‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 3 sur 132 · LE TRAITÉ DU 15 JUILLET · texte numérisé non relu

LE TRAITÉ DU 15 JUILLET

27 juillet 1840.

La P/'é-sse est le seul journal qui ail constamment, ouvertement , systématiquement combattu l'alliance de la France avec l'Angleterre, soutenant qu'une alliance qui reposait sur des intérêts rivaux ne pouvait être ni sincère, ni durable. Malheureusement tous les faits se réunissent pour faire ressortir la vérité de cette opinion et la justesse de nos prévisions. Ces faits sont tels, que leur évidence et leur gravité ont enfin apparu aux journaux de M. Thiers et les ont forcés de changer de langage.

On lit dans le Constitutionnel :

« Le bruit s'est répandu atijourd'lun que les résolutions longtemps annoncées contre le pacha d'Egypte viennent d'être arrêtées à Londres. Les repi-éscntants de quatre quissances, l'Angleterre, l'Autriclie, la Prusse et la Russie, ont signé, avec l'envoyé de la Porte, une convention dont voici à peu près les dispositions principales ; Le sultan offrira au pacha d'Egypte l'Egypte héréditairement et le pachalik de Saint-Jean-d'Acre viagèrement. Si dans dix jours le pacha n'a pas consenti, le sultan ne lui offrira plus que l'Egypte seule. S'il refuse encore, les quatre puissances s'engagent à faire rentrer ]Meliemet-Ali dans l'obéissance. Ce fait, qui parait certain, est si GRAVE, que nous nous abstenons aujourd'hui de toute rétlexion. n

Après cette révélation imprévue du Constitutionnel \iQi\[ cet aveu tardif du Siècle :

« Les débats du Parlement britannique sur les questions extérieures témoignent de l'esprit ardent de rivalité contre la France qui n'a point cessé encore d'animer nos voisins. C'est un fait malheureusement constaté, que la politique de lord Palmerston est sur presque tous les points du globe en désaccord avec celle de la France ; on l'a pu reconnaître à Buénos-Ayres, au Mexique, à Tunis, à Madrid, à Constantinople, en Egypte. Partout, si l'on évite d'en venir à une hostilité ouverte, on est aussi loin de la bienveillance. Les symptômes de cette mauvaise disposition sont devenus trop visibles et trop fréquents pour rester inaperçus. »

Le Courrier français s'exprime avec toute l'énergique indignation que vous fait éprouver un ami qui a trahi la confiance que vous aviez mise aveuglément en lui :

<( Si l'Angleterre, de concert avec la l'russe et l'Autriche, a donné, en effet, sa sanction aux pi-opositions que M. de Brunow lui portait au nom de la Russie, c'est là un événement d'une immense gravité. C'est la guerre, ut une guerre européenne succédant, avec toutes ses conséquences, à la paix qui a duré vingt-cinq années. »

Le Temps, ce quatrième organe de M. Tliiers. essaie, pour justifier son patron, de faire retomber sur le nu'nislère du 12 mai la responsabilité de ce qui arrive :

« I^a question d'Orient, dans l'état oii le 12 mai la léguait au pr mars, renfermait des difficultés accumulées et insolubles. Si M. Thiers, héritier à titre onéreux, n'a pu liquider toute la succession, il a du moins su prévoir toutes les charges qui lui incomberaient. Les raisons qu'il voulait que le 12 mai fît valoir auprès de l'Angleterre, il les a présentées avec la franchise et le talent qu'on lui connaît. Ces raisons n'ont pas été accueillies. ^L Thiers a dû s'éloigner de la conférence. Il ne pouvait sacrifier à la mauvaise position créée par ses prédécesseurs les véritables intérêts de la France. Nous répéterons ses paroles en disant qu'il reste à la France un parti à prendre, c'est de se retirer dans sa force et d'attendre qu'un jour vienne où l'Angleterre se trouvera heureuse demsttre de son côté l'alliée fidèle dont elle néglige aujourd'hui les conseils. »

Le Temps trompe ses lecteurs ou se trompe lui-même lorsqu'il leur dit que, si M. Thiers n'eût pas passé hors des affaires le temps qui s'est écoulé entre la retraite du 22 février 1836 et l'avènement du 1'^'" mars 1840, il eûl empêché l'Angleterre d'agir conunc elle l'a fait. M. Thiers n'eût absolument rien empêché. L'Angleterre suit imperturbablement

uncdii'oclion politi(|u(' connue, c'est celle des intérêts de

son commerce ; et il est puéril de dire qu'elle les eût sacriliés au désir de plaire à M. Thiers. Il n'y a que la France qui soit capable d'un tel sentiment d'abnégation !

