‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 25 sur 132 · IV. Isolée · texte numérisé non relu

IV. Isolée

Telles sont les quatre alternatives entre lesquelles il faut que la France choisisse.

I. Alliée de V Angleterre !... On sait à quelles conditions la France l'a été depuis dix-sept ans : à la condition de concourir à tout ce qui pouvait ajouter à la grandeur et à la prospérité de Findustrie. du commerce et de la marine britanniques ; à la condition de nous effacer partout où les deux inQuences se trouvaient en présence et en lutte; à la condition de subir à Alger un consul dont la situation irrégulière est l'espérance opiniâtre qui a soutenu le courage, fait la force et entretenu (a persévérance d'Abd-el-Kader et des Arabes ; à la condition de lui accorder enfin, sous une forme ou sous une autre, le droit de visiter nos vaisseaux, ce droit auquel elle tenait tant et qu'elle avaijl en vain réclamé si longtemps; à la condition ou de nous humilier sous la crainte de la menace de guerre la plus arrogante et

la moins fondée, ou de voir ses ambassadeurs à Madrid et à Paris tenir l'étrange conduite dont nous avons été les témoins... Est-ce là l'alliance que vous voulez? S'il en est ainsi, soyez conséquents, et acceptez-la aux seules conditions qui peuvent la rendre durable. Ne vous exposez pas à la rompre pour une méchante indemnité de 25,000 francs, ou pour marier un de vos princes ! Si nous avions été les partisans de l'alliance anglaise, nous n'eussions pas protesté contre le droit de visite et l'indemnité Pritchard, nous eussions désapprouvé le mariage de M. le duc de Montpensier, et nous eussions trouve tout simple que la France s'arrêtât, à Tanger, devant un allié de l'Angleterre. Les alliés de nos alliés ne doivent pas être nos ennemis.

II. Alliée des États secondaires !... Quel est le rôle que cette alliance fait jouer à la France en Europe? Sans doute, c'est une noble mission que celle de protéger les faillies, d'entrenir l'espérance au cœur des opprimés ; mais il faut en voir toutes les conséquences, en mesurer toutes les charges. Alliée des Etats secondaires, la France a toujours à prévoir et à redouter une alliance formée contre elle entre l'Angleterre et la Russie. Alliée des États secondaires, la France, comme puissance continentale, n'occupe que le deuxième rang après la Russie ; comme puissance maritime, elle n'occupe également que le deuxième rang après l'Angleterre ; elle se condamne volontairement ainsi à nôtre, comme nous l'avons déjà dit, que la première des puissances de second ordre. Alliée des États secondaires, si la France a pour elle toutes les sympathies des peuples, elle a contre elle les défiances des gouvernements. Alliée des États secondaires, il faut que la France se tienne prête pour toutes les éventualités ; en conséquence, qu'elle entretienne une armée formidable et une marine imposante , ce qui représente une charge annuelle d'un demi-milliard au moins. Avec une telle charge ajoutée au poids de votre dette, réduisez donc ceux de vos impôts qui pèsent si lourdement sur les classes ouvrières, font obstacle à la consommation, élèvent vos prix de revient de telle sorte qu'il est impossixn. 11

162 t84Qf.

ble à votre industrie de prendre aucun essor sur aucun des points où elle est exposée à rencontrer l'industrie britannique; dégrevez donc la propriété, que l'hypothèque étouffe; achevez donc tous vos grands travaux publics commencés, vos lignes de chemins de fer, vos canaux, vos routes ; améliorez donc vos voies fluviales et vos ports; dotez donc ceux de vos services qui sont en souffrance ; faites donc enfin ce qu'il faut pour que la France, par l'illustration de ses écrivains, de ses savants , de ses artistes, par la renommée de ses monuments et de ses musées, de ses théâtres, garde la place que le siècle de Louis XIV et le règne de Napoléon lui ont faite à la tête des nations civilisées ! Alliée des États secondaires, la France cesse d'être une grande nation; ce n'est plus qu'une sentinelle, une vigie ; elle ne marche pas, elle piétine; l'initiative fait place à la consigne. Sous ses pieds sont des révolutions, au-dessus de sa tête est la guerre. Il n'y a que des révolutionnaires ou des aveugles qui puissent donner à la France le conseil de s'allier avec les États secondaires.

