LA NOUVELLE CARTE DT.UROPE
12 janvier 1847.
Nous avons dit assez souvent ce (juc nous pensions dos agrandissements de territoire et de l'importance exagérée attachée à la possession de certaines frontières naturelles, pour qu'on le sache et que nous soyons dispensés de le rappeler longuement. La force des États n'est plus là. Que nous vaudraient quelques provinces de plus, dont il faudrait acheter à grands frais la conquête par la guerre, lorsqu'il suffit de l'invention ou du perfectionnement de quelques machines pour élever au plus haut degré la puissance productive d'un pays : exemple, l'Angleterre , le mettre en relations avec le monde entier, promener de toutes parts son pavillon; lorsque nous recelons encore tant de richesses inexplorées ; lorsque par l'effet du crédit plus largement compris, du travail plus équitablement distribué et du bien-être plus généralement répandu, nous pourrions doubler rapidement notre population et décupler au moins nos forces. Les meilleures frontières naturelles, les plus sûres maintenant, ne sont plus ni les fleuves ni même les montagnes, ce sont la facilité des relations et la solidarité des intérêts ; ce sont, ne criez pas au paradoxe ! ce sont les chemins de fer. Désormais, en Europe, les guerres ne peuvent plus être que d'inexcusables fautes ; nous en exceptons les
guerres maritimes, qui peuvent être d'impérieuses nécessités. Nous concevons pour la France une autre gloire que celle qui consiste h arroser de sang des champs de bataille, une autre grandeur que celle qui consiste à ravir à des populations leur nationalité pour leur en imposer une nouvelle ; aussi nous a-t-on toujours vu attendre patiemment du temps et sans déclamation qu'il se chargeât d'effacer des traités de 1815 tout ce qui les a marqués à l'empreinte de la violence et de l'iniquité, tout ce qui fausse en eux Téquilibre de l'Europe qu'ils ont eu la prétention d'établir. Toutefois, sans aller, par aucune provocation téméraire, au devant d'un remaniement de l'Europe, qui, pour n'être pas innninent, n'en est pas moins inévitable, nous avons dû le prévoir. De quelle manière aura lieu ce remaniement? S'accomplira-t-il pacifiquement ou révolutionnairement? Entre l'Opposition et nous, telle est toute la question, car sans doute l'Opposition ne pense pas que le partage de l'Europe, tel qu'il a été dicté par l'Angleterre en 1814 et 1815, soit immuable, définitif et le meilleur possible dans le meilleur des mondes politiques.
Toute la politique de l'Opposition se résume dans le désir que l'Angleterre et la France s'allient pour émanciper tous les peuples qui aspirent à devenir libres : en d'autres termes, l'Opposition veut mettre l'Italie et l'Allemagne au régime actuel du Portugal et de l'Espagne, régime que ces deux Etats ont fort peu à se féliciter d'avoir importé en toute hâte et avant le temps de la maturité? Voyez leurs finances, leur crédit, leur industrie, leur commerce, leur marine, leur armée, l'éclat qu'elles jettent dans les arts, les sciences et les lettres, le poids qu'elles pèsent dans les balances du monde, le bien-être, la paix, la concorde dont jouissent leurs populations à l'ombre de la tribune parlementaire et de la liberté de la presse ! Est-ce là vraiment un sort si digne d'envie qu'il y ait lieu de s'étonner que les peuples moins bien partagés ne se lèvent pas tous, comme un seul homme, pour ne pas demeurer plus longtemps privés d'un tel bonheur?
