LE DECLIN DE LA FRANGE
15 mars 1846.
La politique terre à terre, la politique au jour le jour, cette pente insensible sur laquelle nous nous laissons nonchalamment glisser, nous fera vite passer de notre ancienne grandeur h une rapide décadence, si nous ne nous hâtons de nous arrêter. Déjà, il ne faut pas nous le dissimuler, nous avons fait de grands pas vers le déclin. Notre impuissance et notre isolement sont manifestes ; ils éclatent de toutes parts : aussi bien lorsqu'il s'agit de voter une indemnité au missionnaire Pritchard, sous le coup des arrogantes menaces du cabinet britannique, que lorsqu'il faut porter à la tribune nationale l'aveu que la France élèverait en vain la voix dans les conseils de l'Europe pour y réclamer, à l'égard de la Pologne, l'exécution des traités de 1815, de ces traités dont nous avons cependant payé assez chèrement les frais pour avoir acquis le droit d'en demander la stricte observation I
Pourquoi en est-il ainsi ? — Nous l'avons déjà dit cent fois, et nous allons le répéter une fois de plus, c'est que, voulant posséder en même temps une marine et une armée assez fortes pour faire face aux éventualités dont la prévision devrait être écartée d'une saine politique, nous arrivons à n'avoir qu'une armée et une marine trop faibles pour donner au langage de notre diplomatie un poids dé-
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cisif. La grande erreur de l'opposition a toujours été de croire qu'il suffisait de parler haut pour se faire écouler. Si vous êtes faible, c'est en vain que vous menacerez; vous ne ferez qu'allier l'imprudence à la faiblesse ; vous n'aboutirez qu'à l'humiliation par la forfanterie. Si vous êtes fort, vous n'aurez pas besoin d'élever la voix pour être entendu; vous serez compris à mi-mot et satisfait avant même d'avoir eu le temps d'exprimer toute votre pensée.
Pourquoi la France, qui compte dans l'histoire tant de pages glorieuses, tant de batailles gagnées, qui est renommée pour la valeur de ses soldats, qui entretient sous les armes cinq cent mille hommes, qui pourrait facilement doubler ce nombre, et qui perçoit sans difficulté un budget de quinze cents millions, pourquoi la France ne pèse-t-elle plus dans les balances de l'Europe qu'un si faible poids? C'est qu'elle n'a pas une ligne politique qu'elle suive avec persévérance ; c'est qu'elle veut être une nation à deux fins; c'est qu'elle veut cumuler deux prétentions qui s'excluent ; c'est qu'elle veut être à la fois puissance maritime et puissance continentale de premier ordre ; c'est qu'elle veut être l'égale de l'Angleterre et tenir tète à elle seule à tout le Continent ; c'est qu'elle croit qu'il suffit d'avoir une prétention pour la justifier ; c'est qu'il n'y a que ce qui brille qui l'attache ; c'est qu'elle met moins d'importance aux actes de ses ministres qu'à leurs discours ; c'est qu'elle ne lient compte que des succès de tribune et des triomphes de scrutin : ce mode d'épreuve pour juger de la bonté d'une cause ou de la vérité d"un fait a remplacé parmi nous les épreuves usitées du neuvième au douzième siècle, et qui portaient le nom de jugement de Dieu ; mais ce mode d'épreuve, pour être moins barbare et moins superstitieux que l'autre, n'en est pas plus infaillible. Nous n'avons pas tout dit encore : c'est qu'elle ne sait pas vouloir les moyens de ce dont elle veut la fin ; c'est qu'elle aime mieux attendre les événements que de les prévenir; c'est que les revers les plus cruels ne l'ont pas guérie de la dangereuse habitude de croire moins en elle-même qu'en la Fortune ;
c'est que, s'il y a deux dépenses à faire, l'une qui soit urgente et nécessaire, l'autre qui puisse être ajournée et même épargnée, ce sera toujours la seconde qu'elle se hâtera de faire et la première qu'elle ajournera ; c'est qu'elle a pour tous les hommes doués de l'esprit d'organisation, d'administration et de réforme, qu'elle traite dédaigneusement de « commis, » le plus souverain mépris, et même de l'éloignement, d'où il résulte qu'au lieu de voir ses immenses ressources utilisées, fécondées, ménagées, par un commis tel que Turgot ou Golbert, qui simplifierait tout, elle les voit, mais avec toute l'insouciance du prodigue, gaspillées et taries par une multitude de commis de mille à cinq mille francs d'appointements, qui compliquent tout, retardent tout, et ne laissent faire que ce qu'ils ne peuvent empêcher. C'est là ce qui explique comment nous entreprenons tant de choses sans en finir aucune, car celles-là mêmes que par exception nous achevons sont à recommencer. Voyez toutes nos grandes entreprises de travaux publics ! C'est là ce qui explique comment, tout en dépensant un million par jour pour notre armée, 360 millions par an, nous n'avons qu'une armée où la proportion des armes est si mal observée que si la première bataille livrée ne nous donnait pas la victoire, nous n'aurions pas de chevaux pour remonter notre cavalerie. Mais c'est là un menu détail indigne d'occuper nos ministres; ils ont bien autre chose à faire; il s'agit bien de penser à l'indépendance de notre territoire ! Est-ce que l'ennemi menace nos frontières? Ce qui leur importe uniquement, c'est de garder la majorité, c'est de ne pas la laisser rompre ses rangs. C'est là ce qui explique, enfin, comment, en dépensant plus de cent millions par an pour notre marine, nous avons moins de vaisseaux et de matelots que nous en avons jamais eus.