III. Alliée de la Russie /...La France peut réduire considérablement la dépense de son armée, et se servir des sommes devenues disponibles pour donner à son industrie, à son commerce et h sa marine, tout le développement qu'une fausse politique les empêche de prendre. Alliée de la Russie, la France devient une puissance navale de premier ordre, et le centre d'une grande confédération maritime, comme aujourd'hui l'Autriche est le centre de la confédération germanique. Alliée de la Russie, la France devient l'alliée du Continent ; leurs marines réunies protègent toutes les marines impuissantes à se protéger elles-mêmes, et la liberté des mers n'a plus rien à redouter de l'audace du pavillon britannique. Alliée de la Russie, la France attend patiemment que le jour soit venu de remanier pacifiquement l'Europe, ainsi qu'on doit le désirer dans l'intérêt de la prospérité de tous et de la sécurité de chacun. Alliée de la Russie, la ' France exerce au profit des peuples une influence tutélaire plus efficace que l'influence révolutionnaire qui a toujours

été le rêve, nous pourrions dire la chimère de l'opposition parmi nous. Tenez ceci pour certain : si la nationalité polonaise a encore une chance d'être rétablie, ce ne sera pas par une révolution, ce ne sera pas par la guerre, ce sera par la paix, ce sera par l'alliance de la France avec la Russie. A quoi l'alliance de l'Angleterre avec la France a-t-elle servi depuis 1830 ? A-t-elle empêché la Pologne de périr ? IV. Isolée !... La France n'a de force qu'une force d'expansion révolutionnaire. Oui, en effet, elle peut révolutionner l'Allemagne, l'Italie, la Suisse, galvaniser la Pologne, mettre le feu à l'Europe ; mais le feu qu'elle aurait allumé pourraitelle l'éteindre, et n'y aurait-il pas à craindre qu'il ne la consumât? Sans doute, la liberté est un bien précieux, mais c'est un bien qui ne suffit plus aux peuples; il leur faut aussi le bien-être, qu'une longue paix, mise habilement à profit, peut seule donner. Jetez les yeux à côté de vous; jetez les yeux sur les Flandres, où toute une population expire dans les angoisses de la faim; là, cependant, en Belgique, la liberté est à peu près aussi étendue, aussi absolue qu'on peut l'imaginer dans une société assujétie au régime des lois. Ne vous y trompez pas, la liberté est un mot qui a grandement perdu de son prestige depuis qu'on a pu mesurer, à l'œuvre, quelle était l'impuissance de la presse périodique, de l'urne électorale et de la tribune parlementaire, à résoudre les graves questions qui sont pendantes entre le riche et le pauvre, le maître et l'ouvrier, le très grand nombre qui manque du nécessaire et l'infîniment petit nombre dont l'aisance va jusqu'au superflu. Il ne faut pas s'abuser, ce n'est pas avec des droits politiques, les semàssent-ils à pleines mains, que les gouvernements désormais échapperont aux difficultés et aux périls que l'avenir laisse entrevoir. Le sentiment révolutionnaire (end à changer de nature; il n'est plus le même qu'à la fin du siècle dernier; il n'est plus le même qu'à l'époque de la chute de l'Empire et de la Restauration. Nul ne sait, nul ne peut prédire ce qui arriverait le jour où l'isolement de la France la contraindrait de demander à ce nouveau senti-

ment révolutionnaire des moyens d'attaque ou de défense. Il serait fort à craindre que ce ne fût plus la gloire, mais la vengeance qui devînt Pâme de la guerre ; que ce ne fussent plus les chefs qui commandassent aux soldats, mais les soldats aux chefs. Aveugles et imprudents sont ceux qu; érigent en système politique l'isolement permanent de la France. Cet isolement prolongé , ce serait la faiblesse au dedans, la défiance au dehors, l'insécurité partout; ce serait l'aggravation do nos budgets et la ruine de nos finances. L'isolement se traduit par la paix armée. La paix armée, ce sont deux boulets mis aux pieds de la nation à laquelle on dit : Travaille comme si tu n'avais aucun poids à traîner, et ne te laisse pas dépasser par la concurrence, sous peine de périr dans ia double torture, de ne pas vendre ce que tu auras produit trop chèrement, et d'être trop pauvre pour consommer ce que tu n'auras pu vendre. L'isolement d'un grand État comme la France ne saurait donc être qu'accidentel et non systématique, temporaire et non permanent.

Cela dit :

La meilleure alliance est celle qui nous imposera le moins de charges et nous donnera le plus de sécurité. Le meilleur allié est celui avec lequel nous aurons le plus d'intérêts communs et le moins d'occasions de contact involontaire, de frottements inévitables.

