LA POLITIQUE FLOTTANTE
16 janvier 1849.
Nul ne peut contester que la situation contre laquelle la France se débat ne soit grave, très grave.
Une politique arriérée qui décore l'indécision sous le nom de prudence nous conduit à la décadence par l'ajournement de toutes les mesures qu'il serait le plus urgent de prendre. Nous n'en savons prendre aucune.
Perdre un temps précieux, nous appelons cela « gagner du temps. »
Ne rien résoudre, tout ajourner, semble être le mot que se donnent tous les ministres qui se succèdent.
Alors, à quoi bon qu'ils changent?
Nous avions espéré qu'en acceptant le ministère des finances, M. Passy y apporterait la volonté ferme, inébranlable de faire rentrer toutes les dépenses de l'Etat dans les limites tracées par les recettes, en coupant court à toutes les mauvaises raisons alléguées par une politique flottante au gré de tous les incidents, par une politique sans idées, sans direction, par une politique n'ayant ni racines qui la soutiennent, ni cime qui l'élève.
Encore une espérance qui nous échappe I La politique du nouveau cabinet, c'est lui qui l'a déclaré, n'est et ne sera que la continuation de la politique du ré-
gime déchu, de cette politique qui n'est ni la guerre ni la paix, qui nous aliène les gouvernements sans nous attacher les peuples, qui épuise noti'e trésor sans rien ajoutera notre influence; de cette politique, enfin, qui s'appelle la Paix armée, et qui s'appellerait plus justement la France ruinée.
Les paroles de M. le ministre des finances ne sauraient à cet égard laisser aucun doute; elles sont formelles; les voici : « Sommes-nous seuls en ce monde? N'avons-nous » pas à supporter une responsabilité énorme? N'avons- » nous pas à maintenir, au milieu des agitations de toute » l'Europe, le respect du nom de la France. »
Ce langage est celui que la France tient depuis 1830 ; où l'a-t-il conduite? A quelle hauteur l'a-t-il élevée? Le résultat le plus net qu'il ait eu a été de nous imposer en armements excessifs une dépense de sept milliards sur laquelle il eût été facile d'écononn'seï' moitié.
Non, certes, la France n'est pas seule en ce monde ; mais esl-il donc bien nécessaire que, sous prétexte de politique extérieure, elle se mêle aux affaires intérieures des autres États? Pourquoi ne les leur laisse-t-elle pas vider sans s'y immiscer autrement qu'à titre de médiatrice, quand sa médiation est réclamée? Il y a douze ans, en 1836, nous voulions intervenir en Espagne ! Il y a huit ans, nous voulions intervenir en Syrie ! L'année dernière, en 1848, nous voulions intervenir en Suisse, jeter la France entre la Diète fédérale et le Sonderbund, au nom des traités méconnus ! La question entre la Diète et le Sonderbund s'est vidée sans nous; aujuui'd'hui, qui en parle, qui y pense, qui s'en occupe ? Si la France s'est engagée inconsidérément dans la question italienne, eh bien ! il faut qu'elle s'en retire au plus tôt, en proclamant pour l'avenir la seule politique de notre temps qui soit sensée : la politique de non-intervention.
La politique d'intervention est de toutes les politiques la plus détestable : on sème des complications, on recueille des humiliations. Nous ne l'avons jamais comprise ; nous la comprenons moins que jamais.
Nous comprenons la guerre pour défendre son indépen-
194 flSâ».
dance ; nous comprenons la guerre pour s'immortaliser ou s'agrandir par la conquête; nous ne comprenons pas Pinlervention; nous ne comprenons pas la paix armée.
Mais le respect du nom de la France ! Que la France donne au monde l'exemple de l'ordre affermi par la liberté, de la paix fécondée par le crédit, d'un grand peuple moralisé par l'instruction, enrichi par le travail, et le nom de la France sera plus sûrement respecté qu'apposé au bas d'impuissantes protestations soit en faveur de la nationalité polonaise, soit contre l'incorporation de Cracovie.
La politique de M. Thiers a coûté à la France assez de milliards et d'humiliations pour qu'il soit temps d'y renoncer et d'entrer dans la politique de Washington, qui n'a pas, que nous sachions, nui à la grandeur des Etats-Unis, tout en en faisant la prospérité.
