‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 45 sur 132 · EMPIÉTEMENT · texte numérisé non relu

EMPIÉTEMENT

Comment douter que le! était, en effet, le but do la Russie, lorsque M. de Nesselrode déclare que l'empereur « a été guidé par les intentions les plus pures comme les plus désintéressées, » et se plaint que le gouvernement turc ait cessé d'apprécier « toute la pureté et toute la magnanimité des intentions de V empereur? »

Quel est l'objet du traité du 15 juillet 1840? « Empêcher de porter atteinte à Vintégrité de VEmpire ottoman et à /'indépendance du trône du sidtan. »

Comment douter, en cette circonstance, de la sincérité de la Russie, lorsqu'elle donne pour gage de cette sincérité l'abandon du privilège que lui avait créé l'article additionnel secret du traité d'Unkiar-Skelessy, et que, dans l'acte d'échange des ratifications, rappelant, le 17 septembre 1840, le désintéressement qui l'a guidée, elle déclare ne chercher aucune « influence exclusive ? »

Quel est enfin le but commun expressément poursuivi et heureusement atteint par la convention du 13 juillet 1841? V inviolabilité des droits souverains du sultan.

Oi", si lesj)rélenlions de la Russie à la conclusion du traité

qui placerait sous sa garantie les droits et les immunités de l'Église et du clergé du rite grec avaient réussi à s'imposer à la Porte-Ottomane, « les droits souverains du sultan, » droits déclarés a inviolables, » ne seraient-ils pas manifestement violés?

Le juste refus de la Porte de céder aux prétentions exorbitantes de la Russie peut-il constituer un casus belli ? Où serait le motif, où serait le prétexte? De quels actes d'oppression les sujets de l'empire ottoman appartenant au rite grec ontils à se plaindre? Dernièrement, l'Angleterre est intervenue en Toscane pour y protéger les époux Madiaï. Mais sous quelle forme cette intervention a-t-elle eu lieu? L'Angleterre a-t-elle menacé la Toscane d'aller forcer les portes de la prison des époux Madiaï et de briser leurs chaînes ? Si les prétentions de la Russie étaient admises, si elles pouvaient l'être, il faudrait s'attendre à ce que demain la Prusse réclamât le droit de protéger en Autriche les protestants, et à ce que, réciproquement, l'Autriche réclamât le droit de protéger en Prusse les catholiques. Ce serait la résurrection des guerres de religion, mais sur une plus grande échelle et sous la forme, non plus seulement de guerres civiles, mais encore de guerre internationales. Les prétentions exorbitantes de la Russie ne sont pas soulenables, elle ne les soutiendra pas; elle ne peut pas les soutenir sans se donner à elle-même et à tous les traités et protocoles qu'elle a signés : — traité du 2 septembre 1829, traité du 26 juin 1833, traité du 15 juillet 1840, traité du 13 juillet 1841, protocole du 17 septembre 1840, etc., etc., le plus vigoureux et le plus honteux démenti.

On parle du rétablissement du principe d'autorité; mais ce serait l'autorité du sultan détruite.

Et détruite par qui ? — Par les mains de celui-là même qui prétend être la plus haute et la plus pure incarnation du principe d'autorité, par l'empereur Nicolas.

11 suffit de montrer ce qu'aurait de monstrueux une pareille inconséquence pour donner la certitude que cette inconséquence l'empereur de Russie ne la poussera pas plus

loin, et saura trouver un moyen pour sortir du mauvais pas dans lequel il a engagé sa politique et son honneur.

En 1839, le 17 juillet, le maréchal Soult, alors président du conseil et ministre des affaires étrangères, traçait ainsi qu'il suit, au nom de la France, à MM. deBourqueney, de Saint-Aulaire, Bresson et de Barante, la politique de la France à l'égard de la Turquie :

« Dans la crise si grave où la mort du sultan Mahmoud, survenant au milieu des événements qui ont marqué les derniers mois de son règne, vient de jeter l'empire oltoman, l'union des grandes puissances de l'Europe pourrait seule offrir une garantie suffisante pour rassurer les amis de la paix. Les communications échangées depuis quelques semaines ont heureusement prouvé que cette union est aussi complète qu'il était possible de le désirer. Tous les cabinets veulent l'intégrité et l'indépendance de la monarchie ottomane, sous la dynastie actuellement régnante ; tous sont disposés à faire usage de leurs moyens d'action et d'influence pour assurer le maintien de cet élément essentiel de l'équilibre politique, et ils n'hésiteraient pas à se déclarer contre une combinaison quelconque qui y porterait atteinte. »

Le 23 'juillet, lord Palmerston, au nom de l'Angleterre, s'était empressé d'adresser à M. de Bourqueney, chargé d'affaires de France, la déclaration suivante :