H en est ainsi de tout.
— Mais si tout va aussi mal que vous le prétendez, pourquoi, nous dira-t-on, n'abandonnez-vous pas le ministère pour entrer ouvertement dans l'opposition ?— C'est qu'avec les dangers de plus qui lui sont inhérents, elle commettrait
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les mêmes fautes, tomberait dans les mêmes travers ; c'est qu'elle porterait encore plus loin l'abus des discours, le mépris des affaires, l'inconséquence des idées. Le ministère ne compromet que l'avenir ; l'opposition, elle, compromettrait l'avenir et le présent.
Nous n'avons donc rien de mieux à faire que ce que nous faisons : saisir toutes les occasions d'avertir le pouvoir et le pays qu'ils marchent sans savoir où ils vont ; qu'ils sont sur une pente que chaque pas fait en avant rendra plus difficile à remonter ; qu'ils ne sont prêts pour aucune éventualité ; qu'ils se mettent à la merci des plus minces événements ; qu'ils gaspillent de précieuses ressources ; qu'il est fait du gouvernement représentatif un tel abus qu'il y a lieu de craindre que la déconsidération n'en amène la ruine ; que l'Europe attentive voit tout cela, et que c'est la raison pour laquelle nos protestations sont sans crédit et demeurent sans effet, soit qu'il s'agisse de la Pologne ou de Taïti, que nous ayons à nous adresser à l'Angleterre ou au Continent !
Il en serait autrement si nous avions des alliés dont la fidélité nous fût garantie par des intérêts communs, par une égale crainte d'un même péril ; si nous avions des ministres qui ne bornassent pas leurs fonctions à celle de gardeurs de la majorité, qui donnassent moins de temps à l'importunité et aux détails parasites, afin de pouvoir en donner un peu à la méditation des hautes questions et à l'étude approfondie des grandes affaires. Simplifier les affaires, élever les questions, c'est une manière et c'est la meilleure de conquérir le temps don4. on a besoin. Il en serait autrement enfin si nous avions les deux choses qui nous manquent :
Un régime administratif qui ne prît pas la complication pour la centralisation et la dépense pour la richesse ;
Un système politique qui ne fût pas un contre-sens, et ne paralysât pas toutes nos forces en accouplant violemment la France à l'Angleterre, sa rivale.
Mais telle est l'impuissance à laquelle nous nous condamnons par nos propres fautes, par notre déplorable impré-
voyance, par notre dangereux laisser-aller ; telle est cette impuissance, que, s'il plaît à la Russie, à la Prusse, à l'Autriche de faire subir à la république de Cracovie le même sort qu'au royaume de Varsovie, au mépris des traités de 1815, il nous faudra encore en souffrir la violation, ne pouvant ni l'empêcher ni la venger.
Est-ce vrai ?
Que sommes-nous donc maintenant en Europe, et où allons-nous ainsi? Nous allons où il plaît à l'Angleterre de nous mener : si vous tenez à le savoir, interrogez l'histoire où sont écrites les causes de sa grandeur, où s'écrivent celles de notre décadence.
Le déclin de la France, c'est la résurrection de la guerre.