‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 5 sur 132 · XII. i · texte numérisé non relu

XII. i

à la France la vérité, lui dire qu'on égare son enthousiasme, qu'on compromet sans nécessité son bien-être, qu'on expose avec témérité son indépendance, qu'il est faux que l'étranger la menace, et que si la guerre éclate, toute la responsabilité en devra retomber sur M. Tbiers, qui aurait pu tout sauver par des notes habiles et qui aura tout perdu par des articles violents !

Maintenant qu'il s'est engagé dans cette voie d'une publicité funeste, qu'il s'est posé dans une attitude agressive, qu'il a blessé quatre nations dans leurs susceptibilités, le cabinet du l^"" mars peut-il se démentir, peut-il reculer? Non ; ce n'est point' nous qui le lui conseillerions. Qui donc reculera? Est-ce l'Angleterre? Est-ce l'Autriche? Est-ce la Prusse? Est-ce la Russie? Peut-on l'espérer? Il y a quelques jours encore, peut-être eût-il suffi d'un seul mot d'explication demandé ou donné pour rompre cette quadruple alliance; mais d'intempestives menaces en ont malencontreusement resserré les liens. Quelle médiation pourrait les délier ? Ne sait-on pas qu'aussitôt que les épées sont tirées de leurs fourreaux, il est trop tard pour échanger des explications qui les y feraient rentrer! Combien de fois d'honorables rétractations, qui ne demandaient qu'à s'épancher la veille, ont-elles été arrêtées le lendemain sur le terrain par la crainte de paraître céder à la peur ?

Telle est la situation délicate dans laquelle se trouvent aujourd'hui les puissances signataires du traité de Londres vis-à-vis de la France. Nous sommes convaincus qu'il n'est pas une d'elles qui ne redoute plus la guerre qu'elle ne la désire, et que si la France leur eût demandé avec fermeté, mais avec les égards que les nations se doivent entre elles, des explications, elle en eût obtenu de satisfaisantes. La question d'Orient n'avait absolument rien qui pressât; elle pouvait s'ajourner jusqu'à la mort deMehemet-Ali.La Russie n'est pas sans avoir des embarras ; elle a son crédit à asseoir, son industrie à développer. L'Angleterre a des ménagements à garder avec sa situation financière ; son différend avec la Chine n'est point terminé. L'Autriche a tout à crain-

dre d'une conflagration qui peut devenir générale, et la Prusse n'est pas sûre d'y gagner. En tout cas, si la diplomatie avait échoué, il aurait toujours été temps de recourir aux armes. Encore une fois, nous ne nous opposons pas à la guerre, mais quand cinq nations en viennent aux mains, nous voulons qu'elles sachent pourquoi. Or, la France, en ce moment, sait-elle bien clairement pourquoi on lui demande des hommes et de l'argent? sait-elle enfin sur quel territoire elle irait porter la guerre?

La guerre ! Tout le monde en parle, personne n'y croit; on n'y croit pas à Berlin, on n'y croit pas à Londres, on n'y croit pas à Paris, on n'y croit pas à Pétersbourg, on n'y croit pas à Vienne. Le dirons-nous? mais dans l'état des choses, cette incrédulité nous paraît un danger grave; nous allons expliquer comment.

Nous craignons que, de part et d'autre, on ne s'engage d'autant plus qu'on croit moins à la possibilité de la guerre; nous craignons qu'à Berlin, qu'à Londres, qu'à Pétersbourg, qu'à Vienne, on ne dise : a la France ne veut pas la guerre; » ce qu'elle fait n'est que pour nous intimider ; en tenant » bon, nous sommes sûrs de la faire reculer. » Nous craignons qu'à Paris, on ne reprenne : « La coalition ne fait » ainsi bonne contenance que pour dissimuler la peur » qu'elle éprouve et pour nous en imposer. La Russie n'est » pas sûre de la Pologne, l'Autriche n'est pas sûre de la » Hongrie, de la Lombardie, etc., etc.; l'Angleterre n'est » pas sûre de l'Irlande, la Prusse n'est pas sûre des catho- » liques, qui se souviennent de la France. »

Combien de duels n'ont eu lieu ainsi que parce qu'on ne doutait pas qu'au dernier moment ils ne s'arrangeassent. Si l'on croyait plus sérieusement à la guerre, peut-être aurait-elle moins de chances? Le travers de "tous les peuples, des plus faibles comme des plus forts, est de s'exagérer leur bravoure et l'effroi qu'elle inspire. Aussi la guerre estelle le premier argument et la diplomatie le dernier auxquels ils songent. Ce travers populaire, qui prend sa source dans un noble sentiment de fierté nationale, exerce peut-

être encore plus d'empire en France que partout ailleurs. Défions-nous-en donc. Ce que nous trouvons mauvais et dangereux, ce n'est pas qu'un peuple s'estime plus qu'il ne vaut, car c'est une obligation qu'il contracte envers luimême de valoir plus qu'il ne s'estime, mais c'est qu'il prise ses ennemis moins qu'ils ne valent. Or, c'est là surtout ce qui caractérise la vieille politique du Constitutionnel^ dont M. Thiers n'a pas encore complètement réussi à se dégager. Nous avons été bercés avec cette idée que, pour faire trembler Vétranger, nous n'avions qu'à parler haut : c'est une erreur; tout courage fait douter de lui qui met celui des autres en question.

