‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 39 sur 132 · OUDINOT DE REGGIO · texte numérisé non relu

OUDINOT DE REGGIO

Les triumvirs à M. de Lesseps.

u Accord, paix intérieure , détermination réfléchie , enthousiasme, générosité de conduite, vœu spontané et formel des municipalités, de la garde nationale, des troupes, du peuple, du gouvernement et de l'Assemblée souveraine en faveur du régime existant, vous avez, monsieur, observé tout cela ; vous l'avez redit à la France, et nous avions le droit d'espérer, monsieur, que, parlant au nom de la France, vous auriez prononcé des paroles plus rassurantes que celles que formule votre projet. »

Dépêche de M. de Lesseps.

« 13 mai.

» P. S. — J'ai visité, en compagnie de M. de La Tour d'Auvergne, dans deux hôpitaux, des soldats français de notre corps d'expédition, blessés dans l'affaire du 30 avril. Ils sont au nombre de vingt-six. Je leur ai promis de leur faire l'ejoindre leurs camarades aussitôt qu'ils seraient guéris. Nulle part ils ne pourraient être mieux soignés. Des dames romaines des premières familles leur donnent jour et nuit l'assistance la plus touchante, et ont établi leur domicile dans les hôpitaux. La princesse Belgiojoso est à leur tête. »

Les triumvirs à M. de Lesseps.

n 25 mai.

» C'est à regret que nous disons cela, mais il faut enfin, monsieur, que la France sache ce que l'expédition de Civita-Vecchia, conçue, disait-on, dans un but de protection, nous coûte.

» Il est douloureux d'avoir à affirmer des choses pareilles ; mais nous affirmons, nuusieur, que de toutes les interventions dont on cherche à nous accabler, l'intervention française est celle qui nous a été le plus fatale. Contre les soldats du roi de Naples et les Autrichiens, nous pouvons nous battre, et Dieu protège les bonnes causes. ISTous ne voulons pas nous battre contre des Français. Nous sommes envers eux en état, non de guerre, mais de simple défense. Mais cette position , la seule que nous

voulions avoir partout où nous rencontrons la France, a pour nous tous les inconvénients, sans aucune des cliances favorables de la guei-re. »

10° Il est prouvé que, nonobstant toutes les affirmations ministérielles dont la fausseté n'a été pleinement démontrée que plus tard, l'Assemblée constituante n'en a pas moins refusé, à une immense majorité, de s'associer à la grave responsabilité encourue par le cabinet; c'est ce qui résulte de la résolution suivante, votée à la majorité de 87 voix :

Séance du 8 mai 1849.

« L'Assemblée nationale invite le gouvernement à prendre, sans délai, les mesures nécessaires pour que l'expédition d'Italie ne soit pas plus longtemps détournée du but qui lui était assigné. »

11° Il est prouvé que le cabinet, en ne se retirant pas le 8 mai 1849, a faussé le ressort parlementaire et mis ainsi la souveraineté du but au-dessus de la souveraineté du principe proclamé en ces termes par le général Bedeau :

« Je prends ici, à la face de mon pays, l'engagement de défendre toujours les volontés de la majorité de l'Assemblée législative ; le jour où je ne serai pas d'accord avec elle, je saurai m'incliner et accomplir mon devoir envers mon pays. »

12° Il est prouvé que la manifestation extra-parlementaire du 13 juin a eu pour cause l'atteinte grave portée le 8 mai par le ministère à l'expression de la volonté nationale, atteinte qui est allée jusqu'à donner l'ordre d'entrer de « VIVE FORCE » à Rome, malgré la résolution du 8 mai, malgré l'engagement formel et d'honneur contracté par le ministère, au sein de la commission, de n'entrer à Rome que comme « arbitres DEMANDÉS, » ainsi que cela a été affirmé par M. Senard, rapporteur, sans être contredit :

Séance du 7 mai 1849.

« M. SENARD, rapporteur : . . . Mais, quel que soit l'état des choses à l'heure qu'il est, nous vous demandons de vous souvenir que la Constitution à laquelle nous obéissons, à laquelle vous devez obéir, ne vous permettrait pas plus à vous de demander qu'à nous de voter que nos troupes servissent à détruii-e un gouvernement constitué par la force seule de la nationalité qui se l'était donné. . .

