‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 4 sur 132 · M IS-SO · texte numérisé non relu

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si compliquées, existe relativement aux aff;iires d'Orient ; les cinq puissances sont également décidées à maintenir l'indépeudauce et l'intégrité de l'empire ottoman. »

La même déclaration était placée , le 23 décembre suivant, à l'ouverliire de la session de 1840, par le cabinet du 12 mai, dans la bouche du roi :

« Notre pavillon, de concert avec celui de la Grande-Bretagne, et fidèle à l'esprit de cette union, toujours si avantageuse aux intérêts des deux paj's, a veillé sur I'i7u1p.pendance et la sûreté immédiate de l'empire ottoman. Notre politique est toujours d'assurer la conservation de Vintégrilé de cet empire, dont l'existence est si nécessaire au maintien de la paix générale. »

De ce qui précède, que faut-il conclure? Evidemment que Vacco)-d proclamé si hautement dans la note du 27 juillet 1839, dans le discours de clôture du parlement anglais et tians le discours d'ouverture des chambres françaises, n'a jamais existé qu'en paroles, qu'on ne s'est jamais ni entendu ni même expliqué sur ces mots : Vindépendance et Vintégrilé de Vempire ottoman, si souvent, si burlesquement répétés par les cinq plénipotentiaires des grandes puissances, et par les quatre assemblées législatives de deux grandes nations.

Ti^ansportées à la scène par Molière, ces déclarations vaines et solennelles sur l'intégrité de l'empire ottoman, feraient pâmer de rire ; non, en vérité, ce n'est pas de la politique qu'on a fait, c'est une comédie qu'on a jouée , et si la France n'a pas voulu y remplir le rôle qu'elle avait commencé par accepter, c'est un tort tlont nous ne saurions l'accuser; mais, pour être justes, il ne faut pas dire qu'elle a été tenue à l'écart de la conférence par les quatre autres puissances, il faut recomtaître que c'est elle-même qui a voulu s'y mettre.

Or, si cela est incontestablement établi par les faits, la France est-elle maintenant lundéc ;i se i)lain(lre de n'avoir pas été appelée à participer à la signature des conventions dont elle ne voulait j)as accepter la solidarité, et parce que je traité de quintuj)le alliance s'est trouvé nécessairement

POLITIQUE EXTÉRIEURE DE LA FRANCE. 4o

réduit à un traité de quadruple alliance, sommes-nous fondés à considérer un tel acte comme équivalant à une déclaration de guerre? Notre conviction profonde, puisée dans l'élude des faits et dans des informations précises, est que les quatre puissances contractantes, en signant le traité de Londres, n'ont pas eu un seul instant l'intention de diriger une menace contre la France, et qu'elles étaient fort loin de prévoir que leur conduite reçût l'interprétation que lui ont donnée les journaux de M. Thiers.

S'il est vrai que les choses se soient passées ainsi, s'il est vrai qu'il n'y ait eu dans le traité de Londres aucune préméditation, ni directe, ni indirecte d'hostilité contre la France, la conduite de M. Thiers a-t-elle été celle d'un honnne d'Etat habile, a-t-il fait ce qu'il devait faire, a-t-il pris la meilleure voie (|u'il eût à suivre? Suivant nous, il a pris lu moins bonne. Il est toujours temps de se fùcher, il n'est pas toujours temps de s'explitjuer. La guerre n'est un bon argument (lu'autant que c'est le dernier qu'on emploie, et il nous semijle (^ue la paix vaut la peir.e (ju'on y regarde à deux fois avant de la rompre. La diplomatie apparemment n'a pas été inventée uniiiuement pour ajouter un chapitre de plus au budget de l'Étal, et si dans les circonstances où elle devrait être utile elle n'est bonne à rien, alors qu'on le dise, et qu'on reporte sui' les départements de la guerre et de la marine les neuf millions qu'elle coûte!

M. le président du conseil, ministre secrétaire d"État, ne saurait piétexter que les ad'aii'es d'Orient Tout pris à Timproviste, il y a assez longtemps qu'elles durent pour qu'il ait eu le loisir d'en étudier toutes les complications et de se ménager, les combinaisons les plus défavorables échéant, les moyens d'en sortir avec avantage et sans guerre, car, ici, la guerre ne serait pas une issue, mais un gouffre,

« Quand le cabinet du l^' mars est arrivé, les propositions Brunow al • laient être signées; une idée du général Sébastiaui a seule différé cette signature ; le général avait suggéré au cabinet anglais la pensée d'appeler à l.ondres un plénipotentiaire turc pour traiter avec ce plénipotentiaire la

question d'Oiùeiit. Cette idée, adoptée par lorJ Pahnerston, avait fourni le moyen de gagner deux mois. »

Tels sont les termes dans lesquels la question d'Orient est posée par la Revue des Deux Mondes ; nous pourrions leur opposer les renseignements suivants, dont l'exactitude nous est garantie :

(( M. Thiers, s'il l'eût voulu, aurait pu empêcher le traité du 15 juillet de se conclure, en acceptant une transaction qui donnait satisfaction à la fois aux intérêts de la politique française etaux intérêts du pacha d'Eg3'pte.