Nous avons déjà fait deux grandes expériences :

L'expérience de l'alliance anglaise, alliance si précaire qu'il a suffi du mariage de l'un de nos princes pour la rompre ;

L'expérience de lïsoiement, où nous avons vu, en 1840, l'Autriche, la Prusse et la Russie s'alher à l'Angleterre pour s'armer contre nous, à l'occasion de l'empire turc menacé par le vice-roi d'Egypte.

Il ne nous reste donc plus que deux expériences à faire :

L'alliance avec les États secondaires ;

L'alliance avec la Russie.

Nous venons d'exjtoser la question, résumons-la :

L'alliance avec l'Angleterre, c'est la snbalternité de la France, car c'est l'abnégation ;

L'alliance avec les Étals secondaires, c est la guerre, car c'est la révolution ;

L'alliance avec la Russie , c'est le progrès , car c'est la paix;

L'isolement systématique, c'est la décadence, car c'est l'impuissance.

27 septembre 1847.

Le 10 février 1825, M. de Villèle, alors président du conseil, écrivait à l'ambassadeur de France à Londres :

« Paris, le !«'" février 1825.

»... La France est dans une situation mixte qui lui impose une conduite plus ménagée et moins tranchée qu'aux États dont la position est simple. Nous avons un pied sur terre et l'autre sur mer, une constitution nouvelle et un roi de la famille qui règne sur nous depuis des siècles. Nous vivons sur un crédit fondé sur le produit de contributions indirectes, et nous n'avons de solide que le produit de notre sol. L'Angleterre nous regardera toujours comme le seul pays dont elle ait à redouter la rivalité sous les rapports qui la touchent le plus , et les puissances du Continent comme une monarchie imparfaitement restaurée, et dont les institutions nouvelles et l'ancienne puissance militaire mettront leur repos et leur sûreté en péril.

» Nous ne pouvons donc, en réalité, compter sur personne, et surtout nous ne devons nous livrer à personne. Aux injustices de l'Angleterre, nous devons opposer notre union avec les puissances du Continent ; aux exigences de ces dernières, la crainte de voir cesser l'union de tous les cabinets du Continent. Nous ne sommes assez forts ni pour résister seuls à l'Angleterre sur mer, ni pour lutter sur le Continent avec l'alliance formidable qui y existe.

» Que faire dans cette situation? Défendre notre honneur et notre sûreté envers et contre tous, si jamais on cherchait à y porter atteinte ; mais renoncer à la prétention d'imposer aux autres des lois que nous ne

sommes pas en état de faire exécuter. Ainsi , à l'égard de l'Angleterre, ne pas suivre son exemple quand elle fait mal, et lui dire nettement, comme nous le faisons, que nous ne l'imitons pas parce que nous trouvons qu'elle fait mal. A l'égard de nos alliés du Continent, résister à leurs exigences, si jamais ils en montraient de déraisonnables et de contraires à nos intérêts.

» Avec cette conduite peu brillante, mais sûre, maintenir le plus longtemps que nous pourrons la paix générale dont nous avons tant besoin pour réparer nos pertes, soit comme puissance maritime, soit comme puissance continentale, soit comme pays restauré après une terrible révolution.

» Attendre que les colosses continentaux ou maritimes qui se sont formés de nos débris et durant nos folies, s'affaiblissent ou se divisent; surveiller avec soin les nouvelles combinaisons que les événements doivent amener, et être toujours prêts à eu profiter, pour reprendre une place que ce qui reste encore à la France de force réelle et morale ne peut manquer de lui rendre bientôt.

» Voilà mon opinion sur l'ensemble de la conduite, ce qui n'exclut point l'examen, àchaque circonstance, des actes isolés qui pourraient contribuer à nous élever plus tôt à une plus forte position. Enfin les affaires de l'Orient peuvent amener sur le Continent des combinaisons propres à nous donner une plus haute importance.

« JH. DE VILLÈLE. »

Il y a dans cette lettre un éclair de vérité qui aurait dû suffire pour mettre M. de Villèle sur la voie de la seule politique tracée par les grands intérêts de la France. On s'étonne qu'il l'ait indiquée et qu'il ne l'ait pas comprise.

Il y avait, il y a tout un système dans ces trois lignes :

« Nous ne sommes assez forts ni pour résister seuls à l'Angleterre sur mer, ni pour lutter sur le Continent avec l'alliance formidable qui y existe. »

Oui, cela est vrai, la France n'est pas assez forte pour résister SEULE à l'Angleterre sur mer ; que fallait-il, que fautil donc faire ?