« Nous vous demandons de vous eu souvenir, et nous ne souffrirons

pas que vous équivoquiez sur la question de savoir si vous défendrez la République romaine. . .

» Sans doute, vous aviez déclaré que vous ne la reconnaissiez pas, que vous ne la défendriez pas ; mais en même temps vous avez déclaré que vous ne l'attaqueriez pas.

« A GAUCHE : C'est clair !

D M. JULES FAVRE : Vous l'avcz déclaré sur l'honneur dans la commission.

» M. SENARD, rapporteur ; Quanta la marche de l'expédition, il était bien entendu qu'elle occuperait militairement Civita-Vecchia, lieu choisi pour le débarquement, et qu'elle vaincrait même les résistances qui pourraient lui être opposées. Mais une fois là, nous attendrions les événements et nous ne marcherions sur Rome que pour la préserver d'une intervention étrangère, ou des excès d'une contre-révolution ; en un mot, selon l'expression de M. le président du conseil à la commission, nous n'irions à Rome que comme protecteurs ou comme arbitres demandés —

» La majorité de votre commission, en comparant les faits révélés par les dépêches avec tout ce qui avait été annoncé à l'Assemblée et avec les déclarations qui avaient déterminé son vote, a jugé que la direction donnée à l'expédition n'était pas conforme à la pensée dans laquelle elle avait été conçue et acceptée. . . »

IS** Il est prouvé que les forces de la République française ont été employées contre la liberté du peuple romain, au mépris des termes formels de l'article 5 de la Constitution et de la déclaration suivante de M. Drouyn de l'Huys :

Séance du 7 7nai 1849.

« M. DROUYN DE LHUYS : On oublic donc dans quelles conditions la marche sur Rome était autorisée? Je rappelle ces deux conditions : la première, c'était de ne pas y rencontrer de résistance sérieuse ; la deuxième, c'est qu'on y serait appelé par le vœu des populations. »

Les faits qui attestent que les forces de la République française (1) ont été employées contre la liberté du peuple

(1) « Habitants de Rome! le général commandant en chef de l'armée française m'a nommé gouverneur de votre ville. J'arrive à ce poste avec l'intention bien arrêtée de seconder énergiquement, par tous les moyens en mon pouvoir, les mesures déjà prises par le général en chef pour assurer votre tranquillité, protéger vos personnes et vos propriétés. J'adopte, à partir d'aujourd'hui, les dispositions ci-après ; 1» Tout rassemblement sur la voie publique est interdit; il sera dispersé i^ar la force. — 2° La retraite sera sonnée à neuf heures du soir. La circulation de la ville cessera à neuf heures et demie ; à cette heure, les lieux de réunion seront fermés. — .3" Les cercles politiques qui , nonobstant la proclamation du général en chef, ne seraient pas encore fermés, le seront par la force, et les plus

romain sont notamment les suivants, qui se sont produits à l'ombre de notre drapeau :

Dissolution de l'Assemblée nationale romaine, dispersée par un régiment de dragons français ;

Désarmement de l'armée romaine ;

Réinstallation du gouvernement pontifical ;

Rétablissement de la sainte-inquisitjon;

Rétablissement des tribunaux exceptionnels, du vicariat et de la sacra consulta;

Institution d'une commission d'enquête judiciaire sur les opinions politiques et religieuses de tous les citoyens;

Triumvirat de cardinaux ;

Réinstallation des prêtres dans toutes les administrations;

A la commission suprême, trois cardinaux, et pour secrétaire un prélat;

Au tribunal de la Rote, des prélats;

Au tribunal de la Consulte, des prélats;

Au ministère des affaires étrangères, un cardinal;

Au ministère de l'intérieur, un prélat;

Le ministère de l'instruction publique supprimé et remplacé par une congrégation de cardinaux et de prélats;

Pour administrateurs des hospices, des divers établissements et bureaux de bienfaisance publique, des cardinaux, des prélats, des prêtres et des moines;

A la préfecture de Rome et du district, un prélat;

Le procureur général, un prélat ;

Pour gouverneurs et commissaires extraordinaires dans cinq provinces, autant de prélats, dont un archevêque;

rigoureuses procédures seront intentées contre les propriétaires des localités. — 4° Toute violence, toute insulte à nos soldats ou aux personnes conversant avec eux, tout obstacle apporté à l'approvisionnement de nos troupes seront immédiatement punis d'une manière exemplaire.— 5° Pourront seuls circuler librement pendant la nuit les médecins et les fonctionnaires publics; toutefois, ils devront être porteurs d'un Inisser-passer délivré par les autorités militaires, et ils se feront accompagner de poste en postejnsqu'au lieu de leur destination. — Habitants de IJome, vous voulez l'ordre ; je saurai vous le garantir. Ceux qui persisteraient encore à vous opprimer trouveront en moi une sévérité inflexible.