» L'Autriche et la Prusse n'ont aucun intérêt dans la question qui s'agite en Orient, ou du moins ces intérêts sont si minimes, si lointains, que l'intervention de ces deux puissances, dans les négociations suivies à Londres, avaient hien plus pour but de concilier la France, l'Angleterre et la Russie, que de retirer un profit quelconque des résolutions qui pouvaient être prises. M. de Metternich, en insistant p.articulièrement sur la nécessité d'un accord européen, désirait soustraire l'empire ottoman à la protection exclusive de la Russie, et rendre l'Europe entière solidaire de la paix de l'Orient. Si l'Autriche et la Prusse se sont rangées du côté de l'Angleterre et de la Russie, 'c'est qu'elles espéraient que l'accord de ces deux puissances serait une garantie pour le prompt rétablissement de l'ordre en Orient, et pour un ajournement indéfini des projets d'anéantissement et de partage.

» Or, que s'est-il passé pendant le cours de ces négociations ?

» La France et l'Angleterre se trouvaient divisées sur la question importante de la Syrie. La Russie s'était hâtée de profiter de ce dissentiment; et, abandonnant tout à coup ses prétentions au protectorat de l'empire ottoman, elle avait proposé un arrangement auquel elle savait bien que la France n'adhérerait pas. L'Autriche et la Prusse n'approuvaient pas, au fond, la violence qu'on voulait faire au pacha ; mais quel intérêt avaient-elles à s'y opposer? — Ce qui leur importait, comme jo vous l'ai dit, c'était d'amener une prompte solution. Le traité proposé par la Russie, et consenti par l'Angleterre, leur paraissait tout finir, et c'est pourquoi elles y ont apposé leurs signatures. Elles ont essayé, pendant le cours de la négociation, de mettre la France et l'Angleterre d'accord. Elles ont offert à M. Thiers une transaction que les collègues de lord Palmerston l'auraient forcé à accepter. Enfin, les cours de Vienne et de Berlin ont proposé à la France de faire agréer aux cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg une transaction sur ces bases :

» L'Egypte, le pachalik de Saint-Jean-d'Acre, l'île de Candie et la Syrie concédés au vice-roi. L'Egypte et Saint-Jean-d'Acre avec l'hérédité; la Syrie et Candie viagèrement.

■) Quel intérêt la France avait-elle donc à repousser cet arrangement ? Aucun. Le pacha s'en serait contenté, et s'il ne s'en était pas contenté, le

traité qu'on proposait ne slipulail aucune mesure de coercition. M. Tliiers a fermé l'oreille à ces propositions pacifiques. Il a cru, jusqu'au dernier moment, que son influence sur le gouvernement anglais empêcherait l'arrangement séparé dont la France était menacée. II espérait que son habileté amènerait le divan à conclure un arrangement direct avec le pacha ; et, dans ce but, il a entamé des négociations à Constantinople et à Alexandrie. Quelle folie et quelle illusion ! Comment pouvait-il raisonnablement espérer que la Porte, soutenue par les quatre grandes puissances, aurait consenti à se dépouiller elle-même? Comment M. Thiers a-t-il pu croire un seul instant que des négociations à Constantinople et à Alexandrie échapperaient à la vigilance de lord Ponsonby et de M. de Boutenieff'? C'était là espérer l'impossible, et précipiter la conclusion du traité entre l'Angleterre et la Russie. C'est aussi ce qui est arrivé. La révolte de la Syrie a certainement précipité la conclusion du traité ; mais ce qui l'a précipitée davantage encore, c'est la destitution de Khosrew-Pacha, due à l'influence de M. de Pontois ; c'est, en un mot, la crainte qui s'est emparé de l'Angleterre de voir intervenir un arrangement direct sous l'influence exclusive de la France. »

Mais nous acceptons les explications de la Revue des Deux-Mondes sans les contester.

Ce qui résulte des explications données par M. Thiers lui-même, c'est que, lorsqu'il a repris la direction des affaires, l'Angleterre avait déjà rompu tacitement avec la France, et que la complicité de loi'd Palmerston et du baron de Bruncw n'était plus alors un fuit douteux. Donc M. Thiers ne pouvait plus se faire d'illusions, dolic il devait raisonner dans l'hypothèse où il ne parviendrait pas à changer les dispositions du cabinet anglais ; donc ce qu'il avait alors h faire était de s'occuper, toute autre affaire cessante, de mettre à profit le délai do deux mois, « dû à l'heureuse » inspiration du général Sébastiani, » pour opérer une scission entre les quatre puissances contractantes. Entre quatre puissances dont les intérêts ne sont pas identiques ni égaux, le plus diflicile n'est pas de les diviser, mais de les tenir unies. M. Thiers, en agissant avec prudence, décision et célérité, avait donc la presque certitude de réussir. La conduite que tenait l'Angleterre était une occasion favorable qui s'offi-ait à la France d'en finir avec cette alliance contractée pour d'autres temps. L'union des quatre puissances, c'était l'isolement de la France, c'était la guerre de

