LES PÉRILS QU'IL FAUT PREVOIR
22 septembre 1844.
Dites-nous quels sont les périls du dehors contre lesquels votre pays doit se tenir en garde, et nous vous dirons ce qu'il faudra faire pour les conjurer, de quelles alliances il sera prudent qu'il s'entoure , et de quelles alliances il sera sage qu'il se défie.
Les deux éventualités en vue desquelles la France doit régler son crédit , ses dépenses , ses travaux publics, son armée et sa marine, constituer enfin son système de défense, sont :
Une guerre entre elle et l'Angleterre ;
Une guerre entre elle et l'Europe continentale coalisée.
Or, de ces deux éventualités, la première n'est-elle pas aussi probable que la seconde l'est peu ?
Dans quel but, dans quel intérêt l'Europe continentale s'armerait-elle, se liguerait-elle contre nous, à moins que ce ne fût pour repousser de notre part une injuste agression ?
A-t-elle besoin de s'agrandir ? Avons-nous besoin de nous étendre?
Qu'ajouterait de plus à nos forces la possession de la rive
gauche du Rhin ? Qu'ajouterait de plus aux siennes le partage de notre territoire entre cinquante États divers, en admettant qu'ils s'entendissent pour l'opérer ? Si ce partage avait été possible, n'aurait-il pas eu lieu en 1815 ?
Rayez la France de la carte d'Europe, que devient l'équilibre européen? Qui la remplacera? Qui protégera l'indépendance des États secondaires et des petits États? Qui fera contrepoids , sur terre à la Russie, sur mer à l'Angleterre ?
Quels sont les intérêts de la France qui ne soient pas ceux de l'Europe continentale?
Les questions de frontières, pour lesquelles tant de guerres ont été livrées, n'ont-elles pas perdu presque entièrement leur importance depuis l'invention des chemins de fer et de la navigation à vapeur, depuis qu'on traverse sous des tunnels les montagnes et les fleuves ?
Les questions de territoire ne tendent-elles pas aussi partout à faire place aux questions de marchés, de débouchés et d'échanges ?
Que cherchent toutes à l'envi les nations en progrès? Ne sont-ce pas surtout des consommateurs? De toutes parts, en Europe, ne se montrent-elles pas moins occupées de conquérir que de fabriquer et de vendre, de se faire la guerre que de se faire la concurrence ?
Tel est le cours de ce nouvel état de choses, que, bien que tout le monde soit d'accord pour reconnaître que le partage de l'Europe, ainsi qu'il résulte des derniers traités, a été mal fait, personne cependant ne songe sérieusement à y rien changer. Chacun a pris son parti de ce qui lui manque et s'est arrangé pour en souffrir le moins possible.
On peut donc, sans crainte d'être taxé d'aveuglement, considérer comme hors de toutes probabilités toute prise d'armes de l'Europe continentale contre la France ?
Chaque année, -les idées de paix et de civilisation, d'industrie et de commerce, poussent des racines nouvelles ;
POLITIQUE EXTÉRIEURE DE LA FRANCE. Ul
chaque année, au contraire , les idées de guerre tendent à s'éloigner de nos anciens champs de J^ataille.
La seule objection qu'on oppose est celle qu'on tire du libéralisme de nos institutions, qui, dit-on , menace de s'étendre à tous les Etats absolus et les tient en défiance de nous.
Cette objection n'est pas sérieuse.
Les gouvernements auxquels on fait allusion savent bien qu'alors que la France aurait cessé de compter au nombre des nations, les idées de liberté et de progrès n'en suivraient pas moins leur cours. Elles sont le fruit du temps. Et d'ailleurs, est-ce que la France est le seul État représentatif qui existe dans le monde, le seul Éfat qui ait donné aux peuples le spectacle d'une révolution ? Est-ce que l'Angleterre, un siècle avant nous, n'avait pas passé par les mêmes épreuves et les mêmes excès ?
Est-ce que la liberté de la presse , alors qu'elle aurait cessé de régner à Paris , ne continuerait pas de régner à Londres? Est-ce qu'elle y serait moins à craindre ?