Nous avons déjà cité un passage du discours de M. Passy, ministre des finances ; en voici un autre qui n'est pas moins utile à recueillir :
« Ce qui importe, en France, c'est que le travail re- » prenne; c'est que chacun voie devant soi un avenir dé- » gagé d'incertitude, se livre au labeur dont les fruits ne » se récoltent qu'avec l'aide du temps. Or, ces incertitudes, » le meilleur moyen de les faire cesser, c'est qu'on sache » bien que la France serait prête à toutes les éventualités.»
Sans doute, ce qui importe à la France, c'est que le travail reprenne ; mais le plus sûr moyen qu'il ne reprenne pas, c'est de persister dans cette politique mouvante et fausse qui , avec sa grande prétention de parer à toutes les éventuahtés, n'aboutit qu'à l'impuissance. Cette politique, c'est l'incertitude en permanence, c'est l'incertitude systématisée, c'est-a-dire l'état do choses le plus contraire à l'essor du travail et du crédit.
On lait fausse voie ! on nous conduit à l'écueil, à l'abîme, aux coups d'État, aux révolutions ; on nous y ramène toujours par celte même ponte de la politique au jour le jour, politique funeste, politique condamnée par l'histoire de nos révolutions sans nombre et sans fin !
Quel est le moyen de ne pas se heurter en marchant ? Est-ce de regarder à ses pieds? Non; c'est de regarder devant soi à une certaine distance. Quel est le premier précepte à mettre en pratique pour ne pas écraser les passants quand on est à cheval, pour ne pas verser quand on est en voiture, pour ne pas échouer à bord d'une barque ou d'un navire ? C'est de se garder d'attendre que l'espace et le temps manquent pour éviter l'accident ou l'écueil. Qui ne regarde pas assez loin regarde trop tard ; qui regarde trop tard n'échappe à aucun faux pas, à aucun obstacle, à aucun péril. En politique, ce n'est pas sur le jour qu'il faut avoir l'œil ouvert, c'est sur le lendemain.
Nous faudra-t-il donc toujours vainement répéter, sous tous les régimes et sous tous les ministères, celle banalité contre laquelle s'indigne la fierté de noire plume ?
Ne voir, dans tout ce qui nous menace, que le remplacement de l'Assemblée actuelle par une autre assemblée, c'est ne rien voir; c'est donner aux événements, aux incidents, aux difficultés, aux complications, le temps de nous surprendre ; c'est épaissir au-dessus de nos têtes le nuage déjà si obscur de l'incertitude.
— Que faire?
— Ne pas s'exagérer l'importance de l'obstacle provenant de la présence de l'Assemblée nationale ; ne pas s'y arrêter oisivement; lever résolument les yeux devant soi et regarder quels sont les deux dangers sérieux qui nous menacent.
Ces deux dangers sont :
Premièrement, l'absence d'une politique extérieure nettement définie, fermement adoptée, hautement proclamée, qui règle nos rapports avec l'Europe ;
Deuxièmement, l'exagération toujours croissante de nos dépenses sans proportion avec le chiffre de nos recettes et le poids de nos impôts.
Qui empêche le ministère, en dehors de son sein, d'avoir une politique extérieure qui cesse d'être flottante? Qui l'empêche de se mettre résolument à l'œuvre pour combler
le déficit qui existe entre nos recettes et nos dépenses, déficit qui lend constamment à s'élargir?
Plus (V intervention sous aucune forme, plus de déficit sous aucun prétexte ; — telles sont les deux déclarations que nous voudrions lui voir apporter à la tribune, solennellement, et en termes qui provoquassent un débat approfondi, un débat qui obligeât tous les partis à venir exposer chacun la fin et surtout les moyens de sa politique.
Si nous ne nous hâtons pas de proclamer hautement la politique de non-intervention, le déficit de nos finances continuera d'exercer sur le crédit privé une compression funeste.
Là est le mal; il ne faut pas le chercher ailleurs que dans l'absence de toute direction, de tout principe qui détermine les rapports extérieurs de la France avec l'Europe.