Comment croire d'ailleurs que M. Thiers eût rien changé aux desseins de l'Angleterre, lorsqu'il est évident qu'il n'en était pas instruit, qu'il ne les soupçonnait même pas, puisqu'il n'y a pas encore huit jours qu'il proclamait dans le Constitutionnel que ]q seul prestige de son nom avait sui'li pour résoudre en quatre mois les deux grandes questions de l'Orient et de l'Espagne?

Le double démenti ne s'est pas fait longtemps attendre.

L'article du Constitutionnel d'aujourd'hui est fort court, mais il en dit long; il montre jusqu'à quel point M. Thiers peut porter la présomption, l'incurie, l'imprévoyance, l'illusion! Il y a huit jours, M. Thiers croyait l'affaire d'Orient finie! Il n'était pas informé que les représentants des quatre puissances, l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie s'apprêtaient à signer une convention d'où la France, c'est lui qui le déclare , était exclue , et qui donne dix jours au Pacha pour accepter les conditions qui lui sont imposées. Aujourd'hui même, M. Thiers ne sait pas encore h quoi s'en tenir sur « un fait si grave; » il lui a paraît certain; » voilà tout ce qu'il en sait et voilà tout ce qu'il en dit ! Et c'est dans de telles mains que reposent les destinées de la France et la paix du monde !

6 aoiit 1840.

Est-il vrai que « Vétranger menace la France ? » ainsi que le prétendent les journaux ministériels. Si cela était vrai, nous n'aurions plus en effet qu'à garder le silence sur des fautes consommées, et qu'à parler le langage de l'indépendance nationale ; mais puisque notre opposition contre U' Thiers continue , c'est qu'il n'est pas vrai qu'il en soit

ainsi, et pour le démontrer, nous n'avons qu'à rappeler sommairement les faits.

Reportons -nous aux termes de la note collective adressée à la Porte le 27 juillet 1839 par les cinq puissances contractantes , au nombre desquelles se trouvait alors la France :

« Les soussignés ont reçu ce matin de leurs gouvernoments respectifs des instructions en vertu desquelles ils ont l'honneur d'informer la Sublime-Porte que I'accokd sur la question d'Orient est assttré entre les cinq grandes puissances, et de l'engager à suspendre toute détermination détiuitive sans leur concours, en attendant l'effet de l'intérêt qu'elles lui portent.

» Constantinople, ce 27 juillet 1839.

» Signé : PoNSONBY; BARON DE Sturmek, internonce d'Autriche ; comte de Kœnigsmark, ministre de Prusse ; baron Rodssin, ambassadeur de France; Boutenieff, ministre do Russie. »

Que dit cette note? — Que raccord est assuré entre les cinq puissances contractantes. Mais sur quoi s'était-on mis d'accord ; c'est ce que la note laisse ignorer. Les instructions le disaient-elles ? Il y a lieu d'en douter.

Ce qui est certain, c'est que l'accord , s'il exista jamais, ne dura pas longtemps, car au bout de vingt jours il était déjà rompu. Le 17 août 1839, l'amiral Roussin se séparait ouvertement des quatre autres plénipotentiaires sur la questioii de savoir si les cinq puissances s'opposeraient aux prétentions deMehemet-Ali telles qu'elles étaient énoncées par l'émissaire qu'il venait d'envoyer à Salonique. Le 31 août, M. de Boutenieff et le comte de Kœnigsmark déclaraient qu'ils se considéraient comme libres d'agir suivant leur volonté et leurs intérêts. La Russie déclarait qu'elle était prête à envoyer une flotte et des troupes pour soutenir le sultan à sa première demande, aux termes du traité d'Unkiar-Skelessi.

Cependant le 27 août 1839, la reine d'Angleterre, dans le discours de clôture du parlement, ne s'en exprimait pas moins en ces termes :

e Le même accord qui a apieué la solution pacitique de ces questions

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