» Le général de division gouverneur de Rome, » KOSTOLAN. »

Pour délégués à Pesaro, à Pieti et à Frosinone, autant de prélats ;

Cinq administrateurs laïques, au titre de prolégats, remplacés par des ecclésiastiques.

14° Il est prouvé que l'ordre d'entrer de vive force à Rome est parti de Paris en même temps que l'ordre de rappel de M. de Lesseps, le 29 mai 1849, c'est-à-dire après que le ministère tout entier avait donné sa démission, et avant qu'il ne fût reformé le 2 juin 1849.

15° Il est prouvé, enfin, que la duplicité du ministère a été constante ; cette duplicité ressort de ses contradictions sans nombre et des démentis qu'il n'a cessé de se donner à lui-même.

Ainsi :

Déclaration le 17 avril de M. Barrot, président du conseil^ ainsi conçue :

« M. ODiLON BAKROT : La pensée du gouvernement n'est pas de faire concourir la France au renversement de la république qui subsiste actuelment à Rome. Nous n'irons pas en Italie pour imposer un gouverneinent aux Italiens, pas plus le gouvernement de la république qu'un autre gouvernement. »

Confirmée à la tribune le 7 mai par M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères :

0 M. DROUYN DE LHUYS : Avons-nous donné pour instructions au général Oudinot d'attaquer la République romaine ? Eh bien ! ce sont là des questions de bonne foi, j'en appelle à tous ceux qui ont lu les instructions, et je leur demande s'ils y trouvent une seule indication de ce genre. »

Puis démentie le lendemain, par M. Drouyn de Lhuys, dans sa dépêche du 9 mai :

«... Nous demandons seulement qu'on indique la voie dans laquelle on se propose de marcher après le l'établissement du saint siège. »

Démentie de nouveau, et plus explicitement encore, dans sa dépêche du 25 mai :

« Nous avons constamment déclaré que la France ne reconnaissait pas la république romaine. Le gouvernement du saint-père n'a cessé d'être à nos j-eux le gouvernement romain, et en vous autorisant à faire avec les hommes investis maintenant du pouvoir les arrangements partiels qui

vous paraîtraient propres à faciliter le rétablissement de l'ordre sur des bases favorables aux intérêts des peuples, je vous avais expressément recommandé d'éviter non-seulement toute parole, toute stipulation, dont on pourrait induire que nous les considérons comme constituant un gouvernement régulier, mais encore tout ce qui pourrait éveiller les susceptibilités du saint-siége. «

Démentie de la manière la plus précise par les déclarations suivantes de M. de Lesseps :

« Le 8 mai, la pensée du gouvernement était si contraire à l'attaque de Rome par nos troupes, et l'on recherchait avec tant d'empressement des moyens de conciliation, que M. Drouyn de Lhuys me mit lui-même en relation avec un envoyé de la République romaine, M. Accursi, membre de l'Assemblée constituante, qui venait de remplir à Rome, sous le triumvirat, les fonctions de ministre de l'intérieur. Il m'engagea à le faire voyager avec moi : il fut convenu que nous nous donnerions rendez-vous à Toulon. M. Drouyn de Lhuys pensait que M. Accursi me serait utile pour faciliter mon entrée en négociations avec les autorités romaines et tiimoigner des bonnes dispositions de la France. Enfin , dans les derniers jours de ma mission, je reçus la visite d'un Italien qui m'était recommandé par un billet entièrement écrit de la maia de M. Drouyn de Lhuys, par la raison, disait le billet, qu'il était ami de Mazzini et qu'il pouvait contribuer à faire réussir un arrangement. »

'Démentie, enfin, par ce passage de la lettre adressée le 18 août à M. Edgar Ney par M. Louis-Napoléon Bonaparte :

« Remettre sur le trône pontifical le prince qui s'était placé hardiment à la tête de toutes les réformes utiles. »

En présence d'une telle réunion de témoignages, moralement, le procès de Versailles pcut-il avoir lieu?