Il y avait, il y a à arborer le drapeau d'une grande confédération maritime ayant pour objet de supprimer « toute » lutte sur le Continent avec Valliance formidable qui y » existe. » Il y avait, il y a h rassurer le Continent et à le convaincre qu'entre lui et la France les intérêts ne sont pas rivaux, mais solidaires.

La France avait à prendre sa revanche contre l'Angleterre ; il fallait que la France la prît.

L'Angleterre, faisant de l'ambition victorieuse de Napoléon un sujet d'épouvantai! pour le monde entier, était parvenue à coaliser le Continent contre la France ; il fallait que la France h son tour parvînt à coaliser le Continent contre l'Angleterre, en montrant à TEurope la "Grande-Bretagne s'emparant successivement de toutes les mers, commandant tous les détroits, fermant toutes les issues, envahissant tous les marchés du globe.

Quelles représailles plus justes à exercer!

Quel exemple meilleur à suivre !

Quelle belle tâche, quelle belle œuvre pour une diplomatie habile, patiente, persévérante!

Si l'empire de la mer n'est pas moins glorieux à conquérir et moins précieux à conserver que l'empire de la terre, pourquoi donc le Continent alarmé, qui s'est ligué contre Napoléon à la voix de l'Angleterre, ne se liguerait-il pas à la voix de la France contre la Grande-Bretagne?

La France n'a conservé aucune de ses conquêtes, l'Angleterre a gardé toutes les siennes.

Il existe une sorte d'équilibre territorial créé par les traités; mais tout équilibre maritime a été rompu au profit de la suprématie britannique. L'équilibre maritime est-il donc moins important à rétablir et à maintenir que l'équilibre territorial? Qui pourrait le prétendre?

Tel est sommairement ce qu'il y avait h dire h l'Europe, et ce qu'on ne saurait trop souvent répéter.

Dès que la France reconnaît, et c'est la vérité, qu'elle n'est assez lorte ni pour résister seule à l'Angleterre sur mer, a ni pour lutter sur le Continent avec une formidable alliance, » la logique et la prudence veulent qu'elle fasse un choix afin d'avoir, au lieu de deux ennemis, un allié et un seul rival.

Mais c'est ici qu'arrive cette objection de M. de Villèle : « Les puissances du Continent regarderont toujours la » France comme une monarchie imparfaitement restaurée,

» dont les institutions nouvelles et l'ancienne puissance mi- » litaire mettent leur repos et leur sûreté en péril. »

C'était là précisément l'objection qu'il fallait détruire à tout prix. Or, le moyen de la détruire, c'était de donner à ces « institutions nouvelles » un fondement solide, en se servant de l'esprit de liberté pour modérer l'esprit de révolution ; c'était de rompre hautement, sans réticence et sans retour, avec les idées de guerre et de conquête qui n'avaient abouti qu'à la chute de l'empire et au désastre de deux invasions; c'était de chercher la puissance dans la richesse, au lieu de chercher la puissance dans la gloire; dans le développement du crédit, de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, au lieu de la chercher dans une extension soit de limites, soit de territoire ; c'était enfin de saisir toutes les occasions de montrer au Continent que la France n'avait pas dans l'avenir d'autres intérêts que les siens. Sans doute, la France ne fût pas parvenue tout de suite à apaiser les défiances du Continent ; mais de ce qu'une pohtique n'est pas l'œuvre d'un jour, s'ensuit-il qu'il soit préférable de n'en avoir aucune et de marcher au hasard dans l'isolement?

Lorsqu'on veut jeter un pont sur un fleuve, ne faut-il pas commencer par en détourner le cours et par en creuser le lit, afin de trouver le sol ferme au-dessous des sables mobiles ? Que fait le jeune homme judicieux qui aspire à conclure un mariage avantageux et honorable? II ne va pas s'offrir inconsidérément ; il travaille à se mettre dans une situation qui présente assez de garanties pour lui donner le droit et la liberté de choisir. C'est ainsi que se contractent entre les nations les alliances sincères et durables. Du jour où la France pacifique sera bien convaincue qu'il n'y a de grandeur et de prospérité pour elle qu'en s'unissant étroitement au Continent, et où elle réglera sur cette conviction l'emploi de ses ressources, le chiffre de ses régiments et celui de ses vaisseaux, ce jour-là, Talliance, pour être conclue, n'aura pas besoin d'être signée : elle n'existera pas encore de droit, en vertu d'un traité, qu'elle existera déjà de fait.

