LA QUESTION D'ORIENT
CI Mesurant avec un compas des distances sur la carte, il I l'Empereur ) disait : « Constantinople est placée pour » être le centre et le siège de la domination univci'selle. » LAS CASES. Mémorial de Sainte-Hclène.
H J'ai pu partager l'empire turc avec la Russie, il en a été plus d'une fois question entre nous : Constantinople l'a toujours sauvé. Cette capitale était le grand embarras, la vraie pierre d'achoppement. La Russie la voulait, je ne devais pas l'accorder : c'est une clé trop précieuse ; elle vaut k elle seule un empire; celui qui la possédera peut gouverner le monde. »
NAroLÉos. Mémorial de Sainte-Hélène.
u D'après le cours naturel des choses, dans quelques années la Turquie tombera au pouvoir de la Russie. La plus grande partie de sa population est grecque, et l'on peut dire que les Grecs sont Russes. Les puissances qui en souffriront et qui pourraient s'y opposer sont l'Angleteire, la France, la Prusse et l'Autriche. Quant a l'Autriche, il sera trbs facile à la Russie de l'engager à embrasser sa cause, en lui donnant la Servie et d'autres provinces limitrophes des Etats autrichiens qui s'étendent jusque pros de Constantinople. Si jamais la France et l'Angleterre s'allient de bonne foi, ce sera pour empêcher l'exécution de ce projet. »
l'empereur Napoléon en exil, ou V Echo de Sainte-Hélène, par O'Meara.
21 mars 1853.
L'ordre délibéré hier 20 mars en conseil des ministres, et transmis à l'escadre française de se diriger vers les Dardanelles pom' y combiner, en cas de besoin, son action avec
l'escadre anglaise, est un fuit d'une incontestable importance à plusieurs points de vue.
C'est d'abord le démenti le plus éclatant donné à tous ces prétendus projets de débarquement que, de l'autre côté du détroit, des hommes prétendus graves ont eu le ridicule d'accueillir et d'accréditer.
C'est ensuite le maintien du statu quo européen. C'est conséquemment la paix affermie.
Oui, la paix affermie, et non la paix troublée, car il n'est aucune puissance en Europe assez téméraire pour risquer d'y porter atteinte, lorsque l'Angleterre et la France s'unissent pour veiller sur elle et la protéger, l'Angleterre avec sa flotte, la France avec son armée.
Contre l'armée de la France et la flotte de l'Angleterre, que pourrait la Russie?
S. Exe. le prince MenschikofT, ministre de la marine moscovite et ambassadeur extraordinaire de S. M. l'empereur NicolasP"", ensera quitte pour baisser le ton et pour chercher un moyen de sortir le moins mal possible du détroit politique dans lequel il s'est inconsidérément engagé.
Quelque peu de dispositions que nous ayons à louer un gouvernement qui a fait à la liberté une part si mince, comme nous n'avons cependant pas moins à cœur la paix que la liberté, nous applaudissons hautement, énergiquement, pleinement à l'esprit de décision qui a dicté l'ordre expédié à la flotte de Toulon.
L'hésitation eût été grave et elle eût pu devenir funeste ; car la France hésitant et se tenant à l'écart eût éloigné d'elle l'Angleterre sans ramener la Russie. Ni l'une ni l'autre de ces deux puissances rivales ne lui eussent pardonné son isolement, et, quoique volontaire, il eût paru forcé. Cet isolement eût donc été un affaiblissement.
La Russie, ne rencontrant en face d'elle à Constantinople que l'Angleterre, se fût enhardie ; c'est le contraire qui arrivera dès qu'elle connaîtra le départ des deux flottes, l'une allant fortifier l'autre.
Toute comphcation sérieuse est ainsi étouffée dans son
germe, et ce qui aurait pu troubler la paix n'aura servi qu'à l'affermir.