Que le ministère ait une politique extérieure qui dégage la France partout où elle a été inconsidérément engagée; qu'il entre résolument, largement, dans la voie des économies , et l'incertitude qui s'oppose à la reprise du travail, au retour de la confiance, à l'essor du crédit , ne tardera pas à se dissiper.
« Faites-moi une bonne politique, et je vous ferai de » bonnes finances, » disait, en 1831, M. le baron Louis, alors ministre des finances.
Jamais ce mot ne fut plus vrai qu'aujourd'hui.
Il importe donc que le ministère s'explique ; il faut (jue la France sache où il la mène.
Est-ce à la guerre? Est-ce à la banqueroute? Est-ce enfin à une révolution nouvelle? Il faut que la France sache quels sont les moyens que le ministère possède de faire prévaloir ses vues à l'extérieur et de rétablir l'équilibre entre nos charges et nos revenus.
LA POLITIQUE DINTERVENTION.
1" avril 1849.
Le ministère a parié ; il a fait connaître sa politique ; rien ne nous gêne plus pour dire la nôtre.
Nous comprenons la paix comme nous comprenons la liberté.
Pour nous, liberté ne veut pas dire restriction. Pour nous, paix ne veut pas dire intervention. Paix , signifie paix; liberté, signifie liberté.
Nous ne comprenons pas les régimes bâtards ; et nous qualifions de la sorte le régime de la liberté restreinte et le régime de la paix armée.
Deux révolutions en dix-huit ans, voilà les fruits de la liberté restreinte !
Sur sept milliards, quatre milliards, au moins, dérobés à l'agriculture, à l'industrie , au commerce , à toutes les sources de la richesse publique, voilà les frais de la paix armée !
La France doit en avoir assez de la paix armée et de la liberté restreinte ; l'une et l'autre lui ont coûté assez cher! L'épreuve est complète. L'expérience a souverainement prononcé.
La paix armée est la conséquence du faux principe d'intervention.
Niera-t-on que ce principe soit faux? Demandons-lui ce qu'il a produit :
En 1823, il a produit l'expédition en Espagne.
Eu 1828, il a produit l'expédition en Grèce, l'incendie de la (lotie turque à Navarin.
En 1831, il a produit l'expédition d'Anvers, cet aflaiblissementde la Hollande au profit de l'Angleterre.
En 1832, il a produit l'expédition d'Ancône que plus tard nous avons dû évacuer.
En 1836, il s'en est fallu de peu qu'il ne jetcàt inconsidérément la France entre deux rivalités dynastiques : l'une représentée par la reine Marie-Christine, l'autre représentée par le prétendant don Carlos.
En 1840, il s'en est fallu de moins encore que, pour éteindre la guerre entre l'Egypte et la Turquie, il ne l'allumât aux quatre coins de l'Europe et ne reformât la coalition de 1815 contre la France.
En 1847, il a fait commettre à notre diplomatie deux fautes : l'une, en Suisse, en nous associant à la défaite du Sonderbund ; l'autre, en Portugal, en soutenant h Lisbonne des intérêts qui n'étaient pas les nôtres, et une politique en contradiction avec celle dont nous avions, en 1830, arboré le drapeau.
Maintenant, demandons au principe d'intervention ce qu'il a efficacement protégé ;
A-t-il protégé la nationalité polonaise ; a-t-il empêché le statut du 26 février 1832 d'effacer le royaume de la Pologne de la carte d'Europe ? — Non.
A-t-il protégé la République de Cracovie; en a-t-il empêché l'incorpoi'ation à l'Autriche , au mépris des traités de 1815? -Non.
