‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 28 sur 132 · FAIBLESSE OU FOLIE · texte numérisé non relu

FAIBLESSE OU FOLIE

14 août 1848.

D'où vient donc que la France, sous tous les régimes, monarchique ou républicain, régime du National ou régime du Journal des Débats^ comme sous tous les ministères, paraisse fatalement condamnée à ne pouvoir sortir de cette triste alternative tracée par ces deux mots célèbres, a/'a«blesseoxx folie, y> alternative contre laquelle se révoltent justement la noblesse de son orgueil, la mémoire de son passé, le pressentiment de son avenir ?

Qu'il s'agisse de la Pologne ou de l'Italie, de l'Egypte où de l'Espagne, la France est suspendue entre ces deux extrémités : faiblesse si elle recule, folie si elle avance.

L'heure de la décadence, cette heure à laquelle n'ont pu se soustraire les plus grands empires, l'empire romain luimême, aurait-elle donc déjà sonné pour la France? La France ne serait-elle plus la grande, la puissante nation qu'elle fut? Son épée ne pèserait-elle plus le même poids dans les balances du monde? Sa parole se serait-elle discréditée en se prodiguant auprès des rois par de vaines protestations, auprès des peuples par des engagements téméraires, par l'inanité des protocoles, par la banalité des sympathies? L'équilibre européen, enfin, serait-il déplacé?

Telles. sont les questions que s'adresse le publiciste qui, sans remonter plus haut que 1830, jette un regard attristé

sur le passé, ot voit la France, en 1848 comme en 1830, impuissante à secourir les États électrisés qui se sont révolutionnés à son exemple, impuissante à protéger des nationalités qu'avaient garanties les mêmes traités qui continuent à nous lier, impuissante, enfin, à faire prévaloir clans les conseils des souverains aucune grande et salutaire prévision.

Faiblesse ou folie! Non, il ne se peut pas que la France navigue plus longtemps resserrée dans ce détroit politique. Il faut qu'elle le franchisse.

Gomment ? — C'est ce qu'il est urgent de chercher ; c'est ce qu'il est important de trouver.

Ce qui était impossible sans témérité à la navigation à voiles, la traversée d'un détroit sous le feu des batteries, a cessé de l'être à la navigation à vapeur. Ainsi, le détroit de Gibraltar n'est plus, entre les mains de l'Angleterre, que la clé d'une serrure ouverte.

Eh JDien! pourquoi ne demanderions-nous pas aux inspirations fécondes d'une politiquenouvellece que nousavons demandé aux ressources épuisées de la politique ancienne ?

Ce qui prouve que la politique de l'épée a fait son temps, c'est l'impuissance même de la France.

Elle a une armée qui lui coûte 360 millions par an, qui, depuis 1831 seulement, lui a coûté six miliiards sept cent cinquante millions^ et cette armée, qui devrait lui donner de la force, lui en ôte.

Elle a une marine militaire qui lui coûte 140 millions, et cette marine attire plutôt le danger qu'elle ne l'écarté.

Elle a une diplomatie qui lui coûte annuellement plus de 8 millions, etcette diplomatie, qui devrait lui ouvrir une issue, ne la conduit qu'à une impasse. Avant Voltaire, on eût dit : cul-de- sac.

Oui, et nous devons nous en féliciter, la politique de l'épée a fait son temps. La guerre h coups de canons, entre peuples rivaux, pour être plus meurtrière qu'entre partis ennemis, n'en est pas moins barbare, et le sang qui coule pour reculer des frontières aussi bien que pour renverser des barricades est du sang humain. La guerre s'en va!