C'est ce qu'aurait dû comprendre M. de Villèle ; c'est ce qu'il n'a pas compris. Toute sa politique, il le déclare, consistait à attendre une occasion, à surveiller les combinaisons que les événements devaient amener. Mauvaise politique ; politique d'aguets, politique de rencontre, dont le moindre inconvénient est d'entretenir l'inquiétude dans les esprits et de semer partout l'instabilité ; politique de bascule, vide d'idées et grosse de risques ! Avec une telle politique de hasards et d'embûches, la paix est à peine une trêve ; on est toujours à la veille d'une guerre; il faut demeurer constamment armé.

Pas plus à l'extérieur qu'à l'intérieur, la politique de bascule n'est bonne. Assez de faits l'ont prouvé. Comment donc se fait-il que les régimes changent et que cette erreur leur survive ? Il n'y a pas, dans la dépêche de M. de Villèle, une seule ligne que les événements n'aient condamnée, une seule prévision qu'ils n'aient déçue. Cette dépèche trahit de la part de la Restauration l'absence absolue de toute politique.

La politique, la vraie politique, la gi'ande politique ne se fait pas avec de généreuses phrases, de patriotiques déclarations, de belles dépèches ; elle se fait avec des idées longuement mûries, des desseins invariablement arrêtés, des ressources habilement ménagées, un crédit solidement établi, un caractère fermement trempé ; elle se fait enfin avec un peuple, un homme et un but.

30 septembre 1847.

Non : quoi qu'on en puisse dire, l'erreur commise par M. de Villèle dans sa dépèche du 1®"" février 1825 est d'avoir écrit que a la situation de la France n'était pas une » situation simple, et qu''en réalité nous ne pouvions comp- » ter sur personne. »

En quoi donc la situation de la France n'est-elle pas simple ?

Serait-ce parce que la France n'est pas une île comme la Grande- Bretagne , ou un État n'ayant que des frontières de terre comme les royaumes de Bavière ou de Wurtemberg?

S'allier, répétons-le, c'est se compléter.

Qu'est-ce qui manque à l'Allemagne industrielle, représentée par le zollverein ? Des ports, des côtes , une marine en état de protéger son commerce. Ge qui manque au Gontinent est précisément ce que la France peut lui donner. Donc, la France et le Continent ont un intérêt commun et réciproque à s'allier.

La France a d'excellents ports militaires et de commerce dans deux mers : l'Océan et la Méditerranée; elle a une immense étendue de côtes; il ne dépend que d'elle d'avoir une marine formidable.

La France n'a pour cela qu'à réduire ses armées de terre au chiffre de baïonnettes strictement nécessaire pour assurer à l'intérieur le maintien de l'ordre et protéger en Algérie le développement d'un bon système de colonisation.

Les autres États du Gontinent ne tarderaient pas à suivre cet exemple; chacun d'eux pourrait alors consacrer au perfectionnement de ses voies de communication et de transport, à l'encouragement de son industrie, à l'extension de son commerce, et, enfin, au développement de sa marine, ce qu'il consacre aujourd'hui en pure perte à l'entretien d'un effectif militaire exagéré. Si faible que fût isolément chacune de ces marines, toutes, réunies à celle de la France, formeraient une imposante confédération maritime. La liberté des mers alors ne serait plus un vain mot! l'Angleterre, dont le trident pèse seul aujourd'hui dans la balance, aurait son contrepoids nécessaire.

G'est précisément parce que la France a six cents lieues de côtes, d'excellents ports, et peut avoir de nombreux vaisseaux, que sa situation est simple et que son alliance est utile au Gontinent. Gette alliance n'est encore qu'utile ;

un jour clic sera indispensable, comme le fut au Continent ralliance de l'Angleterre alors qu'il tremblait devant les armées victorieuses de Napoléon. Aujourd'hui, ce n'est plus dans son indépendance et dans ses capitales que le Continent est menacé : c'est dans son commerce et dans ses fabriques.

Le zollverein, s'il n'est la pierre d'attente sur laquelle doivent être scellées la réconciliation sincère et l'alliance durable du Continent et de la France, n'est qu'un dangereux contre-sens.

Lorsque les fabriques du zollverein auront un trop plein, où l'exporteront-elles , comment l'échangeront-elles ? Le zollverein aura sa marine! Soit. Mais qui la protégera contre la morgue et les avanies du pavillon britannique ?

Toutes les marines secondaires doivent s'unir, en vertu du même principe qui a groupé trente-huit États sous le nom de Confédération germanique. Ainsi le veut l'industrie! Une politique habile peut hâter la formation de cette confédération maritime ; mais, quoi qu'on fasse, tôt ou tard elle aura lieu par la force des choses.