Jamais (f intervention , sous aucun nom, sous aucune forme, sous aucun prétexte : — telle est notre politique, ou plutôt telle est celle dont Washington recommandait l'adoption et la pratique au peuple des États-Unis dans son
adresse d'adieu, portant Ja date du 17 décembre 1796. Ce n'est qu'à celte condition que la France reprendra en Europe son rang et son influence, car c'est alors seulement qu'elle pèsera dans les balances du monde de tout le poids que lui donneront la prospérité de ses finances, l'accroissement de ses revenus, la réduction de ses impôts, la diminution de sa dette, l'essor de son crédit, le progrès de son agriculture, le perfectionnement de son industrie, l'extension de son commerce, le développement de sa marine, l'amélioration de ses ports et de sa navigation intérieure, l'achèvement de ses voies de transport et de communication, l'augmentation de son transit, le bien-être de ses populations, l'étendue de ses libertés, l'influence de ses idées s'infiltrant par tous les pores de la civilisation : — Littérature, sciences et arts ! La politique tend chaque jour à se transformer plus qu'on ne parait s'en douter. Autrefois, l'état le plus puissant était celui qui se faisait cranidre ; aujourd'hui c'est celui qui se fait envier. La prépondérance qu'il exerce est surtout dans l'exemple qu'il donne.
Croit-on que les libertés dont l'Angleterre jouit depuis un siècle et demi n'aient pas fait, pour sa grandeur et sa suprématie, plus encore que toutes les guerres qu'elle a soutenues ? Le voisinage de ces libertés, leur contact n'a pas peu contribué à l'explosion de nos trois révolutions, en 1789, en 1830 et en 1848. Ces libertés, il faut qu'on s'y attende, il faut qu'on s'y prépare, ces libertés, fléaux ou bienfaits, ont pris le chemin de la France, elles feront le tour de l'Europe. On en pourra ralentir la marche, mais on ne l'arrêtera pas, quelque effort qu'on tente, quelque drapeau qu'on arbore, quelque victoire qu'on remporte.
Il n'y a pas, va-t-on nous dire, de principe dont l'application puisse être absolue sans dangers. C'est ce que nous nions, l'histoire en main et l'expérience sous les yeux. Nous affirmons qu'il y a moins de dangers, moins d'inconvénients à respecter les principes qu'à les enfreindre, à s'y enfermer avec scrupule qu'à en sortir par la voie de l'exception. Qui admet l'exception détruit la règle. Qui ouvre une brèche à
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l'abus, si élroilo qu'elle soil. lui livre hi place tout entière. Sans doute, un principe absolu peut être, en certaines circonstances, une gêne, un désavantage; mais sachez attendre : cette gêne que vous avez subie deviendra un jour, immanquablement, un appui qui vous servira, et ce désavantage dont vous avez souflert un avantage dont vous profiterez. Est-ce que la probité admet les exceptions? Est-ce que la vertu admet les capitulations ?
— Le principe d'intervention écarté, le principe de nonintervention admis, si vous étiez chef d'un cabinet, vous laisseriez donc l'Autriche, si elle le pouvait, s'étendre en Italie jusqu'à votre frontière? Vous ne vous opposeriez donc pas à ce que la Prusse se transformat en empire d'Allemagne ? Vous souffririez donc que d'aussi graves atteintes fussent portées à l'équilibre européen ? — Aller au devant de ces questions, c'est montrer que nous ne redoutons pas qu'on nous les pose. En effet, nous aurions moins peur de l'esprit de conquête que du principe d'intervention. On peut toujours prévoir à quelle limite extrême s'arrêtera la conquête ; on ne saurait jamais dire à quelles conséquences infinies vous entraînera l'intervention.
Toute nation qui met la force au-dessus du droit, et qui détruit une nationalité, s'expose à son tour à ce qu'on attaque et à ce qu'on détruise la sienne. Il suffit que ce principe soit proclamé solennellement et rappelé avec autorité en toute circonstance importante pour que toute crainte de conquête illégitime prenne rang au nombre des improbabilités politiques. Nous ne vivons plus au temps où les populations n'étaient rien, où les souverains étaient tout, où le peuple et le roi ne formaient qu'une seule volonté. Aujourd'hui, nos observations ne s'étendent pas au-delà de l'Europe, il faut que les rois comptent avec les peuples, et une guerre injuste qui n'aurait pas d'autre mobile que l'ambition d'un monarque, ne ti'ouverait pas facilement des subsides pour Talimenter. Le danger n'est plus dans l'esprit de conquête, il est dans le principe d'intervention. Qui soutiendrait le contraire nierait l'évidence !