Regardez : l'empereur de Russie, beau-frère du roi des Pays-Bas, laisse, en 1831, la Belgique se séparer de la Hollande sans s'immiscer dans ce remaniement de la carte d'Europe, telle que l'avaient faite les traités de 1815. A son tour, la France laisse disparaître le royaume de Pologne, et la seule assistance qu'elle lui prête se borne à voter annuellement un amendement dérisoire conçu en ces termes : « La nationalité polonaise ne périra j^as. » Don Miguel et don Carlos sont écartés des trônes de Portugal et d'Espagne, sans que les Etats absolutistes interviennent autrement que par des vœux stériles. Le traité du 15 juillet 1840 est raturé par le traité du 13 juillet 1841. L'incorporation de la République de Cracovie à l'Autriche, incorporation qui soulevait les plus graves questions de droit, ne donne lieu, de la part de l'Angleterre et de la France, qu'à un échange de protocoles aussi peu sérieux dans la forme que dans le fond. Un petit État, la Suisse, accomplit bravement sa révolution intérieure sans tenir aucun compte des traités que lui imposent les grandes puissances. La République est proclamée en France ; elle est sur le point d'être proclamée en Belgique, en Prusse, en Autriche; la seule déclaration que dictent ces événements à la Russie est une déclaration éminemment pacifique. Le prince de Metternich est contraint de se réfugier h Londres où M. Guizot l'a précédé ; ces deux hommes d'État ne s'étaient jamais vus. Une diète officieuse, dont les membres se sont réunis on ne sait comment, prend, à Francfort, la place do la diète officielle, et délibère sans que la Confédération germanique songe même à lui demander en vertu de quels pouvoirs elle siège. L'intime alliée de l'Autriche, l'Angleterre, ne se borne pas h rester, au moins en apparence, indifférente à l'expulsion des Autrichiens du royaume Lombarde- Vénitien sur lequel ils régnaient ; lorsqu'elle sort de sa neutralité passive, c'est pour imposer à l'Autriche sa médiation armée d'accord avec la France.

Que prouvent tous ces faits désordonnés, toutes ces infractions à des traités qui tombent en lambeaux, que chacun

déchire, que nul ne défend ? Evidemment, ils prouvent que la vieille politique expire, qu'une politique nouvelle est sur le point de naître.

Cette évidence éclate de toutes parts ; mais partout les yeux, qui devraient s'ouvrir, se ferment comme éblouis à sa lumière.

La France, au lieu de laminer des rails, fond des canons ; la France, au lieu d'étendre son crédit par d'utiles institutions, l'éteint par des dépenses insensées ; la France, au lieu d'unir la Méditerranée à l'Océan par un chemin de fer, creuse autour de Paris un fossé où cent cinquante millions sont engloutis ; la France, au lieu de marcher h la tête des gouvernements, se traîne à leur suite ; la France, au lieu de voir le péril qui est devant elle et qui la menace, regarde le péril qui est derrière elle et qui ne la menace plus ; troublée par la crainte du danger chimérique d'une guerre européenne, elle tombe dans l'immense gouffre d'une révolution populaire.

Du moins l'expérience de 1831 va-t-elle lui servir ? Non. Même aveuglement. Mêmes fautes. Mêmes forfanteries. Même impuissance. Même dépense sans objet. Mêmes négociations sans issue. Même langage sans écho. Même alliance sans avenir.

Si la France, après le 25 février, au lieu de mettre la main sur la garde de'son épée et de semer l'argent aux frontières des Alpes et du Rhin, eût écouté les sages avis qui lui furent donnés ; si elle se fût appliquée à soutenir ses établissements de crédit, à entretenir ses fabriques, à empêcher le travail de ralentir son cours, à étendre ses marchés intérieurs, à alléger le poids de ses impôts; si la France, enfin, au lieu de songer à se faire craindre des gouvernements, ses rivaux, avait songé à faire envier son sort aux peuples, ses émules, la République, solidement fondée en France, eût accompli son tour d'Europe ; n'en n'eût interrompu sa marche, ne l'eût forcée de s'arrêter et de revenir sur ses pas. La Pologne et Tltalie n'auraient pas h nous reprocher de leur avoir donné de fausses espérances. Aujourd'hui nous

POLITIQUE EXTERIEURE DE LA FRAiNCE. 189

ne nous retrouverions pas encore une fois en présence de ces deux mots marquésau millésime de l'an 1840 :

Faiblesse ou Folie !

La France a raison, cent fois raison de pas vouloir se jeter dans l'inconnu d'une guerre qu'aucune puissance ne se dispose à lui déclarer ; mais en quoi elle a tort, grandement tort, c'est d'agir comme si la guerre, qui est impossible, était imminente ; c'est de se croire encore au siècle dernier ; c'est de méconnaître l'ère nouvelle qui s'est ouverte, ère essentiellement pacifique et industrielle.

Que dirions-nous de deux particuliers, en désaccord d'intérêt, qui échangeraient un cartel au lieu d'échanger une assignation ? Nous dirions qu'ils commettent un ridicule anachronisme, et qu'à moins d'outrage on s'assigne, mais on ne se bat plus.