Le jour où la France occupera dans cette confédération maritime la place qu'occupe aujourd'hui l'Autriche dans la Confédération germanique , ces paroles de M. de Villèle : « La France ne peut compter sur personne ; » ces paroles de M. de Villèle seront une violation faite à l'évidence.

La France n'est dans « une position mixte » (c'est fausse qu'on doit dire) qu'alors qu'elle a la prétention de tenir en équilibre le Continent par l'Angleterre, et l'Angleterre par le Continent, prétention qui a pour conséquence de nous imposer une armée qui nous coûte quatre cent millions par an, et une marine qui nous coûte cent millions : total, un demi-milliard. Armée trop faible pour intimider le Continent, marine insuffisante pour contenir l'Angleterre ! Deux dangers intermittents, et pas une force supérieure ! Comment une chose si simple, si claire, si manifeste, a-t-elle donc besoin d'être si souvent répétée pour être universellement comprise ?

Cette politique est plus sûre que celle qui consiste « à » attendre que les colosses continentaux ou maritimes qui » se sont formés de nos débris et durant nos folies, s''affai- » Missent ou se divisent. »

Pour le prouver, il suffit de rappeler la date à laquelle les lignes ci-dessus de M. de Villèie ont été écrites : 1®"" février 182j.

Il y a de cela vingt-deux ans !

Depuis cette époque, l'Angleterre s'est-elle affaiblie, le Continent s'est-il divisé ?

2 octobre 1847.

Il n'est aucune question qui importe plus à l'avenir de la France que celle soulevée par la dépèche de M. de Villèie du l*"" février 1823 ; aussi n'hésitons-nous pas à nous appesantir sur les explications qu'elle a soulevées.

Nous avions dit :

« S'allier, c'est se compléter, w

VUnion monarchique nous répond :

<( S'allier, c'est s'engager, et so'.nent se compromettre. »

Cela est vrai, si on s'allie mal ; cela est faux, si on s'allie bien. Se bien allier est donc toute la question. VUnion monarchique ajoute :

« Il faut, avant tout, avoir la liberté de bien choisir ses alliances. »

Dangereux principe ! fausse politique !

Choisir ses alliances, c'est risquer de se tromper; c'est déjà faire fausse voie. Un pays a des alliances naturelles qu'il ne peut pas plus changer à son gré qu'il n'est permis à la locomotive lancée sur un chemin de fer de s'écarter du rail. Or, s'il ne peut pas les changer, il n'a pas la liberté de les choisir. Croire et prétendre qu'un pays a la liberté de choisir ses alHances est une erreur profonde. Cette erreur

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nous coûte plus de deux cent millions par an, en ce qu'elle nous impose un pied de paix armée ruineux et inutile; cette erreur est un boulet que nous traînons au pied, qui ralentit notre marche et nous empêche de prendre notre essor.

V Union monarchique, qui n'ose pas contredire l'évidence de cette vérité, se borne à expliquer timidement que a ce » n'est pas en 1825 que la Restauration pouvait songer à » rallier le Continent sous le rapport maritime. » Notre intention n'est point ici de récriminer et d'accuser, mais uniquement de puiser dans les faits d'utiles enseignements. Cependant, nous ne saurions nous empêcher de dire rapidement, en passant, que, s'il y eut une occasion propice d'unir le Continent et la France par le lien des intérêts communs, ce fut certainement après l'expédition d'Espagne, en 1823. C'est ce que comprit admirablement M. de Chateaubriand, c'est ce que ne comprit pas malheureusement M. de Villèle. En cette occasion, l'homme de génie vît plus juste que l'homme d'affaires.

V Union monarchique ne fait qu'une objection à notre plan de politique extérieure, dont elle reconnaît la logique, c'est « d'être inapplicable dans l'état actuel des choses. » Objection banale qui devrait être usée depuis plus de vingt ans qu'on la répète; car cette objection ne date pas seulement de 1830, elle remonte plus haut, ainsi que l'attestent ces paroles de M. de Villèle du 1®"" février 1823 : « Les puissances » du Continent nous regarderont toujours comme une mo- » narchie imparfaitement restaurée, et dont les institutions » nouvelles et l'ancienne puissance militaire mettront leur » repos et leur sécurité en péril. Nous ne pouvons donc en » réalité compter sur personne ! »

Si cette objection était fondée, elle serait invincible; car il faudrait, pour qu'elle s'aplanît, qu'une contre-révolution vînt abattre en France l'œuvre d'un demi-siècle, et effacer les traces de deux Révolutions , de l'Empire et même de la Restauration. C'est ce qui ne saurait avoir lieu. Là où le régime représentatif et la liberté de la presse ont poussé

des racines, le pouvoir absolu et la censure ne sauraient plus jamais fleurir.