la France contre l'Europe, c'est- à-dire la guerre la plus désavanlageuse qu'elle put faire, la guerre sous laquelle elle a déjà succombé ! Cette union, il fallait donc à tout prix la rompre, soit en continuant les négociations déjà entamées avec TAulriche, soit en se retournant franchement vers la Russie. M. Tliiers avait le choix entre ces deux parlis; l'un assurait le statu quo, l'autre remettait le sort de l'Angleterre entre les mains de la Russie et de la France, qui aurait pu alors tirer de l'alliée qui l'avait trahie une éclatante revanche.

Supposons qu'entre la France et la Russie un traité fût intervenu dans lequel, certaines éventualités échéant, la Russie se serait réservé de prendre possession de Constantinople; ce traité, s'il avait en même temps assuré l'indépendance de l'Egypte et de la Syrie, en les plaçant sous la protection de la France, ce traité n'eût-il pas mieux valu qu'une guerre générale, extrême, où nous risquons d'avoir contre nous trois armées et deux marines puissantes, celles de l'Angleterre et de la Russie ; où nous avons enfin tout à perdre, rien à gagner? Nous ne sommes pas des partisans de la paix à tout prix, loin de là ; nous ne disons pas qu'il n'est point clés circonstances où la guerre ne devienne une extrémité nécessaire* mais nous disons qu'une grande nation telle que la France, à moins qu'elle n'ait à repousser une invasion de son territoire, doit se tenir en garde contre son premier mouvement, et ne doit faire la guerre qu'après avoir mis, non-seulement le droit, mais encore l'avantage de son côté. Les vengeances que l'on contient et pour lesquelles on prend son temps ne sont pas les moins assurées ni les moins éclatantes. Dans une guerre, ce qui importe, ce n'est pas l'empressement avec lequel on la commence, mais la manière dont on la termine ; une défaite arrive toujours assez tôt, une victoire n'arrive jamais trop tard.

Depuis le 1®"" mars, qu'a fait M. Thiers? S'est-il occupé sérieusement de la question d'Orient? Quels moyens a-t-il nn's en œuvre pour dissoudre l'alliance dont la France s'était séparée? A-t-il agi près delà Prusse? A-t-il pressenti

la Russie? A-t-il tenté de renouer les négociations que l'Autriche avait accueillies? Ce qu'a fait M. Tliiers depuis quatre mois, nous allons le dire : — il n'a pensé ni à l'Egypte, ni à la Turquie, ni à l'Angleterre, ni à la Russie ; il avait bien autre chose à faire ; les trois premiers mois de son avènement, avril, mai et juin, il les a exclusivement employés h faire des conquêtes individuelles qui rendissent sa majorité moins incertaine ; le dernier mois, celui de juillet, il l'a consacré à calmer les mécontentements de ses amis et à leur faire prendre patience ; à endoctriner la gauche, à entretenir la discipline et l'harmonie parmi ses journaux; n'est-ce donc rien que tout cela? Aussi le traité de Londres est-il venu le surprendre le lendemain même du jour où le Constitutionnel attribuait au seul prestige du nom de M. Thiors la double pacification de l'Espagne et de l'Orient! Ainsi réveillé en sursaut, M. le président du conseil, qui n'avait rien prévu, qui n'avait rien préparé, au lieu de réprimer, en homme d"Ét'at, ses premières impressions, leur a donné le libre cours que vous savez ; au lieu de faire de la politique, il a fait de la colère ; au lieu de faire de la fermeté, il a fait de Pintimidalion ; au lieu de faire de la diplomatie, il a fait du journalisme.

L'étranger menace la France ! se sont écriés les journaux ministériels; et àf ce cri, la France tout entière a aussitôt répondu avec acclamation. Elle est déjà prête à quitter ses champs et ses ateliers, à laisser inachevés ses chemins, ses routes, ses canaux, ses bâtiments d'écoles, pour s'élancer aux frontières I La France est ainsi faite ; avec un seul mot : Liberté ! on la divise ; avec un seul mot : Gloire ! on k rallie. Contre ce cri répété par cent échos, une seule voix s'est élevée pour protester, c'est la nôtre. On a essayé de l'étouffer, elle a redoublé. Mais, rassurez-vous ; le jour où elle devra se taire, vous ne l'entendrez plus; le jour où, au lieu de contenir l'élan national il faudra le soutenir, ce jourjà elle retentira aussi haut que la plus retentissante.

Mais ce jour-là n'est pas encore venu; — espérons qu"il ne viendra pas ! — nous pouvons donc en toute liberté dire

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