La détermination prise, sans perte de temps, est un acte de haute politique et dont la portée ne s'arrêtera pas à l'incident qui l'a provoqué. Cet acte, qui associe la France à l'Angleterre, ne fera pas seulement réfléchir la Russie ; il fera aussi réfléchir l'Autriche, qui se croit tout permis en Italie, et ne semble pas se douter que l'an 1853 appartient au dix-neuvième siècle, c'est-à-dire à une époque de civilisation et d'humanité, où ce n'est qu'à force de liberté donnée qu'on peut et qu'on doit espérer faire oublier à des peuples conquis l'indépendance perdue !
Comment un journal sérieux, le Journal des Débats, a-t-il pu établir une assimilation entre deux situations qui sont absolument contraires? En 1840, l'Angleterre et la Russie s'unissaient éventuellement contre la France ; en 1853, c'est contre la Russie que s'unissent éventuellement la France et l'Angleterre.
En 1840, c'était la guerre qui s'ourdissait ; en 1853, c'est la paix qui resserre sa trame.
En 1840, c'était la France qui se préparait à reculer ; en 1853, ce sera le tour de la Russie.
Donc, nous sommes fondés à dire que 1853 est la contrepartie de 1840.
La France, en cette occasion, a profité habilement de la lourde faute que vient de commettre la Russie, et dont celleci ne tardera pas à s'apercevoir. Faute heureuse, car elle profitera à la paix et à la liberté !
23 mars 1853, Nous lisons dans la Gazette de France :
« Nous nous demandons comment le partisan de la liberté illimitée approuve et loue sans restriction un accord de la France et de l'Angleterre qui aurait pour but et pour effet de maintenir quinze millions de chrétiens sous l'oppression de trois millions de Turcs. Demander le main-
tien de l'empire ottoman, c'est demander le maintien du despotisme typique, de celui qui est devenu proverbial par son absurdité et ses excès. Il nous semble que la logique de M. Emile de Girardiu est ici singulièrement en défaut, et qu'il aura de la peine à se remettre de cette déroute. »
A la question de la Gazette de Frajice, voici notre réponse :
Nous applaudissons à l'œuvre de la France et de l'Angleterre parce que, dans l'état actuel de l'Europe, cet accord nous paraît être la seule digue qui puisse contraindre à rentrer dans son lit le terrorisme contre-révolutionnaire, qui déborde de toutes parts.
Nous demandons le maintien de l'empire ottoman parce que le jour n'est pas encore venu où une politique nouvelle saura et pourra dénouer le nœud des nationalités et des religions sans le trancher par le sabre, sans recourir à la force, sans rompre la paix, sans verser des flots de sang.
Où donc est la contradiction entre cette conduite et le principe de liberté dont nous avons fait le régulateur de toutes nos opinions et de toutes nos actions ?
Si trois miUions de musulmans maintiennent, en Turquie, sous l'oppression, quinze millions de chrétiens, est-ce que cent mille chrétiens ne maintiennent pas, en Algérie, sous l'oppression, trois millions de musuhnans? Si les Turcs ont tort, les Français ont- ils raison? Et la Gazette de France est-elle d'avis d'évacuer l'Algérie ? Qu'elle réponde à celte première question !
Si la liberté n'existe pas en Turquie , est-ce que la liberté existe en Russie, où le nombre des serfs s'élève à plus de trente millions? Et quel est leur sort comparé à celui des nègres ? Dans ceux des États de l'Union où l'esclavage existe encore, un nègre se vend 4,000 francs ; en Russie , un serf se vend 400 francs, la terre y comprise, c'est-à-dire dix fois moins cher. On n'engage les esclaves américains qu'à des particuliers ; les banques hypothécaires russes prêtent220 à 330 francs surunserfavecla terre : lesfemmes passent par-dessus le marché. Quand un propriétaire russe dit qu'il a 1,000 âmes, c'est 2,000 qu'il faut entendre, les Russes refusant une âme aux femmes des serfs.
Dans l'île de Cuba, l'esclave peut se racheter en totalité ou en partie. S'il paye 500 dollars à son maître, il est libre de fait; s'il paye 80 dollars, il a un jour à lui. La mère peut racheter son enfant dans le sein pour 25 dollars, et pour 100 dollars s'il n'a pas plus d'un an.
