‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 22 sur 132 · LISOLEMENT DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

LISOLEMENT DE LA FRANCE

8 octobre 1844.

Tandis que l'Autriche tente de se faire point de ralliement pour les diverses puissances italiennes et convoque à Trieste leurs souverains ou leurs ambassadeurs ; tandis que la Prusse continue par l'Exposition à Berlin des produits de l'industrie allemande ce qu'elle a commencé par l'établissement du Zollverein ; tandis que la Russie se porte sur la mer Noire comme l'Autriche sur l'Italie ; tandis que l'Angleterre achève de s'emparer des derniers débouchés et des derniers marchés qu'il lui reste encore à conquérir pour avoir le monopole du commerce du monde; tandis que toutes les forces tendent, enfin, à se centraliser au profit de quelques puissances prépondérantes, la France seule demeure dans l'isolement. Cet isolement est un fait qu'il faut être frappé d'aveuglement pour ne pas voir, qu'il faut être de mauvaise foi pour nier. Mais comment le faire cesser, à moins d'établir, soit entre nous et l'Angleterre, soit entre nous et la Russie, soit enfin entre nous et l'Allemagne, une communauté d'efforts, une solidarité d'intérêts?

Entre nous et l'Angleterre, il peut y avoir accidentellement communauté d'efforts, association temporaire, entente spéciale, mais peut-il y avoir solidarité d'intérêts, entente vraiment cordiale , alliance durable ? — M. Guizot luimême ne répondrait pas affirmativement; mieux que per-

sonne il sait qu'il n'est pas un point du globe où les agents des deux gouvernements se trouvant en présence ne se trouvent en rivalité. Il n'y a donc pas à songer sérieusement à unir étroitement les deux pays.

Entre nous et la Russie, s'il n'y a pas communauté d'efforts, s'il y a éloignement, il n'en faut point chercher la cause dans un antagonisme d'intérêts entre les deux empires, antagonisme qui n'existe pas, loin de là ! Il faut la chercher dans les sentiments personnels des deux souverains l'un à l'égard de l'autre; un cabinet habile, nous le croyons, s'il l'eût voulu fermement, fût parvenu, sans de très grandes difficultés, à changer la nature de ces sentiments; mais, depuis 18'30, quel cabinet l'a seulement essayé, quel cabinet a laissé entrevoir à la Russie le désir de reprendre les négociations de 1828, et de s'entendre avec elle sur la question d'Orient et des traités de 1815, sur le remaniement pacifique de l'Europe, en respectant tous les droits légitimes, en faisant à toutes les nationalités leur équitable part? — Aucun, il n'en faut pas même excepter le ministère du 15 avril, auquel on a souvent prêté, à tort, une politique qui était la nôtre, mais qui n'était pas la sienne. Il n'y a malheureusement pas lieu d'espérer qu'un désaccord déplorable qui sacrifie h des préventions fâcheuses qui, pour être réciproques, n'en sont pas plus fondées, les intérêts de deux grands pays et ceux de l'Europe, aitune fin prochaine, car l'homme d'État qui entreprendra de réconcilier les deux souverains et d'unir les deux peuples est encore à naître, en France, au monde politique. Cependant, l'alliance de la France et de la Russie était incontestablement la seule qui pût accomplir pacifiquement de grandes choses I Le roi Louis-Philippe l'avait bien compris lorsqu'il s'empressait d'écrire à l'empereur Nicolas, le 19 août 1830 : « La » France aime à voir dans la Russie S07i allié le plus na- » turel et le plus puissant. » Si cette alliance est indéfiniment ajournée, c'est moins à la Révolution de Juillet en elle-même qui a mis une dynastie sur le trône à la place d'une autre qu'il faut s'en prendre, qu'à l'insurrection de

la Pologne, à M. de Talleyrand et à ses disciples, aux idées fausses et aux discours violents des chefs de l'opposition,, dont la foi en l'alliance anglaise était si aveugle pendant les premières années qui suivirent celle de 1830, qu'ils eussent certainement demandé la mise en accusation du ministère qui n'aurait pas partagé leur confiance.

Entre nous et l'Allemagne, il y a froideur, indifférence ; mais il n'y a ni rivalité d'intérêts ni éloignement de personnes. Cette froideur, celte indifférence, s'expliquent précisément par le défaut d'un but poursuivi en commun. Quel pourrait être ce but? Nous l'avons cent fois indiqué, ou plutôt il s'indiquait de lui-même. Que chercbent, que doivent chercher tous les peuples dont l'industrie est en progrès? —Des débouchés pour leurs produits, des marchés pour leurs échanges, des ports pour leur commerce. Que leur manque-t-il ? — Une marine assez forte par ellemême pour que, réunie à la leur, celte marine metle leur pavillon à l'abri de tout ce qu'il pourrait avoir à craindre du mauvais vouloir et de la morgue de TAnglelerre. N'est-ce pas celle crainte qui lie siélroilement l'Autriche àlaGrande- Brelagne? — Qu'avons-nous entrepris, dans cet ordre d'idées, pour former une union maritime composée de toutes les marines secondaires, à l'instar de l'union douanière si habilement réalisée par la Prusse, et de celle que projette l'Autriche en Italie ? — Rien. La liberté des mers estelle donc moins iniporlanle à assurer que la liberté de ch'culalion des marchandises d'un Etat à l'autre? Étonnons-nous ensuite que la France demeure isolée et que notre politique manque d'éclat, de force, de grandeur ! Seule, que peut faire la France ? Résister à l'Angleterre avec plus de fermeté. Mais cela suf(irail-il pour nous tirer de l'isolement? A l'extérieur pas plus qu'à l'intérieur, la résistance ne suffit pas pour constituer un système politique. L'Angleterre n'a jamais hésité de placer ses intérêts permanents au-dessus de ses susceptibilités passagères. Nous en avons eu un grand et instructif exemple lorsque, pour être plus libre de déployer toute sa vigueur contre la Chine,

nous l'avons vue si accommodante avec les Etats-L^nis dans l'affaire deMac-Leod. Jamais l'Angleterre ne s'engage dans deux difficultés à la fois; avant d'en affronter une, elle transige sur l'autre. C'est à cette politique transmise de règne en règne, de cabinet en cabinet, que la Grande-Bretagne doit ce qu'elle elle devenue. Condamnée par son industrie et par son commerce à n'avoir pas d'alliés, elle le sait; que fait-elle? —Pour empêcher de se réunir contre l'empire qu'elle exerce tous les États qu'elle écrase par sa supériorité industrielle et par sa suprématie maritime, elle sème entre eux la défiance et la division, et par la division les réduit à l'impuissance de lui nuire. Le contre-pied de cette politique devrait être la nôtre : Ceux qu''elle divise, nous devrions les réimiv. Cela est simple, manifeste, incontestable. Nous l'avons dit maintes fois. Mais quand nous tenons un pareil langage exempt de toute passion de parti, qui trouvons-nous pour nous aidcM"? Personne. Cependant il n'est pas de question plus grave et qui mérite un examen plus approfondi, carde cet examen pourrait surgir un grand fait de nature à changer toute la face de la politique européenne, un fait qui compléterait ce qu'ont si bien commencé les chemins de fer : l'union de toutes les marines secondaires dans un but d'intérêt commun : — La liberté des mers I

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