28 septembre 1849.

Nous ne sommes pas, et jamais nous n'avons été exclusifs. Nous comprenons toutes les formes de gouvernements avec toutes les conséquences qui leur sont inhérentes ; nous comprenons la Monarchie aussi bien que la République, et la République aussi bien que la Monarchie, sous les seules réserves que la Monarchie sera la Monarchie et que la Ré-

publique sera la République. C'est assez dire que nous comprenons parfaitement que le pape, qui représente dans son expression la plus haute le principe d'autorité, alors même qu'il l'exerce seulement en qualité de prince temporel, ait d'autres idées que celles qui ont cours dans les pays où régnent la liberté de la tribune et la liberté de la presse. Que le saint-père ne veuille ni de la liberté de la presse, ni de la liberté de la tribune, ni d'assemblée législative, ni de suffrage universel, que le sajnt-père ne croie pas pouvoir accorder de pardon aux audacieux qui ont osé se substituer à lui dans l'exercice du pouvoir temporel, et qui n'ont pas craint d'en changer les conditions essentielles , nous comprenons tout cela sans effort ; mais ce que nous ne saurions comprendre, c'est qu'un journal français soit tombé assez bas à ses propres yeux pour applaudir comme il le fait à la proclamation de PielX, datée deNaples, le 12 septembre, et à la notification datée du Quirinal, le 18 septembre 1849. Nous comprenons l'inflexibilité du souverain pontife ; nous ne comprenons pas l'aplatissement du Constitutionnel, allant jusqu'à trouver que cette proclamation et cette notification « font faire évidcnimcnl un grand pas à la conciliation ! »

Quel pas?

Une amnistie qui n'amnistie personne, est-ce donc une amnistie ? Pour le caractère du saint-père, nous eussions préféré qu'il eût refusé toute amnistie, plutôt que d'en accorder une que, par respect pour le chef de la chrétienté, nous ne voulons pas qualifier.

On le sait, nous ne professons pas l'engoûment des assemblées délibérantes ; aussi ne ferons-nous pas au pape un objet de reproche de ce qu'il n'a pas rétabli l'assemblée romaine; mais, en vérité, nous ne saurions voir même l'ombre d'une garantie sérieuse dans la formation d'un conseil d'État « appelé seulement à donner son avis sur les projets de lois avant qu'ils soient soumis à la sanction souveraine. »

r.'autorité qui aura donné la vie h ce conseil d'Etat, conservant pleinement la liberté de le renverser et de le modifier à son gré, que sera-t-il.

Que sera également la Consulte d'État dont les membres seront choisis sur des listes présentées par les conseils provinciaux à l'autorité souveraine, laquelle se réserve expressément le droit d'accroître le nombre des membres de la Consulte, ainsi choisis par un nombre fixe de sujets qu''elle se réserve de nommer ?

N'est-ce pas reprendre de la main gauche le peu que paraît laisser tomber la main droite ? 11 eût été, dans ce cas, plus loyal, plus digne de ne rien paraître donner!

Nous sommes pour l'unité et l'indivisibilité du pouvoir, mais en même temps nous sommes pour la souveraineté et l'efficacité de contrôle. On n'en finira de toutes parts, avec le principe de l'insurrection, qu'on admettant pleinement le refus de l'impôt, dans des cas prévus et déterminés, sans équivoque.

Le pape, s'il eût adopté ces idées, eût conservé la plénitude de son pouvoir, en môme temps qu'il eût donné toute garantie et toute satisfaction au peuple romain.

Vote annuel de l'impôt et du budget par une assemblée générale annuellement élue et apportant à la tribune l'expression des vœux et des plaintes de la nation, voilà ce qu'il suffisait d'accorder et ce qu'il suffisait d'obtenir I

Mais non, l'on s'évertue à tourner sans fin dans le cercle périlleux des idées fausses en matière d'autorité.

De part et d'autre, on ne sait avec précision ni ce qu'on doit réclamer ni ce qu'on doit refuser.

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