TERE PACIFIQUE
9 janvier 1848.
Nous ne comprenons que deux manières de faire de la diplomatie :
Avec la force, en s'appuyant sur les baïonnettes ;
Avec l'équité, en agissant envers les peuples faibles comme on agirait avec les peuples forts, comme on souhaiterait que ceux-ci agissent envers vous-même ;
En proclamant le droit d'intervention;
En protestant contre ce droit ;
En tranchant les questions par le sabre et le canon;
En les simplifiant par le bon sens et la bonne foi ;
A la manière de Louis XIV ;
A la manière de Washington, dont on ne saurait trop relire l'adresse d'adieux au peuple des États-Unis. Admirable adresse où se trouvent de si hons conseils I
Mais, une fois adoptées, l'une ou l'autre de ces deux diplomaties, l'une ou l'autre de ces deux règles de conduite, qu'on y soit fidèle !
Les peuples s'instruisent, c'est ce qu'on oublie trop facilement et trop généralement.
Partout leur intelligence s'exerce et s'élève.
Partout des journaux se publient. Partout ils sont lus avec
avidité. Ils ne sont pas la semence, mais ils sont l'araire, le semoir et la herse.
Or, que veut-on que les peuples pensent des gouvernements quand fis voient ceux-ci invoquer des traités pour les laisser violer, arborer des drapeaux pour les déserter, proclamer des principes pour les démentir, menacer pour ne pas frapper, protester pour ne rien empocher, argumenter longuement sur le Droit manifeste pour le laisser expirer sous le poids du Fait accompli ?
Si les gouvernements veulent que les peuples les prennent au sérieux, encore faut-il que les gouvernements soient sérieux et agissent sérieusement.
C'est ce qu'ils ne font pas, car ils se conduisent comme des procureurs qui plaideraient devant un tribuntl dont les juges seraient absents.
Quelle valeuront toutes ces protestations qui tombentdes chancelleries, emportées par l'oubli, comme les feuilles des arbres en automne, dispersées par le vent ?
Aucune.
Donc, à quoi bon des protestations inefficaces?
L'ère pacifique, cette nouvelle ère qu'ont ouverte l'imprimerie et la vapeur, la liberté de la presse et les chemins de fer, réclame un nouveau droit des gens. Le droit des gens encore en vigueur appartient à une autre époque, à un autre esprit ; la Guerre et le Passé ont leur droit des gens, la Paix et l'Avenir attendent impatiemment le leur.
Au lieu de perdre un temps précieux en protestations stériles et presque ridicules, ne vaudrait-il pas mieux cent fois l'employer à jeter les bases d'un code des nations, où faibles et forts soient déclarés égaux devant la justice et la raison, où toutes les difficultés importantes à prévenir soient prévues, où toutes les règles de conduite de nature à empêcher l'écart et l'abus soient tracées?
Ce qu'il y a de certain, ce qui ne sera contesté par aucun observateur attentif, par aucun lecteur impartial, c'est qu'il semble que peuples et gouvernements soient partout les deux extrémités d'un même levier mis en mouvement :
l'une s'abaissant en proportion que l'autre s'élève. Partout les peuples grandissent, et partout les gouvernements s'amoindrissent; partout la raison populaire est en progrès, et partout l'esprit gouvernemental est en décadence.
Ou il faut arrêter le progrès de la raison parmi les peuples, ou il faut arrêter la décadence de l'esprit parmi les gouvernements ; il n'y a pas un moment à perdre.
Jamais les gouvernements n'ont eu besoin de plus de prestige ; jamais ils n'en ont eu moins.
A quoi cela tient-il ? C'est qu'ils voient les questions là où elles ne sont plus, et qu'ils ne les voient pas là où elles sont.
Quand on parcourt toutes les dépêches que les gouvernements«changent entre eux, et qu'on se demande à quoi toutes ces notes et toutes ces protestations aboutiront, fautil l'avouer, le sentiment qu'on éprouve n'est pas celui d'une grande confiance dans la politique qui ne sait pas mieux employer le temps, qui complique tout et ne sait simplifier rien.