Rien de pareil n'existe ni aux Etats-Unis ni en Russie. II n'y a pas de maximun d'émancipation obligatoire. Dans l'île de Cuba, les esclaves peuvent forcer leur maître à les vendre s'ils trouvent un acheteur.
L'esclave américain est nourri, logé, habillé par son maître ; le serf russe reçoit une parcelle de la terre sur laquelle il vit comme il peut, et pour la culture de laquelle il a trois jours par semaine à lui.
Les uns et les autres peuvent être employés indifféremment aux travaux des champs ou aux travaux domestiques. Dans ce dernier cas, les esclaves russes sont aussi nourris, logés et vêtus par leurs maîtres.
Il n'y a pas de marchés à esclaves en Russie comme il y en a en Amérique, mais en Russie, on vend publiquement et aux enchères les âmes avec les terres.
Le noble seulement peut posséder des serfs en Russie ; en Amérique, quiconque a de l'argent peut acheter des esclaves ; mais le noble russe vaut-il mieux que le planteur américain ? Il y a de bons et de mauvais maîtres dans les deux pays. En Russie, les plus mauvais sont les petits propriétaires ; or, il y en a 58,000 qui ontmoins de 20 paysans.
En Amérique, il n'y a pas de recrutement ; en Russie, le propriétaire est obligé de donner, tous les deux ans, 1 à 4 serfs sur 100 pour être faits soldats (1).
Si un planteur tue un esclave, il est puni pour meurtre s'il
(1) Lorsqu'une guen'e sérieuse les appelle au loin, on apporte aux recrues le sac de (erre. C'est une petite bourse sur laquelle est gravée, d'un côté, l'image du Christ, et, de l'autre, celle de saint Nicolas. Cette petite bourse, remise aux recrues par leurs femmes ou leurs mères, est remplie de terre prise sur le seuil de la maison paternelle. Lorsque le soldat russe, ainsi arraché à sa famille et incorpoi'é dans un régiment, ainsi éloigné des siens, est blessé mortellement, il prend la bourse suspendue à sa poitrine, qu'il regarde comme un tali.<man, la porte à ses lèvres, et meurt en adressant une dernière pensée à ceux qu'il a laissés dans son pays.
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y a des témoins bliiiics ; le témoignage des noirs n'est pas admis devant les tribunaux. Il ne peut faire donner plus de 39 coups de fouet à un esclave. En Russie, le gouvernement séquestre les biens des propriétaires qui maltraitent leurs serfs. Ceux-ci se font le plus souvent justice euxmêmes. Les registres officiels du ministère de l'intérieur constatent qu'il y a tous les ans, en moyenne, de 73 h 7o maîtres tués par leurs serfs.
Aux État-Unis, l'abolition de l'esclavage est une question de séparation entre les États du Sud elles États du Nord.
En Russie, tout dépend de l'autocratie. On ne veut pas, dit-on, créer des prolétaires en émancipant les serfs sans leur donner des terres. Avec un peu de bonne volonté et des dépenses, il serait aisé de leur faciliter les moyens de se racheter chaque fois qu'on les vend aux enchères, par défaut de payement de leurs maîtres aux banques où ils les ont engagés. Pour cela, il suffirait de ne pas exiger le versement du capital et de se contenter du payement des intérêts.
Les abolitionnistes sont poursuivis en Russie comme en Amérique. Garrison a été traîné, il y a vingt-deux ans, la cordeau cou, pour être pendu. Il suffit de se dire de ses amis pour être persécuté dans les Étals du Sud. En Russie, il a été récemment défendu de rien publier sur le servage, et Ivan Golovinea été condamné aux travaux forcés à perpétuité pour avoir voulu traiter cette question à l'étranger.
Voilà la liberté dont la Gazette de France prend la défense !
Est-ce qu'en Turquie les chrétiens sont esclaves? Est-ce qu'on les y vend à l'enchère en comptant les femmes pour rien? Que la Gazette de France réponde à cette seconde question !
25 mars 1853.