Au point de vue d'une alliance avec le Continent, nous le reconnaissons, la Restauration avait sur le gouvernement qui l'a remplacée des titres que celui-ci n'a pas; mais, à son tour, le gouvernement actuel peut mettre en avant des arguments qui manquaient à la Restauration, arguments d'un poids décisif et au moins égal au principe de la légitimité : nous voulons parler des chemins de fer, qui n'existaient pas en 1825, de la navigation à vapeur, qui ne faisait que de poindre, de l'immense essor pris par l'industrie dans tous les Etats que l'Angleterre n'a pas ruinés, tels que le Portugal et la Hollande; enfin, de la formation du zollverein. Entre tous les Etats de l'Europe, aujourd'hui, c'est h qui produira ce qui est nécessaire à sa consommation, c'est à qui fabriquera le mieux et le plus économiquement, c'est à qui importera le moins d'objets manufacturés et à qui en exportera le plus.

L'exemple de l'Angleterre a partout trouvé des imitateurs. Des vastes flancs du monopole industriel auquel elle aspirait, et qu'elle a possédé un moment, la concurrence est sortie de toutes parts armée de pied en cap. Chaque jour, cette concurrence grandit, s'étend et devient plus menaçante pour la prospérité, et peut-être même pour l'existence de cette immense manufacture qui s'appelle le Royaume- Uni. Or, qui dit concurrence industriefle dit lutte commerciale inévitable. En effet, il est impossible qu'une lutte prochaine n'éclate pas entre Angleterre, qui s'est emparée de tous les marchés du globe, entre l'Angleterre qui règne souverainement sur toutes les mers, et le Continent qui produit déjà plus qu'il ne peut consommer! Il ne faut qu'avoir des yeux pour prédire avec certitude cet avenir.

C'est outrager la majesté des souverains dans leur intelligence que de s'imaginer que cet avenir échappe à leurs regards, et qu'une seule question les absorbe : celle de la légitimité. Il est une question qui, aujourd'hui, les occupe bien autrt- ment, ei avec raison : c'est celle de savoir com-

ment assurer aux classes ouvrières, expropriées par les machines, assez de travail pour les mettre à l'abri de la faim.

La misère, qui fait douter de l'humanité et de la civilisalion, n'est pas un fléau moins terrible que la guerre, qui, elle, s'amnistie par l'héroïsme et la gloire.

Le douloureux spectacle de l'Mande, de l'Angleterre même, de la Belgique, et de quelques-unes de nos villes manufacturières, a contribué plus qu'on ne croit à faire perdre de leur importance exagérée aux Chartes constitutionnelles, même aux yeux des souverains !

Il n'y a pas aujourd'hui un homme d'État qui ne sache et qui ne dise que là n'est plus, que là n'est pas le danger.

Celui qui écrit ces lignes se souvient d'avoir recueilli ces paroles de la bouche même de M. de Metlernich : « Il n'y a » plus de questions politiques, il n'y a plus que des ques- » lions sociales. Celles-ci occupent toute ma pensée. » C'était en 1841, au château de Johannisberg.

Lorsque le principal ministre secrétaire d'État de l'empire d'Autriche s'exprime ainsi, n'est-ce pas le cas de dire qu'il faut avoir tout oublié et n'avoir rien appris pour répéter encore un vieux thème qui n'a plus de sens ? Les chancelleries sont moins en retard que les journaux. Nous en sommes fâchés pour l'honneur de la presse, mais c'est la vérité. Il n'y a que notre diplomatie qui marche de pair avec nos gazettes, et qui ne s'aperçoive pas que la vapeur a changé toutes les conditions de la politique.

4 octobre 1847.

Entre l'Union monarchique et la Presse, c'est à peine s'il existe encore l'ombre d'un dissentiment sur la question des alliances de la France. L'aveu suivant l'atteste :

« Le traité de Vienne, en opposant des barrières à l'influence française dans la politique continentale, n'a pu lui enlever un avantage naturel :

celui de se trouver à la tête de toutes les marines en dehors de l'Angleterre. La France est, en effet, comme le point d'appui des puissances maritimes de second ordre-, elle en est le centre commun. Depuis la Baltique jusqu'à l'Adriatique, il n'est pas un seul vaisseau qui ne soit en alliance naturelle et permanente avec tout vaisseau français. Cela résulte d'une situation dont il faut savoir se servir, sans s'imaginer qu'il soit facile d'organiser une fédération maritime capable de détruire la domination de l'Angleterre, o

Ce point essentiel admis et reconnu, sur quoi donc VUnion monarchique et la Presse diffèrent-elles ?