'( Je ne perds pas de temps pour vous autoriser à donner à votre gou vernement l'assurance que le cabinet anglais désire, comme le cabinet français, soutenir l'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman sous sa dynastie actuelle, et est prêt à user de spn influence et de ses moyens d'action dans le but de maintenir cet élément essentiel de la balance des pouvoirs en Europe, et que le gouvernement de Sa Majesté, comme le gouvernement français, n'hésiterait pas à se déclarer contre toute combinaison qui pourrait être conçue dans un esprit d hostilité aux principes ci-dessus mentionnés. »

Le 24 juillet, le prince de Metternich, au nom de l'Autriche, avait adressé pareille déclaration à M. le comte de Sainte-Aulaire :

« S. M. I. a déclaré 1" qu'elle était décidée à ne point s'écarter de la résolution qu'elle avait prise de vouer tous ses soins et ses efforts à la conservation intacte de l'empire ottoman sous la dynastie actuelle, et à vouer à ce but tous les moyens d'influence et d'action dont elle pourra disposer ;

» 2" Qu'il résultait de cette détermination que Sa Majesté Impériale

se déclarerait contre toute combinaison qui porterait atteinte à l'indépendance de l'autorité souveraine du sultan et à l'intégrité de son empire ;

» 30 Que l'empereur désirait que les autres puissances prissent une détermination semblable à celle qu'il venait d'énoncer, et qu'à cet effet Sa Majesté Impériale sera constamment prête à s'entendre avec elles, afin de s'assurer, par la franchise de leur concours, les moyens d'atteindre le but qu'elle se propose. »

Le 16 août, le baron de Werther, au nom de la Prusse, avait répondu au comte Bresson :

« Sa Majesté me charge de vous exprimer, monsieur le comte, qu'elle a vu avec une véritable satisfaction, dans cette communication, un nouveau gage de la sollicitude désintéressée que les grandes puissances européennes vouent à la conservation de la monarchie ottomane sous la dynastie actuellement régnante. Comme le roi, mon auguste maître, est persuadé que l'empire ottoman forme l'un des éléments les plus essentiels de l'équilibre -politique de l'Europe, la Prusse usera de toute l'influence dont elle dispose pour contribuer à préserver de toute atteinte l'intégrité et l'indépendance de cet empire et l'autorité souveraine du sultan. »

Enfin, le 25 juillet 1839, le comte de Nesselrode, au nom de la Russie, avait adressé la dépêche suivante au comte de Medem :

« Ma dépêche du 13 juillet est déjà allée au devant du vœu que le cabinet des Tuileries vient d'énoncer. Elle vous a fait connaître itérativement l'intention invariable de notre auguste maître de consolider de plus en plus la paix de l'Orient et de contribuer à l'affermissement de l'empire ottoman sous la dynastie actuelle, en consacrant à ce double but, dans un parfait accord avec ses alliés, tous les moyens d'influence qui sont en son pouvoir. Nous ne saurions énoncer ces déterminations de l'empereur avec plus de précision et de force. D'ailleurs, vous le savez, monsieur le comte, le système conservateur de l'empereur ne repose point sur de simples assurances : il se fonde sur des faits dont le témoignage est irrévocable. »

La ligne tracée en 1839 par le maréchal Soult à la politique de la France était la ligne droite ; on sait ce qu'il en a coûté à la France d'en sortir, en 1840, par la faute de M. Thiers fl).

(1) « De tous les journaux répandus, un seul apprécia sainement les choses : c'est la Presse. Je ne veux assurément pas blâmer la ligne de conduite que le Journal des Débals a suivie depuis le 29 juillet jusqu'au 15

En 1840 , la France fourvoyée avait réussi à tourner contre elle l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse, la Russie et la Turquie.

En 1853, la Russie fourvoyée n'aboutira, si elle persiste, qu'à tourner contre elle la Turquie, la Prusse, la France, l'Autriche et l'Angleterre.

En 1840, la France avait inconsidérément pris parti pour le vice-roi d'Egypte contre l'empereur de Turquie, pour le vassal insurgé contre le suzerain menacé ; elle allait concourir au démembrement de l'empire ottoman. En 1853, c'est le contraire qui a lieu ; la France, fidèle à la convention du 13 juillet 1841, qui lie l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse, prend parti pour l'inviolabilité des droits souverains du sultan.

En 1840, la France, dans le faux, était tombée dans l'isolement ; en 1853, la France est dans le vrai, et elle y est avec l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse. C'est la Russie à son tour qui est dans le faux et qui tombera dans l'isolement si elle ne s'arrête à temps. Cet isolement, déjà attesté par le Moniteur du 29 mai 1853, constitue un fait politique dont la haute importance se démontre par elle-même et peut se passer de commentaires.