Que disons-nous des partis qui, au lieu de terminer leurs différends par un débat et par un vote, dressent des barricades et s'arment de fusils ? Nous disons qu'ils sont insensés, barbares, sanguinaires; nous disons que c'est par des arguments et non par des balles que les questions sociales doivent se résoudre.

Pourquoi donc ce qui n'est plus permis aux partis ennemis le serail-il encore aux nations rivales? Pourquoi donc le droit de discussion, après avoir succédé au droit d'insurrection, serait-il moins inexorable pour la Guerre que pour la Révolution? Pourquoi l'une et l'autre ne disparaîtraientelles pas ensemble? Pourquoi les médiations, au lieu de venir après les batailles, ne les précéderaient-elles pas ? Pourquoi commencer par se battre, quand on doit finir par discuter ?

Que dans le passé il en ait été ainsi, ce n'est pas une raison pour qu'il en soit encore de même dans l'avenir.

Autrefois les peuples n'étaient rien, les souverains étaient tout ; la liberté de la presse n'existait pas ; les échanges du commerce étaient rares ; le crédit était local ; les communications étaient lentes et dispendieuses ; la navigation était incertaine. Aujourd'hui, les nations ne sont plus que de

grandes fabriques, d'immenses comptoirs qui se disputent non plus les territoires, mais les déboucliés. Les conquérants ont cédé la place aux fabricants ; sans doute cela est prosaïque à dire, mais cela est vrai : le crédit a vaincu la guerre, le bon marché a détrôné la gloire.

Ce qui est vrai déjà le sera bien plus encore dans vingt ans. Sachons donc le comprendre.

Isolée, la France ne peut risquer contre l'Angleterre une lutte maritime.

Isolée, la France ne peut s'exposer à coaliser le Continent contre elle.

Alliée du Continent, la France n'a rien à redouter.

S'aUier équivaut donc à désarmer.

Le rôle de la France, c'est de déclarer la guerre à la guerre ; c'est d'inaugurer un nouveau droit de gens ; c'est de féconder le germe des confédérations ; c'est de donner aux diètes dont le principe est consacré, une base moins circonscrite; c'est de ramener tous les différends à des questions de droit et de majorité vidées dans un congrès permanent qui pourrait prendre le titre (T Assemblée sociale, qui aurait sa tribune et ses scrutins. Pourquoi n'y aurait-il pas les étatsunis d'europe, comme il y a les états-unis d'amérique, ce qui n'empêche pas chacun de ces États d'avoir sa constitution distincte? Pourquoi l'Europe, reliée déjà comme elle l'est par d'innombrables chemins de fer qui mettent toutes ses capitales à quelques heures les unes des autres, n'adopterait-elle pas les mêmes monnaies, les mêmes mesures, et ne délibérerait-elle pas d'accord sur les questions qu'aucune nation ne peutrésoudre isolément? — De ce nombre est la question relative à la fixation d'un maximum des heures de travail. En Angleterre, aussi bien qu'en France, qu'en Turquie, la durée de la journée de l'homme est égale; elle a vingt-quatre heures ; pourquoi toutes les puissances civilisées n'arrêteraient-elles pas que, dans tous les Etats de la Confédération industrielle et maritime, la journée du travailleur ne pourra excéder dix heures? Dira-t-on que les idées que j'effleure rapidement sont des chimères, des réminiscences de

l'abbé de Saint-Pierre, de Henri IV et de Napoléon? A cette objection, je répondrai que les solutions les plus difficiles, en apparence, ne sont pas toujours les plus difficiles en réalité. Ce qui paraît insoluble, c'est ce que la France essaie en ce moment! Elle veut faire tenir une société industrielle en équilibre sur une baïonnette ; elle n'y réussira pas. Elle veut améliorer la condition du travailleur sans tenir compte de la concurrence étrangère: c'est marcher à reculons. Elle veut avoir des armées considérables et des fabriques prospères, ce qui s'exclut, parce que l'argent qui sert à nourrir les soldats grève d'autant le prix de revient de tous les produits. Elle veut avoir ^le faibles impôts et de gros budgets, ce qui est inconciliable. Elle veut être chevaleresque et mercantile, double prétention que l'Angleterre n'a jamais eue. Elle veut être révolutionnaire à l'extérieur et ne l'être pas h l'intérieur, ce qui est pour le moins une inconséquence. Elle veut enfin le progrès dans l'ornière. C'est la folie dans la faiblesse.

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