En résumé, voici notre opinion : au point où les choses en sont venues, il sera aussi difficile d'éviter la guerre que de la faire, et il est à craindre qu'on ne la rende inévitable en la croyant impossible.

12 août 1840.

Telle est l'ardeur ministérielle et belliqueuse du journal le Siècle, qu'il ne peut tolérer que la Presse dilTère avec lui d'opinion, et qu'il nous poursuit avec un acharnement de Bédouin. L'émir Abd-el-Kader est plus pacifique et moins intolérant que l'émir de la rue du Croissant. Il ne faut à ce dernier rien moins que notre lète pour parer son cabinet de rédaction. Que disait donc l'autre jour le National, qui le comparait à une haridelle qu'on ne ranime qu'à coups de fouet? — Quelle calomnie ! Le désert n'a pas de marabout plus fougueux que le fougueux Chambolle-Bcy. 11 faut le voir déployer son étendard et s'écrier : « Barrot est Barrot, et Thiers est son prophète ! » pour se faire une juste idée de son fanatisme, de l'enthousiasme qu'il excite et de l'effroi qu'il inspire ! Gloire à Chambolle-Bey ! honte au rédacteur en chef de la Presse ! La nature n'a doué ce dernier d'aucun courage, d'aucune fermeté ; le sentiment de la

fierté nationale n'a rien qui fasse battre son cœur; il a peur de la guerre ! Encore une fois, honte à lui et gloire à GhambolIe-Bey !

Assez de forfanterie comme cela, monsieur. Vous savez bien ce qu'il y a au fond du cœur de votre patron, vous savez bien que le rôle de matamore que vous jouez n'est pas un rôle sérieux, et que votre superbe courage n'est qu'un indigne charlatanisme; charlatanisme coupable, car il nuit à la paix sans profiter à la guerre ; il ralentit la prospérité publique, arrête l'essor de l'industrie, et ne sert qu'<à favoriser des spéculations de Bourse effrénées ! Vous savez bien que les Français n'ont pas besoin qu'on les prépare de loin au combat; taisez-vous donc, car si leur bravoure n'était pas aussi bien établie par de nombreuses victoires, votre jactance pourrait en faire douter. Le courage qui s'appuie sur la force est simple dans son langage, calme dans son attitude. Il n'y a que les nations faibles qui doivent pousser la susceptibilité jusqu'à l'ombrage. Les nations fortes comme la France ne s'exposent point à sortir de leur repos pour un malentendu ; le sentiment de leur dignité les met en garde contre tout faux point d'honneur, elles ne supposent pas légèrement qu'on puisse les défier ou les offenser ; elles sont trop sûres de leur énergie pour craindre qu'on la mette en doute ; elles ne se courroucent point sans motifs pour s'apaiser sans concessions; 'elles ne menacent point, elles s'expliquent, et ne se décident à la guerre qu'après avoir fait, pour l'éviter, tout ce que l'humanité commande, tout ce que l'honneur permet.

Vous dites, monsieur, qu'une seule voix, celle du journal la Presse, s'est élevée pour présenter l'apologie de la politique de lord Palmerston aux dépens du cabinet français. Ce que vous dites est faux, et vous le savez bien, monsieur. La Presse la'a jamais cessé d'être opposée à l'alliance anglaise, la Presse n'a jamais cessé d'avertir la France que cette alliance n'était pas sincère, n'était pas solide ; ce que la Presse répète depuis quatre ans, elle le pense aujourd'hui plus fermement que jamais ; elle n'a changé ni d'opi-

nion ni do langage ; seulement, elle a rectifié avec impartialité les faits que vous altériez avec outrecuidance et mauvaise foi.

Vous vous vantez du mouvement que vous avez imprimé au pays; mais, dans quelques mois, vous en vanterezvous encore ?