Voyez, en Piémont, la conduite de PAutriche ! Elle peut s'emparer de Turin ; le fait-elle? Non, — Pourquoi ? —Parce qu'elle sait parfaitement que, loin de se fortifier en s'étendant en Italie, elle ne ferait que s'y affaiblir ; qu'en mettant la. paix du monde en question, elle mettrait l'existence de son propre empire en péril. Il n'y a plus aujourd'hui un souverain, un ministre, qui ne placent au-dessus des victoires incertaines de la guerre les avantages incontestables de la paix; il n'y a plus aujourd'hui un État, un cabinet, qui ne comprennent que les questions de travail, d'échange et de circulation gagnent tout le terrain que perdent les questions de guerre, de territoire el de frontière. Plus l'on avancera dans l'avenir, et plus les idées pacifiques feront de progrès; plus le crédit s'étendra et plus la solidarité des intérêts communs sera difficile à rompre.
Ne craignons donc pas de proclamer hautement, et de proclamer systématiquement le principe de non-intervention, sans nous laisser circonvenir par des considérations passagères empruntées à la politique du passé. Ayons foi dans l'avenir de la liberté, ayons foi dans le progrès de la civilisation! La liberté et la civilisation feront plus pour l'affranchissement des nationalités asservies que les représentations obséquieuses de notre diplomatie, et les démonstrations irritantes de nos corps d'armée. Vienne et Berlin ont maintenant une tribune et n'ont plus de censure. Aucune victoire remportée sur un champ de bataille, aucune citadelle militairement occupée ne vaudraient ce double triomphe. Disons-nous-le, el que celle conviction nous serve désormais de guide. L'Italie a maintenant à Vienne deux défenseurs plus puissants que la France et que l'Angleterre, c'est la liberté de la tribune, c'est la liberté de la presse. Nous n'avons rien de mieux h faire que de les laisser accomplir leur oeuvre de progrès, d'émancipation; nous n'avons rien de mieux à faire que de donner l'exemple de notre entière confiance en eux.
Par la paix, la liberté s'étendra ; par la liberté, la paix s'affermira. Quiconque aime sincèrement la liberté doit ai-
mer prolondémont la paix. Quiconque est dévoué à l'affermissement de la République doit être exposé à toutes les idées, à tous les prétextes d'intervention, car si la France veut se tenir toujours prête à protéger les nationalités opprimées et les révolutions menacées, il lui faudra constamment entretenir une armée de 800,000 hommes, ainsi que l'a demandé à la tribune M. Tliiers. Or, il n'y a pas d'armée sans chef, et plus l'armée qu'il commandera aura d'empire, moins il aura de force pour résister à la tentation de changer la forme du gouvernement. Aux Étals-Unis, c'est ce que les Américains ont très judicieusement compris. Si faible que soit l'armée, ils la trouvent toujours trop forte, et ce n'est jamais sans un mélange d'anxiété qu'ils voient grandir dans une expédition la renommée militaire d'un de leurs généraux.
M. Ledru-Rollin et ses amis, en parlant comme ils parlent, ont prouvé qu'ils sont plus révolutionnaires que républicains ; ou, si ce sont des républicains, ce sont des républicains du passé et non de l'avenir; ce sont des républicains qui n'auront pas de cesse qu'ils n'aient détruit leur œuvre en précipitant la France dans une guerre où la liberté serait la première victime immolée pour nous rendre la victoire propice.
La République ne peut subsister que par la paix ; la paix ne peut s'affermir qu'en renonçant au principe d'intervention ; pousser à la guerre, c'est pousser au renversement de la République et au rétablissement de la Monarchie, Il est bon que chacun sache ce qu'il veut; il ne suffit pas de savoir d'où l'on vient, il faut encore savoir où l'on va.
Paix et Liberté sont deux mots inséparables dans notre pensée.
Rompez la paix : — si vous êtes vainqueurs, vous aurez l'Empire et le despotisme plagiaire ; si vous êtes vaincus, vous aurez la Restauration et la charte octroyée.