Est-ce que l'esprit démocratique ne continuerait pas d'avoir son empire aux États-Unis ?
Est-ce qu'il est vrai de dire enfin que la France soit plus révolutionnaire que l'Angleterre? Qu'a donc fait celle-ci que n'ait pas fait celle-là ?
Est-ce que, dans tous les pays où l'Angleterre a trouvé le plus léger profit à semer les idées de liberté , d'émancipation, souvent même d'insurrection, elle s'en est fait faute et scrupule ?
Cessons donc de nous faire l'écho d'une banalité qui ne supporte pas l'examen.
L'Europe continentale, elle le sait bien, n'aurait qu'à perdre à l'affaiblissement, à l'anéantissement de la France ; donc , du côté de l'Europe continentale , la France n'a aucun péril grave à redouter; du côté de l'Angleterre eu est-il de même?
Ce n'est pas nous qui oserions répondre négativement, le
lendemain surtout du jour où il s'en est fallu de si peu que la guerre n'éclatât entre les deux alliés.
Une faut pas se le dissimuler : tout progrès que fait notre industrie, tout débouché que s'assure notre commerce, tout navire à voiles ou à vapeur dont s'augmente notre marine, le plus petit îlot dont nous prenons possession dans la mer la plus éloignée, sont autant de causes qui tendent à faire perdre h l'alliance des deux pays ce qu'elles font, au contraire, gagner à leur rivalité.
Cette rivalité, où n'existe-t-elle pas ?
Tous les matins, nos ministres, qui connaissent la morgue britannique et la susceptibilité française, doivent craindre, en ouvrant leurs dépêches, de recevoir de quelque mer éloignée la nouvelle qu'une grave collision a éclaté entre les deux pavillons.
Assurément, s'il est une paix précaire dont le maintien dépende moins de la volonté de deux gouvernements, c'est celle-là ; s'il est une alliance fragile sur laquelle , des deux parts, on ne doive pas réciproquement compter, c'est celle que nous avons déjà vue sur le point de se rompre deux fois depuis 1840.
La France n'ayant réellement rien à craindre d'un côté, et ayant incontestablement tout à redouter de l'autre, rien de plus facile à tirer queles conséquences de cette situation.
11 n'en est pas de plus simple :
Retrancher le superflu, avoir le nécessaire ;
C'est-à-dire :
Avoir une armée qui nous coûte moins ;
Avoir une marine qui nous protège mieux ;
Diminuer l'une sans l'affaiblir ;
Augmenter l'autre sans élever le chiffre du budget, en reportant judicieusement sur celle-ci les économies faites sur celle-là ;
Calmer les justes défiances de toutes les puissances qui règlent leur effectif sur le nôtre ;
Contenir l'arrogance de l'Angleterre;
Donner ainsi de nouveaux gages à l'affermissement de la
paix, qui n'a pas de plus fermes partisans que nous, et nous n'en exceptons pas même le cabinet qui a déclaré hautement la vouloir partout et toujours. Le seul point qui nous ait jamais divisé, c'est qu'il pense qu'il est des circonstances où il peut être nécessaire d'acheter le maintien de la paix par des concessions, tandis que nous pensons, nous, que tous les peuples ayant un égal intérêt à sa conservation, aucun n'a de sacrifices à lui faire.
27 septembre 1844.