Ce que la France, reconnaissant son erreur, a fait en 1841, la Russie, reconnaissant pareillement son erreur, le fera en 1853 ; elle ne voudra pas qu'on traite d'impostures ses paroles : « Le système conservateur de Vempereur ne repose point sur de simples assurances : il se fonde sur des faits dont le témoignage est irrévocable. » C'est dans ces paroles du comte de Nesseirode au comte de Médem, paroles écrites et acquises à l'histoire, que nous puisons la confiance que nous venons d'exprimer.

septembre 1840. Je ferai observer cependant que si Ton n'avait pas connu p:ir le journal la Presse et par les articles de M. de Lamartine une partie de la vérité sur les prétendues insultes faites à la France et sur la prétendue exclusion de la conférence de Londres, il n'est pas bien certain que M. Thiers n'eût trouvé le moyen d'eng:iger la guerre étrangère avant la réunion des Chambres; le mal alors eût été irrémédiable. »

Lu cérilé sur la question d'Orient, par le comte d'angeville. ancien ofScier de marine, député de TAin Un volume ir.-S»; mai 1841.

1" juin 1853.

Le prince Menschikoff, envoyé extraordinaire, a décidément et positivement quitté Constantinople ; mais le comte d'Ozeroff, titulaire de la légation, est resté.

Que faut-il conclure de cette double situation ?

Que faut-il supposer que va faire la Russie?

L'hypothèse est un cercle qu'on ne doit point parcourir à demi. Il faut supposer tout ou il faut ne supposer rien.

L'empereur de Russie va-t-il tenter d'imposer par la voie des armes à l'empereur de Turquie la déchéance que le prince Menschikoff a été impuissant à lui imposer par la voie des négociations ?

Mais, avant toute discussion, précisons, si cela est possible, ce que la Russie demande à la Turquie et ce que la Turquie refuse à la Russie.

La Russie demande à la Turquie de conclure un traité qui lui conférerait, sous le nom de protectorat, le gouvernement suprême de toute la portion des sujets turcs qui appartiennent à la religion grecque. La Turquie refuse à la Russie de lui accorder chez elle un droit d'immixtion qui y serait la guerre civile en permanence allumée par le fanatisme, et la création monstrueuse d'un despotisme à deux têtes. Mieux vaudrait séparer matériellement la Turquie en deux territoires distincts : l'un exclusivement peuplé de grecs, l'autre exclusivement peuplé de musulmans, que de la partager ainsi moralement en deux moitiés de nation, relevant, l'une, de l'empereur de Turquie, l'autre, de l'empereur de Russie, quoique couvrant le même territoire. Une si étrange prétention ne supporte pas l'examen ; ce serait le conflit, ce serait la conflagration en haut et en bas, sur le trône et dans la rue. La Turquie est donc fondée dans son refus, motivé sur la nature même des choses. Elle est dans la situation d'un individu qui serait placé entre un mur qui

l'empêcherait de reculer et une volonté qui lui ordonnerait de reculer encore et toujours. L'obstacle matériel serait plus fort que la contrainte morale. La Turquie répond à la Russie dans les termes les plus modérés et les plus conciliants : (( La Porte est animée du vif désir de resserrer et de » multiplier les liens de parfaite amitié et d'étroite alliance » qui existent entre les deux gouvernements... La Porte » accueillera favorablement celles de vos demandes. qui ne » blessent ni son honneur ni son indépendance. En ce qui » regarde les privilèges religieux accordés à tous les sujets » chrétiens de la Porte, et spécialement aux grecs, par les » prédécesseurs du sultan, et au sujet du maintien des- » quels la Russie semble avoir conçu quelques doutes, non » seulement le sultan n'a jamais songé à les retirer ou à les » restreindre, mais leur conservation, leur maintien et leur » développement dans le présent comme dans l'avenir ont "» été et seront toujours l'objet de sa constante sollicitude... » Le sultan déclare formellement à la face de l'univers qu'il » maintiendra dans toute leur étendue les privilèges, fran- » chises et immunités dont jouissent depuis longtemps les » Egliseschrétiennes dans ses Etats, et en particulier l'Eglise » grecque. »

Est-il raisonnablement possible tradmetlrc qu'une telle réponse faite en termes si conciliants et si convenables puisse donner lieu à une déclaration de guerre, on dit même à une guerre sans déclaration préalable? Si une pareille supposition était possible, alors il faudrait rayer du vocabulaire politique ces mots : droit des gens ; ils ne signifieraient absolument plus rien; l'Europe retournerait, j)ar la démence des rois, à la barbarie des nations.

Quelque inadmissible que soit une pareille hypothèse, atlmeltons-la cependant pour un instant. Admettons que l'empereur de Russie ne tienne aucun compte de cette réponse : « La Porte ne peut conclure de traité avec aucune » puissance étrangère sur une question qui est exclusive- » ment du ressort de l'administration intérieure de l'em- » pire; ce serait sacrifier ses droits de souveraineté et son

» indépendance, et, quel que soit le caractère d'amitié dont » sont empreints les relations et les sentiments réciproques » du sultan et de l'empereur, cette amitié ne saurait aller » jusqu'à imposer à la Porte un pareil sacrifice ; ce serait » contraire au droit international et aux droits de tout Etat » libre et indépendant. Le sultan s'en remet entièrement » sous ce rapport à la justice et à l'équité du monde entier, » et particulièrement de l'empereur de Russie, si connu » par la droiture et la loyauté de son caractère. »

Ou l'empereur Nicolas attaquera la Turquie sans lui dé^ clarer la guerre, ou il ne la lui fera qu'après la lui avoir déclarée.

