DÉPÊCHE DU 8 MAI
A M. Ferdinand de Lesseps.
a Pour rendre vos instructions plus fkécises, plus détaillées, il faudrait avoir sur ce qui s'est passé dans les Etats romains des informations qui nous manquent. Voire juyemenl droit et éclairé vous inspirera SUIVANT LES CIRCONSTANCES.
» Signé : DKOtlN DE LHUTS. »
Voilà ce que M. Odilon Barrot appelait à la tribune des instructions précises ! Il disait :
« Le gouverKement, des !c lendemain de votre de'cisioii, envoyait le citoyen Lesseps a Rome avec des instructions pkkcises. Jamais il n'a été dans notre intention d'élever un conflit entre les pouvoirs.
» ODILOS BARROT. »
C'est donc avec fondement que M. de Lesseps a pu dire devant le conseil d'État :
a Tout mon ciime a été de n'avoir pas voulu deviner qu'il pouvait être de l'intérêt d'un agent habile de clianger siibilc7nciit de langage; mais j'ai eu du moins la loyauté de faire connaître mou invariable manière de voir au ministre, lorsque je lui écrivais, le 22 mai, que s'il se décidait a taire faire le siège de Kome coûte que coûte, je n'y prêterais jamais les mains, et que si ses intentions n'étaient pas telles que je m'étais cru autorisé à les interpréter, je le priais de me rappeler. Je le priais en outre de me faire savoir, par un simple oui ou par un non, et par le télégraphe, si j'étais d'accord avec lui. On m'a laisse sans t/7i seul mot d'instructions ou de réponse depuis le 10 mai jusqu'au l^' juin.
» FKKDIXANP DE I.KSSEPS. »
faites à la tribune par MM. Barrot et Drouin de Lhuys, dans les séances des 7, 8 et 9 mai, entièrement conforme au vote motivé de la majorité, cet ordre, oui ou non, constitue-t-il une usurpation flagrante de la souveraineté, un attentat manifeste au droit de la majorité ? Nous ne parlons pas de l'article 5 de la Constitution, si formels qu'en soient les termes, nous ne parlons que du vote du 8 mai et des ordres absolument contraires donnés le 29 mai.
Il ne s'agit pas là d'interpréter un texte, mais de nier ou d'admettre l'exislence d'un fait qui a eu l'Europe tout entière pour témoin.
Si les ordres donnés le, 29 mai étaient en opposition incontestable avec 1e vote motivé du 8 mai, la minorité de l'Assemblée législative était, le 11 juin, en possession de tous les droits de la majorité de l'Assemblée constituante.
Cela est incontestable, car, pour prétendre le contraire, il faudrait admettre que la majorité de l'Assemblée législative a le droit de détruire l'œuvre de la majorité de l'Assemblée constituante.
Si la majorité de l'Assemblée législative a ce droit, elle a le droit :
De renverser la République ;
De rétablir la Monarchie ;
De proclamer à son choix l'Empire, la Légitimité ou la Régence ;
De suspendre la liberté individuelle ;
De relever l'échafaud en matière politique ;
De ressusciter l'esclavage ;
De supprimer la liberté de la presse ;
De faire revivre la confiscation ;
D'aboUr le suffrage universel ;
Etc., etc., etc.
Elle a, enfin, le droit de tout faire !
Dans ce cas, VOpinion publique est-elle d'avis que le devoir de la minorité serait de laisser faire tout ?
Que VOpinion publique réponde si elle le peut, si elle l'ose !
Elle ne le pourra pas, elle ne l'osera pas.
tS49.
25 octobre 1849.
Rien de plus curieux que de relire les numéros des 9 et 10 mai 1849 de VOpinion publique, du Constitutionnel, de V Univers, de V Union, de tous les organes, enfin, de ce prétendu parti modéré qui nous mène droit à l'abîme. A en croire ces feuilles, l'honneur de la France, l'influence de sa politique en Europe, exigeaient de la manière la plus impérieuse que le général Oudinot entrât à Rome en triomphateur !
Il y est entré.
Pendant ce temps, l'Autriche a pu en finir plus commodément avec la Hongrie.
Pensez -vous que notre situation, en Europe, ait beaucoup gagné à notre entrée à Rome ?
Pensez-vous que l'épée de la France pèse à Gaëte un poids décisif?
Pensez-vous que les avantages moraux que nous aurons retirés de cette expédition équivalent aux trente millions de francs qu'elle nous a coûtés, sans parler des soldats français qui ont été tués ou blessés?
Pensez-vous que le départ de nos troupes ne sera pas le signal d'actes sanguinaires pareils à ceux qui déshonorent les gouvernements d'Autriche et de Prusse ?
Pensez vous, enfin, que cette assemblée constituante que vous étiez tous si impatients de voir se dissoudre, avait tort le 8 mai, quand elle insistait pour (jue « Vexpédition de Civita-Vecchia ne fut pas détournée du but qui lui avait été assigné ? »
Êtes-vous bien fiers de votre œuvre ? Est-ce là une gloire dont la France ait à se féliciter d'avoir à payer les frais ?
Oui, vous êtes entrés à Rome, mais quand et comment en sor tirez-vous?