Vous dites que l'opposition que nous faisons n'est dictée que par un misérable esprit de parti, que par le désir d'ôter la présidence du conseil à M. Thiers pour la rendre à M. Mole. Si cela était, nous ne ferions qu'imiter servilement ce que vous avez fait pendant trois années avec une rare persévérance et une inimitable mauvaise foi. Mais le tort que vous avez eu, nous ne l'avons pas ; notre opposition n'est dictée par aucun esprit de parti ; elle est loyale et conforme au langage que nous avons toujours tenu. Vous êtes des brouillons; vous troublez la paix et vous ne ferez pas la guerre ; et quand telle est notre conviction profonde, n'estce donc pas un devoir que nous remplissons de rassurer les intérêts que vous inquiétez, et de protester au nom de la France contre un langage sous lequel il n'y a rien qu'irrésolution et fanfaronnade, langage qui ne vous engage pas, mais qui l'engagerait si aucune voix ne s'élevait pour dire qu'elle n'en accepte pas la solidarité ? Tenez, vous êtes de faux braves ; voilà pourquoi nous sommes du côté où vous n'êtes pas.

13 août 1840.

Nous avons entrepris une tâche ingrate et difficile , celle de mettre la susceptibilité de la France en garde contre l'emportement d'un premier mouvement irréfléchi qui pourrait avoir des conséquences irréparables; celle de faire comprendre à notre pays que son honneur n'est point engagé dans une question où l'habileté des deux cabinets, celui du 12 mai 1839 et celui du l^"" mars 1840, est

seule compromise ; dans quelques mois, quand les événements que nous prévoyons, quand les hommes que nous avertissons nous auront donné raison, on oubliera ce qu'il nous a fallu de courage pour résister à toutes les attaques, à toutes les calomnies dont nous poursuit la presse ministérielle ; nous aurons bravé avec abnégation l'impopularité, et la satisfaction d'avoir rempli un devoir difficile sera notre seule récompense. Aussi , pourquoi le journalisme est-il pour nous une mission que nous accomplissons , non un métier que nous exerçons? C'est notre faute, non celle du public, qui ne demande pas qu'on l'éclairé, mais qu'on le flatte.

Voilà quatre années que nous disons tous les jours à la France qu'il n'y a entre deux nations d'alliances sincères, durables, que celles qui reposent, non sur des principes, mais sur des intérêts communs; (jue celles qui multiplient, non les rivalités, mais les échanges; que rAnglelerrc est l'ennemie maritime , industrielle et commerciale de la France; qu'entre elles une alliance ne peut être que passagère ou mensongère. Ne les écoutez pas, disait la presse qui nous est opposée ; « s'ils parlent ainsi, c'est qu'ils sont » vendus à la Russie ; l'alliance entre la France et l'Angle- » terre est une alliance indissoluble, et ceux qui préten- » dent le contraire ne peuvent être que des ennemis de la » liberté. » Aujourd'hui que toutes nos prévisions se sont vérifiées, savez-vous quelle est la justice qu'on leur rend ? On ne dit pas que nous avons eu raison ; on dit maintenant que nous sommes vendus à l'Angleterre, et que nous sommes des apologistes de lord Palmerston ! Nous, vendus à l'Angleterre, nous, les apologistes de Tarai de M. Thiers ! mais cela est dérisoire, et il est impossible qu'on le dise en gardant son sérieux. Cela est pourtant ainsi , et non seulement il y a des journaux qui l'impriment, mais il y a des lecteurs qui le croient! Que voulez-vous, toutes les fois qu'on se range du côté de la vérité, on a contre soi la calomnie. Il faut choisir entre l'une ou l'autre. On ne peut cumuler les dangers de celle-là avec les profits de celle-ci. La

Presse a préféré les dangers de la vérité aux profits de la calomnie ; le Siècle, Basile tricolore, a fait le choix inverse ; chacun son caractère, sa vocation.

Le rôle que remplit la Presse est odieux , dit le S/èc/e; comparons-le donc h celui qu'il joue, et examinons lequel des deux est le plus noble, le plus conforme à l'humanité, le plus digne de la civilisation.

Le Siècle prétend que la France a été menacée dans son honneur et blessée dans sa dignité par les quatre puissances signataires du traité de Londres, et qu'il lui faut une réparation ou une vengeance ; la Presse nie qu'il y ait eu préméditation d'offense.

Le Siècle complique une question d'intérêt par une question d'honneur; la Presse voudrait qu'on ne confondît pas l'une avec l'autre, et que d'une question d'habileté ministérielle on ne fît pas si légèrement une question de susceptibilité nationale.

Le conseil que le Siècle donne à la France, est qu'elle doit défier les quatre puissances coalisées; l'avis de h\ Presse est qu'il falhiit les diviser à tout prix.

Le Siècle a toujours défendu l'alliance anglaise ; la Presse l'a toujours combattue.