S'il attaque la Turquie sans lui déclarer la guerre, comment justiOera-t-il un pareil procédé aux yeux de l'Angleterre, de l'Autriche, de la France et de toute l'Europe civilisée? Et s'il ne fait la guerre à la Turquie qu'après la lui avoir déclarée, sur quoi la motivera-t-il ? Réduit à l'impossibilité de la motiver, il faudra donc qu'il la fasse sans la déclarer? Soit. Étendons jusqu'à l'absurde le champ de l'hypothèse. Supposons que la Russie a décidé de faire le siège de Gonstantinople. Comment la Russie attaquera-t-elle la ville aux sept collines et entourée de châteaux forts? L'attaquera-t-elle par terre? Pattaquera-t-elle par mer?

Attaquer Gonstantinople par mer, ce serait mettre la flotte russe aux prises avec les trois flottes turque, anglaise et française. La Russie ne s'exposera pas à ce combat inégal. Elle préférera donc à la voie de mer la voie de terre déjà frayée par l'expédition de 1828-1829. Mais c'est ici que doit se placer une observation qui a son importance. En 1828, la Russie, marchant sur Andrinople, était d'accord avec la France, l'Angleterre et la Prusse. C'est ce qui est constaté par la dépêche de M. Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie à Paris, écrivant, le 28 novembre 1828, à M. le comte de Nesseirode : « En parlant de la politique de la » France, S. M. (le roi Charles X) m'a répété qu'elle persis- » tera dans celle qu'elle a adoptée, et par conséquent dans » la résolution de rester unie a la russie... S. M. s'est réxn. 21

32â tS53.

» pandueen éloges sur le duc de Wellington ; elle a dit que » si M. Canning vivait, et qu'il eût été à la tète des affaires, » il se serait laissé entraîner par les préjugés du public et » les clameurs des gazettes, au point de rendre une rupture » entre l'Angleterre et la Russie inévitable ; que le duc a ré- » sisté à ce torrent, et qu'il a, par sa fermeté, rendu le plus » grand service à son pays et à l'Europe entière... Nousn'a- » vous pas à craindre une rupture ouverte de la part de la » Grande-Bretagne ; elle se bornera à conseiller à la Porte » de demander la paix et à lui prêter tous les bons offices » en son pouvoir durant la négociation, si elle a lieu, sans » aller plus loin, soit que le sultan s'y refuse, soit que nous » persistions dans la résolution d'entreprendre une seconde » campagne... Fortifiant les liens du sang par ceux de la » politique, la Prusse verrait, à mon avis, avec satisfaction » la fin de la lutte entre la Russie et la Turquie ; mais elle » se garde de la provoquer par aucune démarche propre à » gêner le cabinet impérial, et s'est prononcée contre celles » de ce genre projetées par la cour de Vienne. Son main- » tien, son langage, ses démonstrations ont été jusqu'à ce » jour favorables à la Russie, et la crainte de la voir s'en- » tendre avec elle, dans un cas extrême, en impose à l'Au- » triche et sert à la France d'encouragement pour la confir- » mer dans les sentiments favorables qu'elle nous lémoi- » gne. » En 1833, la Russie marchant sur Gonstantinople y marcherait malgré l'opposition déclarée de l'Angleterre et de la France. Croit-on que cet appui de l'Angleterre et de la France ne doublât pas au moins le courage de l'armée turque et la force des populations musulmanes d'Andrinople et de Gonstantinople? Cette dernière ville possède des casernes qui peuvent rivaliser avec les plus belles casernes de France et de Russie, Deux, entre autres, situées aux environs de Constantinople, peuvent renfermer tout une armée ; ce sont de véritables camps retranchés. L'une de ces deux casernes porte le nom de Daoud-Pacha et l'autre de Damis-Tchifflich. C'est dans celle-ci que, pendant la dernière guerre contre la Russie, en 1829, le sultan planta son

étendard et annonça sa résolution de s'ensevelir sous les ruines de Fempire. L'arsenal militaire appelé Top-Khana contient une manufacture d'armes qui peut fournir un grand nombre de fusils, des bombes et des canons. Les remparts qui entourent la ville consistent dans un double mur, garanti par des fossés et fortifié de tours; ils pourraient donner lieu à une défense formidable. Si le Bosphore présente une ouverture qui pourrait permettre à une flotte russe d'arriver en quarante-huit heures des côtes de la Crimée, les fortifications élevées à l'entrée du Bosphore, parmi lesquelles se distingue le fort de Roumily-Hissar, en rendent l'accès aussi difficile que périlleux, et la côte n'ofîre point d'endroits favorables pour le débarquement ; d'ailleurs, la grande proximité de Conslanlinople permettrait d'envoyer h temps d'amples secours ; et puis, peut-on admettre que les flottes anglaise et française restassent dans un état passif d'observation? Dés qu'on suppose Tintervenlion armée et combinée des deux flottes anglaise et française, il faut écarter la supposition de toute tentative de débarquement à l'entrée du Bosphore, et se borner à Thypothèsc d'une nouvelle occupation d'Andriiiople, comme en 1829. La ville d'AndrinopIe a 100,000 habitants, une citadelle et un arsenal. D'AndrinopIe à Gonstantinoplc, la distance est de 170 kilomètres (42 lieues). Or, un régiment russe destiné à une longue marche ne peut faire par jour plus de 20 kilomètres, en marchant deux jours et se reposant le troisième jour. Si la distance augmente, il laisse une foule d"hommes en route. 11 est nourri de biscuit noir et aigre, et porte sur le dos, en armes, boîtes à cartouches et équipement, un poids considérable. Le relevé officiel de la campagne de 1828-1829 constate que l'armée russe a éprouvé une perte de 150,000 hommes par le seul effet des fatigues et des maladies.