La Gazette de France répond à la Presse :
n Quoique très attacliés à la liberté, nous n'en faisons point, commeM. de
Girardin, le principe des principes et la loi des lois. Nous pourrions, sans manquer de logique, tolérer l'existence de l'empire turc et maintenir notre empire en Algérie ; mais M. de Girardin ! l'incarnation delà liberté illimitée, doit sentir son être poétique s'évanouir quand il demande la prolongation du régime du sabre en Turquie et même en Algérie. Qu'il subisse ces deux faits, nous le concevons, puisqu'il ne pourrait les détruii-e sans verser des flots de sang ! mais qu'il les défende ! est-ce compréhenliensible? Le despotisme russe ne saurait justifier le despotisme turc, et l'attaque contre le premier ne saurait compenser la tolérance du second. Pour être conséquent, il faudrait les maudire également tous deux ; c'est ce que nous faisons, tandis que M. de Girardin cherche à excuser l'un en produisant les méfaits de l'autre. »
Ce que dit la Gazette de France, ne sachant que dire, est cumplétcment faux. La Presse n'excuse le despotisme nulle part, et, devant elle, toutes les oppressions sont également odieuses : oppression , en Turquie, des chrétiens par les musulmans ; oppression, en Algérie, des musulmans par les chrétiens ; oppression, en Irlande, des catholiques par les protestants ; oppression, en Italie, des protestants par les catholiques ; oppression de l'Italie par l'Autriche , oppression de la Pologne par la Russie; oppression, en Russie et en Pologne, des serfs par les nobles, et oppression, dans les Etats du Sud de l'Union américaine, des noirs par les blancs. Nulle part et sous aucun prétexte l'homme n'a le droit d'opprimer un autre homme, un peuple d'opprimer un autre peuple. Ou cela est vrai, ou la parole de l'Écriture qui dit que tous les hommes naissent frères est fausse. Déclarer que tous les hommes naissent frères, c'est déclarer qu'ils naissent tous égaux en droit ; ce qui veut dire le même droit pour tous : c'est ce qu'on a appelé le droit commun.
Le jour est-il venu, soit pour les gouvernements de donner un grand exemple en renonçant partout à la domination, soit pour les peuples d'accomplir un grand acte en secouant en tout l'oppression ? Si la Gazette de France le croit, qu'elle le déclare hautement ! mais si elle ne le croit pas, qu'elle s'abstienne de dénaturer la question telle que la Presse Ta posée, en raisonnant dans l'hypothèse où la
Turquie aurait réclamé l'appui de l'escadre anglaise pour la protéger contre les menaces de l'ambassade russe.
La Presse n'a raisonné que sur cette hypothèse qui a motivé l'ordre immédiatement donné à l'escadre française de quitter Toulon pour se rendre dans les eaux de la Grèce.
De la part de la Russie, s'agit-il seulement d'élever la voix en faveur des chrétiens de son Église, ainsi que la France a élevé la voix en faveur des chrétiens de Jérusalem, ainsi que l'Angleterre a élevé la voix en Toscane en faveur des époux Madiaï; ne s'agit-il que d'élever la voix sans menace arrogante et surtout sans agression armée ; ne s'agit-il enfin que d'une question de tolérance religieuse et de civilisation progressive ? Alors s'évanouit la question de guerre et de territoire; alors la paix n'a rien à craindre, et la liberté n'a qu'à gagner à cette louable émulation de la France, de l'Autriche et de la Russie, disant l'une après l'autre à la Turquie : « Service pour service ; nous étayons votre empire , n'opprimez pas nos coreligionnaires. » Mais alors pourquoi faire venir précipitamment à l'entrée des Dardanelles l'escadre anglaise stationnant à Malte ?
Résumons la question : S'il s'agit d'une question de liberté religieuse, et non d'une question de conquête territoriale, nous sommes avec la Russie contre la Turffuie ; mais s'il s'agit d'une question de conquête territoriale déguisée sous une question de liberté religieuse, nous sommes pour la Turquie contre la Russie, et, dans ce cas, nous répétons que la France a très sagement fait de donner, sans hésitation et sans retard, à son escadre de Toulon l'ordre de rejoindre l'escadre anglaise.