Le ressentiment du Siècle contre la rupture de l'Angleterre s'explique donc par ses illusions trahies ; la modération de la Presse s'explique par ses prévisions réalisées.

Soyons forts , commençons par armer, dit le Siècle.

Soyons habiles , commençons par négocier, dit la Presse.

La guerre est une extrémité qu'il ne faut accepter qu'après avoir épuisé toutes les ressources de la diplomatie ; la guerre impose aux peuples trop de sacrifices; elle leur coûte un argent trop difficilement amassé, un sang trop précieux pour qu'on puisse s'exposer à la faire inconsidérément, pour qu'on doive immoler légèrement des intérêts certains à des intérêts douteux, pour qu'il soit permis d'exagérer la susceptibilité aux dépens de Thumanité , et au risque de l'indépendance d'un grand peuple qui marche à la tête de la liberté et de la civilisation. Il sera toujours

temps d'armer, car le jour où la France lève un soldat, l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie en lèvent au moins quatre ; rien ne nous presse donc. Il est plus facile d'armer les nations que de les désarmer. Avons-nous oublié déjà ce que la paix armée nous a coûté pendant six ans? Que de grands problèmes sociaux, industriels , commerciaux, seraient aujourd'hui résolus si tout cet argent, qui a été vainement dépensé, avait été judicieusement employé à terminer nos routes et nos canaux, encore inachevés, à sillonner la France de chemins de fer, à creuser nos ports, à réparer nos places fortes délabrées, à fonder enfin un grand système de voies de communication et un grand système de défense nationale? Au lieu de cela , qu'avonsnous fait? — Nous avons arraché des hommes à leurs travaux pour en faire chèrement des soldats que nous avons ensuite renvoyés dans leurs foyers. Ce que nous avons fait, nous allons le recommencer avec la môme imprévoyance ; le déficit du budget à peine fermé , nous allons le rouvrir. Ce langage , dicté par un patriotisme éclairé, est-il donc « odieux? »

26 octobre 1840.

Nous avons pour principe qu'un gouvernement doit toujours savoir ce qu'il veut, et nous pensons que lorsqu'il s'étudie à parler pour ne rien dire, il nuit h son prestige et à sa considération et se fait juger sévèrement par les peiï^îles qui l'écoutent. Si ce principe est vrai pour tous les gouvernements, il l'est surtout pour ceux dont l'existence est une lutte perpétuelle, qui ont à défendre sans relâche leur raison d'être contre les agression^ de la tribune parlementaire et de la presse périodique ; il l'est surtout pour les gouvernements représentatifs, qui puisent leur plus grande, leur seule force dans l'opinion publique ! Nous ne sommes donc pas de l'avis de ceux qui croient que les meilleurs discours

d'ouverlure de session sont les plus vagues, les plus pâles, les plus insignifiants. Nous professons justement l'opinion contraire. Nous voudrions que de tels discours fussent toujours la vérité même, qu'ils posassent nettement les questions, qu'ils abordassent franchement les difficultés de la situation sur laquelle ils ont à s'exprimer, qu'ils fussent enfin, mais avec moins de prolixité, ce que sont aux États- Unis les messages du président. Nous vivons en un temps où il ne suffit pas de taire une chose pour la cacher, où les gouvernements ne se trompent pas moins souvent que par le passé, mais où il ne leur est plus possible de tromper ni peuples ni cabinets. Le règne de la dissimulation a fait place à celui de la publicité, qui n'est pas encore le règne de la vérité, mais qui le deviendra.

Une convention est conclue à Londres; elle est signée par l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie ; elle ne l'est pas par la France. Les journaux ministériels se hâtent prématurément de prétendre que la France a été exclue. Les documents diplomatiques tardivement publiés démontrent qu'elle s'est retirée.

La France a-t-elle été exclue ?

La France s'est-elle retirée ?

Si elle a été exclue, il y a insulte, insulte grave qu'il faut que nous vengions à tout prix.

Si elle s'est retirée, il y a seulement dissentiment, dissentiment qui n'est pas assez grave pour motiver une guerre où nous serions seuls contre toute l'Europe.

Laquelle de ces deux versions est la vraie?

Qui mérite le plus de foi des journaux qui prétendent que la France a été exclue et que le traité du 15 juillet est un traité de partage, ou des documents officiels qui établissent que la France s'est retirée, et qu'il n'y a dans le traité rien de plus que ce qui s'y trouve hautement énoncé ?

Voilà ce que la Chambre des pairs et la Chambre des çléputés auront à éclaircir.

/ 20 novembre 1840.

Les documents officiels qui ont été publiés, les événements qui se sont accomplis et les débats qui ont eu lieu à la Chambre des pairs ont déjà mis hors de doute et de discussion les points suivants :

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