En 1828, les Russes passent la frontière au nombre de 163,000. Pendant plusieurs semaines, leurs efiforts échouent devant la petite forteresse de Braïlow. L'empereur Nicolas en personne ne réussit qu'à peine à entamer l'ennemi à Boulanlouch. Le siège de Varna dure neuf semaines ; en-

core faut-il que Joussouf, qui commandait la citadelle, la rende à prix d'or; il se retire en Russie, où il reçoit une pension. Les Russes repoussent, il est vrai, les Turcs à Tchorlan et à Shoumla, mais sans pouvoir les défaire, malgré les énormes sacrifices d'hommes qu'ils y font. La campagne suivante s'ouvre sous le général Diebilch ; Réchid- Pacha ne compte que 30,000 hommes de troupes régulières et 60,000 vagajjonds ; à Bazar-Yeni, l'armée ottomane, démoralisée, cède le terrain presque sans combat ; mais à Koultcha les Turcs font une vive résistance et peu s'en faut que la balance ne penche en leur faveur. C'est alors que le général Diebitch s'avance sur Andrinople et l'occupe. Cédant à l'influence de l'Angleterre, expressément annoncée par la dépèche du comte Pozzo di Borgo, le divan sollicite la paix au moment où les vices de l'administration militaire et du soldat russes avaient tellement affaibli l'armée d'invasion, que sa position était devenue des plus critiques.

Soutenue en 1853 par l'Angleterre et la France, tandis qu'en 1829 la Turquie était abandonnée par ces deux puissances, les choses suivraient-elles le môme cours en 1853 qu'en 1829 ?

Telle est la question qui se pose d'elle-même.

Eh bien ! même dans ce cas, il faudrait supposer deux campagnes, ce qui reporterait jusqu'en 1854, au moins, le résultat de la nouvelle expédition russe. D'ailleurs, il est déjà trop tard pour entreprendre la guerre d'Orient, car à la fin du mois de mai les fourrages manquent généralement dans les Principautés et sur les bords du Pruth.

Et puis enfin cette guerre, qui l'entreprendrait?

Serait-ce l'empereur Nicolas en personne ?

Serait-ce le vieux maréchal Paskewitch? Voudrait-il risquer de perdre la position qu'il a acquise ?

Serait-ce le prince Woronzoff, qui commande au Caucase ? Il est aveugle et presque octogénaire.

Serait-ce le général Yermoloff, également octogénaire, et depuis longtemps en disgrâce ?

Mais il faut tout supposer, même ce qui est le moins sup-

posablc : supposons donc la Russie ayant assiégé Constantinople et ayant réussi à s'en emparer.

2 juin 1853.

Supposant tout, même ce qui est le moins supposable, nous avons supposé Constantinople toml)éc au pouvoir de la Russie. Si la France, après la prise d'Alger, en 1830, n'est parvenue à s'établir en Algérie qu'au prix de tant de sang versé et de quinze cent millions dépensés, quoique cette partie de l'Afrique ne comptât que deux à trois millions d'Arabes, croit-on que la Russie, ayant à lutter contre vingtun millions d'Ottomans, parviendrait plus facilement et à moins de frais à s'établir en Turquie, où le fanatisme ne tarderait point h s'allumer sur tous les points et sous tous les noms, car, indépendamment de l'islamisme, il y a les grecs unis et les grecs non unis, les arméniens des deux castes, les Israélites, les catholiques et les protestants, qui, présentement, vivent tous en paix, mais entre lesquels la guerre ricocherait aussitôt? Croit-on que le patriarche de Constantinople, qui est le chef de la nation grecque, préside le synode, juge souverainement toutes les affaires civiles et religieuses, est exempt d'impôt, et forme avec ses douze métropolitains le synode ou grand conseil de la nation, acceptât volontiers d'échanger cette situation contre la dépendance de l'autocrate? On le sait : le chef de l'Église russe, le véritable patriarche est le czar; le patriarche de Moscou n'est plus qu'un métropolitain. Croit-on qu'il fût facile de mettre d'accord les métropolitains russes et les patriarches grecs ? Leur rituel n'est pas le même, leur symbole diffère sur plusieurs points, leur martyrologe n'a ni les mêmes saints ni les mêmes fêtes. Croit-on que la Russie, dans l'opiniâtre ardeur d'orthodoxie qui l'anime, et dans la manie furieuse d'unité qui la possède, se montrât moins intolérante en Turquie à l'égard des grecs devenus ses sujets