Selon toute vraisemblance, les gouvernements plus ou moins absolus ne laisseraient pas l'Angleterre et la France organiser ainsi la propagande révolutionnaire sans essayer de résister, de se coaliser et de se défendre. La prétendue grande politique, ressuscitée de 1830, nous conduirait donc droit à la guerre générale, s'il arrivait que l'on voulût l'appliquer. Eh bien ! qupnd la France, avec le concours de l'Angleterre, réussirait à donner des Constitutions à tous les peuples qui n'en ont pas, qu'y gagnerions-nous ? Quel serait notre rôle ? Nous aurions décimé notre population, épuisé nos finances, exposé la stabilité de nos institutions, suspendu et retardé l'exécution de travaux dont le prompt achèvement importe si essentiellement à notre agriculture et à notre industrie, détourné violemment toutes les idées de leur cours ; pourquoi ? — Pour assumer sur nous la responsabilité de toutes les fautes inévitables commises par des gouvernements improvisés et inexpérimentés, aux prises avec l'immense difficulté, le lendemain d'une révolution, de concilier l'ordre et la liberté, de souder le régime nouveau au régime brisé, de contenir les partis exclusifs, les ambitions individuelles, de ramener les vaincus, de modérer les vainqueurs, de se garder enfin de tout excès, de toute réaction alternative. A tout moment, à tout propos, il nous faudrait intervenir : ici, envoyer un régiment ; là, une Hotte ; ailleurs, une armée ; car, même ce qu'on appelle un gouvernement libre, un gouvernement représentatif, ne se fonde pas sans résistance et sans lutte. Est-ce que don Miguel n'a pas conservé des partisans en Portugal, et le fils de don Carlos des sympathies et des intelligences en Espagne? Voilà cependant où nous mènerait cette politique dans l'hypothèse la plus favorable, celle de son triomphe ; voilà où cette politique nous eût menés en 1831 si MM. Laffitte, Mauguin etBarrot n'avaient pas eu pour les combattre MM, Casimir Périer, Thiers et Guizot. Cette politique, nous le confessons, n'est pas la nôtre : à chacun sa tâche. Celle que nous nous sommes donnée n'est pas d'allumer les révolulions, mais, au contraire, de tout faire pour les prévenir,
car elles ne s'éteignent qu'après qu'elles n'ont plus rien à consumer. Elles s'éteignent ; on ne les éteint pas.
Au jeu des révolutions, on sait ce qu'on y peut perdre, on ne sait jamais ce qu'on y gagnera. Les États les plus forts y risquent leur nationalité ; les chefs, les plus prudents comme les plus hardis, les individus les plus obscurs, les moins inoffensifs, y jouent tous leur tête sur un billot ; les plus heureux sont ceux qui, par la fuite, parviennent à sauver ce dernier enjeu.
Si nous sommes les partisans déclarés de l'alliance russe, de l'alliance continentale, c'est qu'à nos yeux cette alliance est la seule voie qui conduise au remaniement pacifique de l'Europe, à un nouveau partage plus équitable, sans révolutions, sans guerres, sans propagande. Et le jour où ce partage aurait lieu, tel que nous le comprenons, l'Allemagne n'aurait plus rien à y perdre. Topographiquement, la Russie s'éloignerait d'elle ; la France, au contraire, s'en rapprocherait ; l'Allemagne, sous le point de vue du progrès des idées, y gagnerait donc doublement. Ce jour-là verrait se dénouer le lien de la Confédération germanique, comme trop étroite, pour faire place à une grande confédération maritime, où les vaisseaux, les canons et les tonneaux se compteraient respectivement comme se comptent aujourd'hui les régiments, les baïonnettes et les chevaux destinés à former les contingents des trente-huit États qui ont leur Diète à Francfort, présidée par l'Autriche. Ce n'est pas la politique, ce n'est pas la crainte d'un conquérant, ce n'est pas la main d'un vainqueur qui transformera infailliblement ainsi la Confédération germanique, et y fera entrer la France et la Russie. Ce sera la mécanique : oui, la mécanique, ce sera le progrès des machines, la crainte des classes laborieuses, la main de l'ouvrier, le développement de l'industrie, le manque de matières premières à échanger contre des matières ouvrées, le besoin impérieux de débouchés et de marchés, n'en fût-il plus au monde qui ne soient déjà aux mains de l'Angleterre.
L'alliance russe, l'alliance continentale!... à ce prix seul
est le remaniement pacifique de l'Europe, le progrès durable des saines idées de liberté, la solution des grandes questions de rénovation sociale dont les hommes d'État de l'Allemagne, en tête desquels nous plaçons le prince de Metternich, se préoccupent infiniment plus qu'on ne le fait en France, et même en Angleterre, dans ces deux pays où l'on se croit, peut-être à tort, beaucoup plus avancés, ce qui doit vouloir dire, apparemment, plus voisins de l'avenir.