Si l'empire ottoman doit tomber et doit être partagé, il ne doit tomber et ne doit être partagé que pour relever la Pologne, affranchir l'Italie, effacer les traités de 1815 et les remplacer par de nouveaux traités pacifiquement débattus entre l'Angleterre, la France et la Russie, et exclusivement conclus dans l'intérêt respectif des peuples, intérêt qui se traduit par ces nn)ts : Réciprocité des échanges, facilité des communications, liberté des mers.
27 mai 1853.
Le 3 0/0 français, qui avait baissé avant-hier de 50 centimes et hier de 1 franc, a encore baissé aujourd'hui de 65 centimes ; total, 2 francs 15 centimes.
Le 3 0/0 anglais est resté ferme à 100 7/8.
Écart entre les deux fonds : 21 francs.
Que devrait être la Bourse ?
— La Bourse devrait être le thermomètre du crédit, mesurant exactement les risques les plus grands, afin de les atténuer.
Qu'est-elle ?
La Bourse est le thermomètre de la peur, grossissant démesurément les dangers les plus petits en les aggravant.
Le crédit calcule tout ; il raisonne et ne tremble pas ; la peur ne calcule rien ; elle tremble et ne raisonne pas.
Ce qui distingue le crédit de la peur est aussi ce qui distingue la Bourse de Londres de la Bourse de Paris.
La Bourse de Londres calcule tout : elle raisonne et ne tremble pas ; la Bourse de Paris ne calcule rien : elle tremble et ne raisonne pas.
Si la Bourse de Paris raisonnait, elle se dirait :
Ou la dépèche transmise de Trieste, le mardi 24 mai, par la télégraphie privée, et portant la date de Gonstantinople, 16 mai, est vraie, ou elle est fausse.
Si cette dépêche est vraie, si le prince Menschikoff, qui devait être parti le 14, était encore à Gonstantinople le 16, ce retard apporté à son'départ après la signification de son ultimatum, remis le 5, et après la rentrée aux affaires de Réchid-Pacha, serait la preuve que la Russie, reconnaissant qu'elle s'était inconsidérément avancée, reculait prudemment;
Si cette dépêche est fausse, si, en effet, le prince Menschikoff est parti de Gonstantinople le 14, comment est-il
parti? Est-il parti emportant un échec ou laissant une menace ?
Quelle menace ?
La menace de renouveler, en 1853, sur Constantinople, l'attentat commis, en 1807, sur Copenhague par l'Angleterre ; est-ce présumable ? Est-ce que la flotte russe s'exposerait à la honte et aux conséquences d'un pareil acte, quand elle est surveillée par l'escadre Irançaise et par l'escadre anglaise ? Est-ce qu'il y a plus loin d'Égine et de Malte à Constantinople que de Séhastopol à Constantinople ? Est-ce que la marine russe, soit comme matériel, soit comme personnel, peut être comparée à la marine britannique et à la marine française ? Est-ce qu'après avoir bombardé Constantinople, la flotte russe voudrait se vouer à l'immanquable châtiment d'être incendiée ou d'être coulée bas? Oii serait pour la Russie la compensation ;i celle perte, de longtemps irréparable? AtTaiblie parcelle perte sans compensation, et déshonorée aux yeux des peuples par un attentat sans excuse, que ferait la Russie, que pourrait-elle faire ? — Déclarer la guerre à TAnglelerre et à la France! A quel titre et avec quels alliés? Avec l'Autriche et la Prusse? Mais ne compte-t-on pour rien l'Italie qui se soulèverait en masse, et la Suisse qui s'armerait aussitôt? Non, non, cent fois non, aucun danger sérieux de guerre n'est à redouter venant de Constantinttple ; et si le prince Menschikoff esl parli de Hjyukdéré pour Odessa, c'est qu'ayant échoué dans sa mission et manqué son eflet, il n'avait plus rien à faire qu'à s'en aller d'étape en étape. Si)n départ simplilie la situation ; il la dénoue,
Oui, il la dénoue, car si la Porte eût cédé aux arrogantes prétentions de la Russie, à chaijue courrier arrivant de Constantinople, c'eût été de nouvelles difficultés d'inlerprétalion qui eussent condamné l'Anglelei're et la France à un état indéfini de vigilance permanente et d'alerte perpétuelle, tandis qu'au moins, de (pichpie temps, on n'entendra plus parler de la Russie à Constantinople. Donc, que la France n'hésite pas. et qu'elle persiste dans la politique
dont elle a, le 20 mars 1853, résolument arljoré le pavillon, en donnant immédiatement Tordre à Tescadre française de quitter Toulon pour se rapprocher des Dardanelles et y combiner, en cas de besoin, son action avec l'escadre anglaise stationnant à Malte. Cette politique est la bonne, car elle est droite et ferme.