qu'en Pologne à l'égard des catholiques, sur lesquels elle exerce la plus terrible inquisition, puisque, pour un seul mot suspect de porter la plus légère atteinte à V orthodoxie, elle les déporte à Tomsk ou Tobolsk? Croit-on que la rivalité et la guerre tardassent à éclater entre l'Église russe , prétendue orthodoxe, et l'Église grecque, accoutumée à jouir sous le gouvernement turc d'une tolérance qui est sans limites pour tous les cultes?

M. de Lamartine, qui a visité la Turquie, où il a pu être témoin de cette tolérance, la constate en ces termes :

a Le culte de Mahomet est uu culte très philosophe qui n'a imposé que deux grands devoirs à l'homme : la prière et la charité. Ces deux grandes idées sont, en effet, les deux plus hautes vérités de toute religion ; le mahométisme en fait découler sa tolérance, que d'autres cultes ont si cruellement exclue de leurs dogmes. Sous ce rapport, il est plus avancé sur la route de la protection religieuse que beaucoup d'autres religions qui l'insultent et le méconnaissent... Les Turcs sont les gardiens du Saint-Sépulcre. Possesseurs, par la guerre, de ce monument sacré des chrétiens, ils ne le détruisent pas, ils n'eu jettent pas la cendre au vent; ils le conservent, ils y maintiennent un ordre, une police, une révérence silencieuse que les communions chrétiennes qui se le disputent sont bien loin d'y garder elles-mêmes. Ils veillent à ce que la relique commune de tout ce qui porte le nom chrétien soit préservée pour tous, afin que chaque communion jouisse, à son tour, du culte qu'elle veut rendre au Saint Tombeau. Sans les Turcs, ce tombeau aurait déjà été cent fois un objet de lutte entre ces communions haineuses et rivales. Il n'y a pas là de quoi accuser et injurier les Turcs. Cette prétendue intolérance brutale dont les ignorants les accusent ne se manifeste que par de la tolérance et du respect pour ce que d'autres hommes vénèrent et adorent. Partout où le musulman voit l'idée de Dieu dans la pensée de ses frères, il s'incline et il respecte. Il pense que l'idée sanctifie la forme. C'est le seul peuple tolérant. Que les chrétiens s'interrogent et se demandent de bonne foi ce qu'ils auraient fait si les destinées de la guerre leur avaient livré la Mecque et la Kaaba ; les Turcs viendraient-ils de toutes les parties de l'Europe et de l'Asie y vénérer en paix les monuments conservés de l'islamisme? »

M. Blanqui, membre de l'Institut, qui a visité la Turquie en 1842, a également constaté ainsi qu'il suit celte tolérance :

a La vie municipale est plus active en Turquie que dans aucune autre contrée. La partie la plus intéressante de l'administration est celle qui concerne les rapports des Turcs avec les chrétiens. Ces rapports sont fort

simples et moins dénu6s de liberté qu'on pourrait le croire entre les deux populations. Aussitôt qu'un village renferme un nombre suffisant de chrétiens, on leur permet de choisir un chef, qui devient l'interprète de leurs besoins et leur représentant près de l'autorité musulmane. Lui seul a caractère pour répartir l'impôt, pour transmettre les ordres des pachas, pour s'entendre avec eux sur les réclamations à présenter, etc. »

Cette tolérance s'explique parfaitement ; elle est la conséquence de ce précepte du Coran :

0 Point de violence en matière de religion; la vérité se distingue assez de l'erreur. » cokan, ch. II, verset 257.

Un Anglais, un protestant, M. Urquardt, a aussi rendu à cette tolérance le même témoignage :

9 L'esprit de dogme ou de prosélytisme impose aujourd'hui aux autres croyances la réserve et le silence qui les caractérisent. Mais que ce modérateur soit écarté, et aussitôt les humbles doctrines fermées à présent dans le sanctuaire se montreront à la cour et au camp ; le pouvoir et les haines politiques s'uniront à l'esprit de domination et aux animosités religieuses, et bientôt on verra l'empire noyé dans le sang jusqu'à ce qu'un bras vigoureux vienne rétablir l'harmonie par le despotisme. »

Ce qui précède suffit pour donner une idée des difficultés contre lesquelles l'occupation russe aurait à lutter, même sous le rapport où l'on pourrait supposer qu'elle en rencontrerait le moins. Mais si la question de religion est hérissée de tant de rivalités, croit-on que la question de nationalité se laissât sans énergique résistance trancher par le sabre moscovite?

