‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 42 sur 132 · AVEZ-VOUS DES ALLIANCES · texte numérisé non relu

AVEZ-VOUS DES ALLIANCES

27 juin 1849.

« Avez-vous des alliances ?» — Telle est la question que le général Cavaignac a portée à la tribune, et sur laquelle il est revenu huit ou dix fois au moins.

Le général Cavaignac, qui a tenu pendant six mois dans ses mains les destinées de la France, sait, aussi bien que nous, que la France n'a pas d'alliances.

Pourquoi donc présenter sous la forme dubitative d'une question ce quia malheusement l'incontestable réalité d'un fait, ce qui n'est l'objet d'aucun doule pour qui étudie les événements et interroge la politique européenne?

La France n'a pas d'alliances , le général Cavaignac le sait parfaitement ; il devait donc avoir le courage de le proclamer hautement à la tribune.

Après cet aveu : « la France ii'a'pas cValliances, » fût venue utilement cette question : Pourquoi la France n'en a-t-elle jms ? Alors, l'effet eût servi à remonter à la cause et à la trouver.

La France n'a pas d'alhances parce qu'elle n'a pas de système, parce qu'elle flotte au gré des incidents, comme un vaisseau sans lest flotte au gré des vagues.

La France n'a pas de système, parce que le pouvoir auquel on donne le nom de cabinet est constitué de telle sorte

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qu'il lui manque la première des facultés, celle de concevoir. Les départements ministériels sont des membres épars qui palpitent, ils ne sont pas un corps qui se meut. L'unité manque.

Ainsi se représente chaque jour et sous toutes les formes, plus urgente et plus impérieuse que jamais, la nécessité de changer l'appareil ministériel et de donner au pouvoir l'unité sans laquelle il est et sera toujours l'impuissance.

L'absence de système coûte à la France au moins cinq cents millions par an qu'elle pourrait épargner sur son budget. Ce n'est rien encore : l'absence de système est la cause qui énerve notre influence, paralyse notre activité, arrête notre prospérité et entretient l'agitation qui nous isole en Europe.

Si nous voulons avoir des alliances, il faut préalablement que nous ayons un système, et si nous voulons avoir un système qui soit une force, il faut que nous commencions par changer l'appareil qui la laisse évaporer contre un appareil qui la condense.

Aussi longtemps qu'on persistera à ne pas commencer par le commencement, on continuera d'user les hommes qui passent pour les plus capables sans en tirer aucun effet utile ; on n'aboutira qu'à creuser plus profondément l'ornière dans laquelle la France souffre et s'indigne de rester.

Un pays qui veut contracter des alliances durables ne les choisit pas arbitrairement. Il sait qu'il n'y a d'alliances solides et sincères que celles qui ont pour fondement des intérêts communs et des avantages réciproques. Dès qu'il s'agit d'alliances à nouer, la première question qui se présente donc pour un pays est celle de se bien connaître, de savoir par quels côtés il est fort et par quels côtés il est vulnérahle, quelles sont ses ressources, quels sont ses besoins, quelle est la variété de ses moyens d'échanges ? Tout doit être organisé à cet effet. Or, c'est ce qui n'a pas lieu. Montez à la tribune et demandez à M. de Tracy quelle pensée politique exprime la marine de la France ? Adressez séparément à M. de Ruihières la même interpellation en ce qui

concerne la guerre, et vous verrez s'ils le savent et s'ils s'accordent dans leurs réponses ? Cependant les deux départements de la marine et de la guerre prélèvent annuellement sur le budget de l'État plus de cinq cents millions. Pour aboutir à quoi ? — A une marine insuffisante si nous avions à lutter contre l'Angleterre ; à une armée trop faible si une nouvelle coalition du continent pouvait se reformer contre nous.

Il faut à la France des alliances. — Lesquelles ? — Interrogez son agriculture, interrogez son industrie, interrogez son commerce ; ils vous l'apprendront, et vous pourrez vous en rapporter à la réponse qu'ils vous feront, car ils auront intérêt à vous dire la vérité.

Mais cette enquête préalable, nécessaire, indispensable, on ne l'entreprondca pas ; on préférera se traîner dans les errements de la politique au jour le jour, de cette politique de sympathies qui ne sait aboutir qu'à des vœux stériles et h des déceptiniis funestes.

Encore si cette politique était celle qui coûtât le moins aux contribuables; mais c'est celle qui leur coule le plus cher.

Ce n'est m la paix ni la guerre ;

Ce n'est pas Talliance de l'Angleterre et de la France se prêtant un mutuel appui : l'armée de la France servant à garantir à l'Angleterre la suprématie maritime ; la marine de l'Angleterre servant à garantira la France la suprématie continentale ; ce n'est pas l'alliance du continent et de la France s'unissant étroitement afin de former une vaste confédération qui rétablisse et maintienne l'équilibre maritime rompu par l'immense développement que l'Europe distraite a laissé prendre h la Grande-Bretagne;

C'est la porte ouverte à toutes les éventualités désastreuses ;

C'est l'affaiblissement de tous les gouvernements et Tappauvrissement de tous les peuples ;

C'est le progrès du paupérisme, et, par suite, le triomphe plus ou moins prochain du socialisme !

Ce triomphe qu'on redoute, il est un moyen d'en conjurer les excès, c'est de répondre à la question posée par le général Cavaignac, en recherchant quel est le système d'alliances le plus propre à donner aux gouvernements les moyens de combattre et de diminuer la misère des peuples.

La misère des peuples ! voilà l'ennemi commun contre lequel les gouvernements ont un intérêt mutuel à s'unir.

A l'œuvre! à l'œuvre ! Que la France donne l'exemple, et l'Europe tout entière la suivra.

Que la France sache élever la paix, qui n'est encore qu'une trêve, à la liauteur d'un système, et elle ne tardera pas à avoir d'indestructibles alliances !

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