Maintenez la paix : — si vous restreignez la liberté, si vous faites obstacle à son cours, si vous laissez à l'esprit d'insurrection mal éteint un aliment, moins que cela, un
prétexte, vous aurez la Révolution de 1830 et la Révolution (le 1848.
La liberté n'est pas moins nécessaire à la paix que la paix à la liberté I
Si les Anglais ont conservé la liberté chez eux, quoiqu'ils fussent en guerre avec la France, cela tient d'abord à ce que l'Angleterre luttait contre nous plus encore avec les subsides qu'elle fournissait à nos ennemis, qu'avec les soldats qu'elle mettait en campagne; cela tient ensuite à sa posisilion insulaire, qui lui donnait un immense avantage, car la navigation à vapeur n'existait pasencore ; cela tient enfin à la différence d'esprit qui distingue les Anglais des Français. Les Anglais ont l'esprit national qui unit, et non pas l'esprit révolutionnaire qui divise ; les Français ont l'esprit révolutionnaire qui divise, et n'ont pas l'esprit national ([ui unit.
Nous voulons la liberté, donc nous ne voulons pas la
Paix et Liberté! Ces deux mots sont les deux faces de notre politique. Par la liberté nous justifions la paix ; par la paix nous fécondons la liberté, qui, par cette fécondité môme, se propagera en Europe plus certainement que par l'agitation, plus efficacement que par l'intervention, sans jamais exposer la France à aucun reproche, ni de la part des peuples l'accusant de les avoir égarés, ni de la part des gouvernements l'accusant de les avoir ébranlés.
23 juin 1849.
Intervention politique el impuissance financière sonl l'une à l'autre ce que l'effet est à la cause.
Si la France n'avait pas eu la manie de se mêler depuis trente ans de ce qui ne la regardait pas, soit en Espagne, soit en Grèce, soit en Hollande, soit en Italie, elle eût épargné plus de six milliards avec lesquels elle eût achevé ses
routes, ses canaux, ses chemins de fer, amélioré sa navigation fluviale et ses ports, étendu sur son territoire le transit européen, fécondé son agriculture, allégé le budget, dégrevé l'impôt, développé le crédit, répandu l'instruction à tous les degrés, multiplié les marchés de son industrie, haussé le chiflVe de sa production, abaissé le niveau de sa consommation, accru l'épargne par le travail, le bien-être par l'épargne, cl la moralité publique par le bien-être populaire.
Le 24 février 1848, la France n'aurait pas eu une dette flottante sous le poids excessif de laquelle il s'en est fallu de peu que ne sombrât l'arche de la dette consolidée.
Abstenez-vous systématiquement de toute immixtion étrangère, et la question de la paix à tout prix ne se posera jamais ! Moins vous vous mêlerez des affaires des peuples voisins, et moins il viendra à l'idée des gouvernements rivaux de se mêler des vôtres. La crainte qu'on ne vienne attaquer votre territoire pendant que vous seriez ainsi occupé à le rendre assez fécond afin de donner à ses trentesix millions d'habitants une alimentation abondante et saine, cette crainte est aussi chimérique que celle d'un incendie s'allumant sans feu.
Pourquoi viendrait-on attaquer la France inoffensive et prospère ? — Serait-ce parce que sa prospérité exciterait à un trop haut degré l'envie des autres peuples? Oh! rassurez-vous ; une telle guerre ne serait pas à craindre le jour où, de l'aveu de ces peuples, la France serait la grande nation expérimentale, la grande nation modèle, donnant l'exemple de tous les progrès pacifiques, de tous les perfectionnements, se proposant pour objet le bien-être universel.
Si des gouvernements étaient assez insensés pour menacer la France pacifique et civilisatrice, croyez-le bien, ce ne serait pas contre elle, mais contre eux que se lèveraient les populations.
Toute la politique de l'avenir est dans ces deux mots inséparables : PAIX et LIBERTÉ.
. Oui, inséparables, car si vous n'ouvrez pas à la paix du-
rable une large issue, la compression des idées se traduira par des révolutions périodiques.
La paix vit de liberté, comme la guerre vit de gloire.
Nous ne combattons si intrépidement pour la liberté incontestée que parce que nous voulons systématiquement la paix durable, la paix féconde.