SOYONS FORTS
21 septembre 1844.
Un homme d'honneur blessé dans sa dignité n'a de conseils à prendre que de son courage , il ne risque au plus que sa vie ; il n'en est pas de même des gouvernements, qui sont responsables devant Dieu et devant les siècles du présent et de l'avenir, de l'indépendance et de la nationalité des peuples dont ils ont la garde ; car, alors même qu'ils ont de leur côté le droit et l'équité, ils ne doivent jamais séparer la prudence de la fermeté, céder à leur fierté avant d'avoir consulté et comparé leur force, mesuré sans illusion l'étendue de leurs ressources, compté le nombre de leurs bataillons, de leurs vaisseaux, fait la part des circonstances et sondé la profondeur des solidarités, cette pierre d'achoppement de toutes les alliances sans racine ou sans bonne foi. L'honneur n'exige pas que, pour repousser une prétention injuste ou arrogante, un peuple s'expose à une défaite probable, à un désastre certain ; les peuples et ceux qui les gouvernent ne sont pas responsables de la faiblesse qui est l'œuvre de l'inégalité humaine ; ils ne sont responsables que de la faiblesse qui a pour cause leur imprévoyance, leur incurie, leur présomption, l'excès enfin quel qu'il soit. Toute atteinte portée par eux au sceau des nationalités, à l'inviolabilité du droit, à la consécration des prin-
cipes, ne déshonore, ne flétrit que les peuples et les gouvernements qui, ayant pu la prévenir, ne l'ont pas fait.
Ce que l'honneurexige d'un peupleet de ceux qui le gouvernent, c'est qu'ils aient constamment devant les yeux le rôle qu'ils sont appelés à remplir, c'est qu'ils ne se laissent pas détourner un seul instant de leur tache, c'est qu'ils ne prodiguent aucune des forces , ne gaspillent aucune des ressources dont l'histoire aura à leur demander compte.
Il est dans l'histoire des peuples des époques , époques de transition, où la prudence est surtout ce qui doit caractériser leur politique ; il en est d'autres, au contraire, 011 ils ne sauraient déployer trop de fermeté ; il ne faut pas confondre inconsidérément celles-ci avec celles-là , ni faire porter injustement sur un gouvernement ou sur un cabinet une responsabilité qui peut être le fait de leurs prédécesseurs ; il ne faut pas enfin médire légèrement de la prudence, car si on doit être forcé d'abaisser le ton, il vaut mieux ne l'avoir pas élevé ; car si on est impuissant à frapper, il vaut mieux n'avoir pas menacé ; car si une réclamation juste et fondée ne doit être qu'une réclamation vaine et méprisée, il vaut mieux l'avoir étouffée dans le silence.
On le voit : personne plus que nous n'est disposé à faire une large part à la prudence ; nous nous sentons capable de l'honorer à l'égal du courage, mais sous la réserve qu'elle ne demeurera pas stérile, qu'elle saura mettre à profit le temps et l'expérience.
Ce n'est point en nous mentant à nous-mêmes; ce n'est point en exagérant tour à tour nos forces ou notre humilité ; ce n'est point en renversant cabinets sur cabinets ; ce n'est point en les accusant tous, sans exception, d'abaisser la dignité du pays, que nous nous maintiendrons en Europe au rang que nous y devons occuper. Ce langage de l'opposition systématique s'est usé sans rien produire : c'est en appelant, sans distinction de partis, les hommes éminents à suivre le noble et utile exemple qu'un jeune prince leur a donné avant de se rendre à Tanger et à Mogador; c'est en
les appelant tous à se livrer sérieusement à l'étude et à la recherche des causes de notre infériorité relative et des moyens de la faire cesser.
Notre infériorité, et sur terre et sur mer, en cas d'événements graves qui armeraient le continent contre nous, ou qui mettraient en présence les deux pavillons français et britannique, est un fait avoué par ceux-là mômes qui défendent le ministère avec le plus d'ardeur.
Ou cette infériorité a pour cause l'imprévoyance des hommes ;
Ou elle a pour cause la mauvaise organisation des choses.
Dans l'un comme dans l'autre cas, il n'y a pas un instant à perdre pour la faire cesser.
II ne faut pas attendre qu'une nouvelle circonstance nous oblige à faire encore une fois le même aveu d'impuissance.
Il faut prévoir que les hommes prudents qui composent aujourd'hui le ministère peuvent demain être contraints de faire place à des hommes élevés à cette école de l'opposition de laquelle on sort convaincu que lorsqu'on s'appelle la France, il suffit, pour faire respecter son droit, de porter la tête haute et de parler un langage ferme et digne, — expression consacrée.
Les périls que nous ferait courir leur témérité s'aggraveraient en raison même de notre faiblesse; ces périls seront d'autant moins grands que nous serons plus forts.
Soyons forts, si nous voulons être fermes.
Soyons forts , si nous voulons paraître modérés.
Soyons forts, si nous voulons nous montrer prévoyants.
Soyons forts, si nous voulons consolider nos institutions, affermir la paix et calmer les susceptibilités du pays.
Plus le pays se sentira fort, et moins il sera disposé à se montrer ombrageux.
Mais, pour que la France soit forte et paraisse modérée, pour qu'elle n'ait plus désormais à faire au maintien de la paix aucun sacrifice qui ne soit réciproque, quelles modifications devrait-elle introduire dans la constitution de ses
armées de terre et de mer, quel système d'alliances politiques, et par suite quel système de défense militaire devrait-elle adopter ? — Là est la question.
A qui conviendrait-il d'en confier l'étude et d'en demander la solution?
Serait-ce aux ministres qui déjà fléchissent sous le poids d'une centralisation mal réglée , qui n'ont pas une heure par jour à donner à la méditation et à la prévoyance ? — Non.
Serait-ce aux chambres législatives? — Pour répondre non, sans hésiter, il n'y a qu'à se souvenir de l'indifférence avec laquelle a été votée la loi de recrutement. C'est à peine si cette loi fondamentale et si essentiellement politique, danslaplus haute acceptation du mot, a été discutée ; on n'y a vu que la question de savoir si la durée du service serait étendue à huit ans ou resterait fixée a sept années ; rien de plus. Et cependant, que de graves questions renfermait et soulevait le vote de cette loi ! N'était-ce pas l'occasion d'examiner quel rapport devait exister entre nos forces de terre et nos forces de mer; quelles alliances nous devions préférer ; quels dangers nous pouvions avoir à craindre ; quelles éventualités enfin nous devions prévoir?
Une telle question voudrait qu'on en confiât l'étude et qu'on en demandât la solution à une institution qui nous manque : — à la création d'un Conseil supérieur de défense, qui réunirait dans son sein les hommes les plus éminents de la politique, de l'armée et de la marine, et dont seraient membres de droit tous les ministres.
S'il existe un moyen plus efficace de donner à noire politique extérieure de la force et de l'unité, qu'on l'indique, car nous ne pouvons rester plus longtemps livrés à l'imprévoyance.
Le sort d'un Etat aussi important que la France ne doit pas dépendre :
D'un changement de cabinet;
D'une exigence de l'Angleterre ; D'une seule bataille perdue.