M. de Lamartine, qui a vu de près les Turcs, les dépeint en ces termes :

« Les Turcs, comme race d'hommes, comme nation, sont encore les premiers et les plus dignes parmi les peuplades de l'Orient. Leur caractère est le plus noble et le plus grand ; leur courage est intact ; leurs vertus religieuses, civiles et domestiques, sont faites pour inspirer à tout esprit impartial l'estime et l'admiration. Leur noblesse est écrite sur leur front et dans leurs actions. »

M. Ubicini, auteur de lettres remarquables sur la Turquie, se répond ainsi à la question qu'il s'était posée :

« Le but de la réforme a été atteint. Le tanzimat, appliqué d'abord uniquement à la capitale et aux districts voisins, a gagné peu à peu jusqu'aux, provinces frontières, et l'unité a été introduite dans l'empire par la

328 iS53.

législation, par l'administration, par le territoire, par la tolérance, par la presse. — Nous sommes donc en mesure désormais de répondre à la question que nous nous adressions au début de ces Lettres : Y a-t-il une Turquie? — Oui, il y a une Turquie ; c'est-à-dire il y a en Turquie vingt-etun millions de musulmans braves, intelligents, honnêtes surtout, et que leur croyance, leurs mœurs, leur respect pour la loi disposent mcrveilleument au progrès. »

Parmi ces vingt-un millions de musulmans, croit-on que, môme après la défaite du sultan Abd-ul-Medjid, ce cas admis, il ne se trouvât pas en Turquie ce qui s'est trouve en Algérie, au moins un Abd-el-Kader ? Et pourquoi ne seraitce pas Abd-el-Kader lui-même ? Est-ce qu'il n'est pas libre à Brousse? Est-ce que Brousse ne compte pas 100,000 habitants? Si, depuis tant d'années, la Russie, dans le Caucase, n'a pu venir à bout de Schamyl, viendrait-elle, en Turquie, plus facilement à bout d'Abd-el-Kader?

A toutes ces hypothèses, il faut ajouter encore toutes les complications qui naîtraient immanquablement en Europe si la dernière de ces hypothèses se vérifiait : l'occupation de Gonstantinople par la Russie, en violation de tous les traités qui garantissent l'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman, et au mépris des solennelles déclarations de l'Angleterre et de la France.

Aussi, plus l'on examine la question dans les termes hautains où le prince MenschikofT l'a posée à Gonstantinople, et moins l'on croit à la possibilité de la guerre. La paix a pour gage la flotte russe, qui répond de tout attentat commis contre le droit des gens et le respect des traités. L'Angleterre, la France et la Russie ont brûlé à Navarin la flotte turque ; le même sort serait réservé à la flotte russe de la part de l'Angleterre, de la France et de la Turquie. La Russie ne s'y exposera pas.

La guerre ne serait possible que dans un seul cas, ce serait le cas où l'empereur Nicolas n'aurait menacé la Turquie qu'afin d'attirer l'empereur Napoléon en Belgique, et retourner alors contre celui-ci la situation de 4 contre 1.

En efTet, dans ce cas, le cas d'une invasion de la Belgique par la France, il y aurait lieu de craindre que l'Angleterre,

l'Autriche et la Prusse ne se séparassent immédiatement de la France pour nouer contre elle une nouvelle coalition de 1814 et de 1815. Mais si telle a été l'arrière-pensée de l'empereur Nicolas à l'effet de rétablir la légitimité partout, cette arrière-pensée constitue un piège trop grossier et trop visible pour s'y laisser prendre.

La France, liée à l'Angleterre, à l'Autriche et à la Prusse par le traité du 13 juillet 1841, ne rompra pas le faisceau des 4 contre 1 ; elle ne donnera ni à la Prusse, ni à l'Autriche, ni à l'Angleterre, un prétexte de se séparer d'elle, et si la Russie a tendu un piège à la France, c'est la Russie qui s'y prendra; elle restera isolée, et conséquemment impuissante.

Non, la France, lorsque tout l'avantage est de son côté, ne mettra 'pas l'avantage du côté de la Russie; non, la France ne déplacera pas la question telle qu'elle est circonscrite ; non, la France ne la compliquera pas par une autre question au moins prématurée et ne se donnera pas un tort de logique et de politique quand elle a pour elle, de l'aveu de l'Europe tout entière, la raison, la justice, la bonne foi, et le respect des traités ; non, d'une question simple, la France ne fera pas une question complexe.

La France saura attendre patiemment que la question se dénoue d'elle-même, et que chacune des parties contractantes de la convention du 13 juillet 1841 s'exécute loyalement à son exemple, ou jette hautement le masque.

Répétons-le une dernière fois, la guerre est impossible.

La guerre est impossible, parce que si la Russie, en abusant contre la Turquie du droit du plus fort, n'a fait que céder brutalement à un accès d'emportement, cet accès sera promptement et localement réprimé, comme on éteint l'incendie en le circonscrivant.

