vaisseaux, nos colonies et notre commerce ! il verrait que le même danger qui nous menace, menace aussi l'Europe continentale, devenue industrielle en même temps que pacifique, et du sentiment d'un danger commun, sans efforts, sans sacrifices, sans génufiexions, sans protocoles, sortirait la politique nouvelle dont notre aveuglement et d'indignes bouderies peuvent retarder la naissance, mais non pas empêcher l'avènement.
La terre ! la terre ! tel est le cri d'angoisse que jettent les passagers dont une tempête menace la vie ; la mer ! la mer ! tel est le cri do ralliement que poussent tous les peuples que la guerre viendrait arracher au travail. Ouvrez les oreilles ; vous l'entendrez !