Sur peu de chose, on va le voir :

De ce que nous avons posé en principe qu'un pays a des alliances naturelles et qu'il n'a pas plus la liberté de les changer sans péril qu'il n'est permis à la locomotive lancée sur un chemin de fer de s'écarter du rail, VUnion monarchique en tire cette conséquence que, « s'il en est ainsi, la diplo- » matie ne sert à rien, qu'il suffit pour s'orienter d'ouvrir » les yeux et de laisser aller les choses. » VUnion monarchique nous permettra de le lui dire, cette conséquence est erronée. De ce que la locomotive ne saurait s'écarter de sa voie sans exposer aux plus graves dangers la vie des voyageurs, s'ensuit-il qu'elle n'a pas besoin d'un conducteur habile et vigilant qui la dirige et la surveille ? — Au contraire, la présence de ce conducteur est d'autant plus nécessaire que la plus légère déviation pourrait être funeste.

VUnion monarchique ajoute : « Mais il faut bien admettre » que le but final du traité de Vienne a été surtout de sé- » parer la France de l'Allemagne. » Soit; mais alors, raison de plus pour faire servir la paix et la diplomatie à effacer cette trace malheureuse de la guerre et tle la défaite. N'était-ce pas là, pour nos diplomates, une admirable tâche? Ce que nous leur reprochons précisément, c'est de ne l'avoir pas comprise, entreprise et remplie. L'établissement du zollverein, grande et pacifique idée, recueillie par la Prusse, mais semée par le Wurtemberg, était un pas fait dans les voies de l'émancipation industrielle. Or, tout pas fait dans cette voie était un rapprochement indirect vers la France. C'était une moitié de pont jetée sur le Rhin ; nous n'avions

qu'à construire l'autre moitié. C'est ce que nous n'avons pas su faire ; mais de ce que nous avons perdu un temps précieux, il ne s'ensuit pas que nous ne puissions mettre à profit celui qui nous reste encore. Seulement, c'est une raison de plus de redoubler d'activité. Laissons les usines et les fabriques du zollverein croître en nombre çt en importance; décidons-nous enfin à réduire, au profit de notre marine, un effectif militaire qui nous ruine et nous énerve, et cette fédération maritime s'établira d'elle-même par le double lien de la solidarité des intérêts et de la communauté des périls.

C'est ainsi que s'est formé successiv^ement le zollverein. L'union des douanes allemandes n'a pas été coulée d'un seul jet. Le zollverein a débuté par un traité d'alliance commerciale conclu en 1824 entre le Wurtemberg, la Bavière et les principautés de Hohenzollern-Sigmaringen et Hohenzollern- Hechingen. A la suite de la conclusion de ce traité, le Wurtemberg et la Bavière invitèrent les Etats voisins à y donner leur adhésion, espérant rattacher ainsi à leur ligue commerciale les États du midi et du centre de l'Allemagne. Cette ligue, dont l'idée fut primitivement attribuée à l'Autriche, commença par exciter d'abord les défiances de la Prusse, qui, dans une pensée défensive, s'empressa de s'allier, en 1826, à la Hesse-Electorale, pour jeter les fondements d'une autre ligue composée des duchés d'Anhalt-Kœthen, Anhalt- Dessau et Hesse-Hombourg. Plus tard, les deux ligues rivales n'en formèrent plus qu'une seule, dont la Prusse est devenue l'âme, et en dehors de laquelle l'Autriche est demeurée.

Non , certes , une fédération maritime entre les divers États du Continent et la France ne sortira pas toute coulée du moule diplomatique ; s'imaginer qu'il n'y aurait qu'à l'y jeter pour l'en retirer ainsi est une illusion et une erreur qui ne sont jamais entrées dans notre esprit. Mais, de même qu'il y a des intérêts qui s'excluent, il y a des intérêts qui s'attirent, qui sont par réciprocité ce que l'aimant est au fer ; c'est par l'attraction des intérêts communs, c'est par la

force des courants que se formera cette fédération maritime, couronnement de l'édifice portant ce nom : Paix européenne.

La marine est au commerce ce que le commerce est à l'industrie, comme la maturité est à la germination ce que la germination est à la semence. Au Continent industriel il faut des côtes, des ports et des vaisseaux! — Qui peut, qui doit les lui donner? — La France.

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