— Mais, dit-on, étes-vous bien sûr, en cette occurence, du parfait accord de la France et de l'Angleterre? Quelle garantie avez-vous de la sincérité britannique ?
— La seule garantie qui, de sa part, ne soit jamais douteuse, la garantie de son intérêt. L'Angleterre est plus intéressée que la France au maintien des traités qui sont le nœud du faisceau ottoman.
— Mais ne serait-il pas à craindre que la Russie ne désintéressât et n'embauchât l'Angleterre en lui offrant de se partager l'empire turc : la Russie s'emparant de Constantinople, et l'Angleterre prenant Alexandrie? Dans ce cas, réduite à l'isolement et à l'impuissance, ce serait en vain que la France invoquerait le respect des conventions du 13 juillet 1841 !
Non; une telle crainte n'est pas fondée, parce que si l'Angleterre peut avoir un intérêt h posséder l'Egypte, elle a un intérêt bien autrement direct et bien autrement considérable à ne pas s'isoler en Europe, et à ne pas rester seule en présence de la Russie. Avant d'être une grande puissance commerciale, l'Angleterre est une grande puissance libérale, et si elle tient à multiplier ses échanges, elle tient encore plus à conserver ses institutions.
Or, c'en serait fait de ses institutions le jour où, dans la balance politique, il n'y aurait plus dans un plateau que l'Europe absolutiste, et, dans Pautre plateau^ que l'Angleterre constitutionnelle.
L'Angleterre est nécessaire à la France pour y empêcher la restauration de la légitimité, comme la France est nécessaire à l'Angleterre pour y empêcher la suppression de la liberté.
L'Angleterre et la France le comprennent parfaitement
l'une et l'autre ; il n'y a donc aucune crainte à avoir sur un accord qui est réciproquement forcé et que vient de resserrer le prince Menschikoff.
Ce n'était certes pas le résultat qu'il poursuivait; mais ce sera le seul qu'il aura atteint en prenant à Constantinople une attitude qui a moins été celle d'un négociateur que celle d'un matamore. Or, pour tout matamore, il n'y a que deux alternatives : intimider ou reculer.
Voilà ce que la Bourse de Paris aurait compris si, au lieu de trembler, elle eût raisonné.
Ce que la Presse a fait en juillet 1840 et en février 1848, elle le fait de nouveau en mai 1853, guidée par les mêmes motifs, constamment animée du même esprit, et toujours fidèle, en toutes circonstances, h cette seconde moitié de sa devise : guerre a la peur.
31 mai 1853.
Le 18 mai 1853, le Moniteur publiait la déclaration suivante :
« M. le prince Menschikoff demande au Divan la conclusion d'un traité qui placerait sous la garantie de la Russie les droits et les immunités de l'Église et du clergé du rite grec. Cette question, complètement différente de cel'e des Lieux-Saints, touche à des intérêts dont la Turquie doit, la première, appi-écier la valeur. Si elle amenait quelques complications, elle deviendrait une question de politique européenne^ dans laquelle la France se trouverait engagée au même titre que les autres puissances signataires du traité du 13 juillet 1841. »
Quels étaient les termes de ce traité du 13 juillet 1841 signé par l'Angleterre, l'Autriche, la France, la Prusse, la Russie et la Turquie ?
Voici d'abord le protocole signé à Londres le 10 juillet 1841 :
Conférence des plénipotentiaires de l'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prvsse, de Russie et de la Porte-Ottomane, relative aux affaires de VOrient, tenue à Londres le 10 juillet 1841. »