Décidément, la France est un pays où il faut renoncer à dire la vérité ; si vous vous élevez contre ses illusions ou ses préjugés, vous vous exposez à ce qu'on vous accuse de méconnaître le sentiment national ; si vous vous élevez contre certains abus ou certaines complaisances, vous vous exposez h ce qu'on vous accuse d'affail)lir le pouvoir. Ce double reproche est celui que nous adressent, chacun à leur point de vue, des gens qui ne savent, ceux-ci que bercer le gouvernement dans son optimisme, ceux-là qu'attaquer un ministère pour le renverser; mais un reproche immérité n'est pas ce qui nous arrêtera jamais dans l'accomplissement d'un devoir ; si nous avons quelque valeur, si nous exerçons quelque influence, nous savons que nous les devons à la force de résistance que nous puisons dans l'indépendance de notre concours, lequel consiste en deux choses : —premièrement, à défendre énergiquement le cabinet contre toutes les brigues dans lesquelles l'intérêt public n'entre pour rien ; deuxièmement , à le stimuler, à l'avertir franchement dans toutes les circonstances où il nous paraît nécessaire qu'il fasse preuve de vigueur et de vigilance. Nous désirons que le ministère dure, mais en même temps nous désirons que la durée de son existence porte des fruits ; ce n'est pas dans son intérêt que nous le soutenons, c'est dans
celui du pays ; voilà pourquoi on ne nous trouve jamais ni dans les rangs de ses adversaires quand ils conspirent sa chute par l'intrigue , ni dans les rangs de ses partisans quand ils le conduisent à sa perte par la flatterie.
Nous a-t-on vus une seule fois, depuis quatre années, dévier de cette ligne ? Nous le demandons à tous ceux qui nous lisent.
Nous n'avons pas caché ce que nous pensions et du blâme infligé à l'un des plus braves capitaines de notre marine, et de l'indemnité promise, ne fût-ce qu'éventuellement, à l'un de ces fougueux missionnaires qui portent le nom anglais avec tant d'arrogance ; personne, nous pouvons le dire, n'a ressenti plus vivement que nous ce qu'il y avait de pénible pour un pays comme le nôtre à admettre qu'il eût tort quand il avait raison, et à faire tacitement ainsi aveu de faiblesse ; il faut dire le mot. Mais tandis que d'autres se livraient à de violentes et stériles récriminations," nous avons pensé, nous, qu'il y avait mieux à faire : c'était de tirer d'un fait fâcheux un enseignement utile ; c'était de rechercher les moyens de nous mettre, à l'avenir, à l'abri d'une extrémité qui, avant d'éclater en 1844, s'était déjà produite en 1840; c'était d'appeler l'attention la plus sérieuse du pays sur ses alliances et sur la force relative de sa marine et de son armée. Ces articles, expression d'un sentiment de nationalité qui, pour n'être pas aveugle, n'en est que plus profond, continuent de servir de pâture à ces vautours de popularité facile, qui, toutes les fois qu'ils entrevoient une occasion de faire sonner leur faux patriotisme, s'abattent sur elle comme sur leur proie.
Suivant eux,la France est assez forte pour se passer d'alliés, et assez intrépide pour n'avoir besoin de supputer ni le nombre de ses ennemis, ni le nombre de ses bataillons, ni le nombre de ses vaisseaux; il lui suffit de se reposer fièrement sur son honneur et son courage ! \Jn tel langage est bon à tenir dans les circonstances extrêmes, quand les peuples n'ont plus qu'à verser leur sang pour défendre leur droit ou leur indépendance, et qu'à demander à leur
exaltation un surcroît de forces ; mais un tel langage est funeste quand il a pour effet de les empêcher de profiter des temps propices pour prendre les mesures qui doivent mettre de leur côté toutes les chances favorables. Les peuples les plus grands ont assisté à leur décadence; il n'en est pas peut-être qui n'aient pu la prévenir, s'ils n'avaient pas regardé comme indigne d'eux de la prévoir! Que leur histoire serve à notre expérience ! Ce que nous voulons, nous l'avons dit, et nous allons le résumer en cinq lignes : ce que nous voulons , c'est que la France regarde de quel côté est le danger qui peut la menacer dans l'avenir, afin qu'elle ait tout le temps de s'y préparer et ne commette pas la faute de disséminer ses forces, de dilapider ses ressources, d'énerver son crédit! De bonne foi, lui donner ce conseil, est-ce mettre en doute son courage, son patriotisme et sa force? Est-ce mettre en doute qu'elle ne pût renouveler les prodiges de valeur qui l'ont illustrée entre toutes les nations ? Depuis quand donc la prévoyance et la prudence, justement contenues dans leurs limites, sont-elles devenues des obstacles à la grandeur des peuples ?