La guerre est impossible, parce que si la Turquie n'est qu'un prétexte menteur et qu'une voie détournée pour arriver à un autre but : — le rétablissement de la légitimité sur tous les trônes d'Europe, la Russie, réduite à ses seules forces ou même traînant à sa suite l'Autriche et la Prusse,

ne saurait l'atteindre, et, ce but étant découvert, ce sera un motif du plus pour que ni la France ni l'Angleterre, ayant avec elles l'Italie, la Suisse et TEspagne, ne se prêtent à jouer le jeu de l'absolutisme, ainsi condamné à l'immobilité par l'impuissance.

Si, en effet, ainsi qu'elle le déclare, « la Russie ne de- » mande point à la Porte des concessions politiques, si elle » n'a qu'un seul désir, celui de calmer les consciences re- » ligieuses par la certitude du maintien de ce qui est, » comment n'a-t-on pas pu trouver une forme qui donnât à l'empereur de Russie cette certitude sans porter atteinte aux droits de l'empereur de Turquie ? On le comprend d'autant moins qu'on connaît plusj'esprit calme et conciliant de Réchid-Pacha.

Si lord Redcliffe et M. Delacour ont exprimé le désir que des privilèges écrits fussent accordés aux chrétiens sous la garantie des grandes puissances, on doit être certain que ce désir ne rencontrera aucune résistance de la part de la Turquie , et particulièrement de Réchid-Pacha ; dans ce cas, la question de 1853 se dénouerait comme s'est dénouée la question de 1840, par une nouvelle convention du 13juillet 1841, ouvrant à la Russie la même porte qui s'est ouverte pour la France.

5 juin 1853.

L'ordre d'aller mouiller dans la baie la plus proche de l'entrée des Dardanelles a été donné à la flotte française stationnant à Salamine,

Le même ordre a été pareillement donné à la flotte anglaise stationnant à Malte.

MM. de Kisseleff et de Rrunow ont dû en être informés et le faire savoir sans retard h leur souverain.

Il faut cinq jours pour correspondre entre Paris et Saint- Pétersbourg ; donc, à la rigueur, le gouvernement russe

pourra connaître le 10 juin les ordres donnés le 4 juin aux deux flottes commandées, l'une par l'amiral de la Susse, l'autre par l'amiral Dundas, et le gouvernement français connaître, le 17 juin, l'effet produit sur l'empereur Nicolas par l'arrivée de cette nouvelle à Saint-Pétersbourg. Ce n'est plus qu'une question d'heures et de jours.' |i Mais ce qui est certain et incontestable, c'est que l'empereur Nicolas n'ignore plus que la question telle qu'elle a été posée à Constantinople par le prince de Menschikoff s'est déplacée et a changé de nature. Ce n'est plus une question de récriminations et de guerre entre la Russie et la Turquie, c'est maintenant une question d'équilibre et de paix entre la Russie et les grandes puissances de l'Europe.

Que va faire l'empereur de Russie? Passera-t-il outre les représentations de l'Angleterre et de la Fance ? N'en tiendra-t-il aucun compte? Leur fera-t-il cette « offense, » lui qui qualifie si facilement « d'offeiise » le refus le plus poli aux prétentions les plus hautaines et les moins fondées ? Donnera-t-il enfin à ses troupes l'ordre de passer le Pruth et de prendre possession des Principautés danubiennes?

Ou l'empereur de Russie donnera cet ordre, ou il ne le donnera pas : — Ce sont ces deux hypothèses qu'il s'agit de vérifier. Les hypothèses qu'on pose sont autant de jalons qu'on plante sur la route qui doit conduire le plus sûrement et le plus facilement au but.

Si l'empereur de Russie, cédant à l'emportement de la contrariété, ou croyant que le moment est venu de jeter le masque de la patience mis sur les traits de l'ambition,' donne l'ordre à ses troupes de passer le Pruth, cet ordre donné et exécuté, que fera-t-il? Se bornera-t-il à occuper les Principautés, ou entreprendra-t-il de marcher sur Constantinople? S il se borne à occuper les Principautés, en sera-t-il plus avancé? Sa position pour ouvrir des négociations avec l'Angleterre et la France en sera-t-elle meilleure? En quoi? Qu'on le 'dise ! qu'on l'explique! qu'on le démontre ! Loin d'être meilleure, elle sera moins bonne ;

332 fS53.

car il se sera donné le tort de violer les traités et de manquer de procédés envers les deux grandes nations : l'Angleterre et la France. Alors, il faudra qu'il commence par se justifier. Gonséquemment, passer le Pruth pour se borner à occuper les Principautés, et négocier après lorsqu'il est plus facile de négocier avant, serait une absurdité que l'écrivain qui réfléchit mûrement ne saurait admettre sans faire injure au souverain érigé en arbitre de la paix du monde. L'absurdité ne se suppose pas. Il faut attendre qu'elle se prouve.

Donc, si les Russes passent le Pruth, ils ne s'arrêteront pas volontairement à moitié chemin, ils marcheront sur Constantinople. La logique le veut ainsi. Mais si la Russie avait été décidée h s'emparer de Constantinople, elle n'eût pas irréparablement perdu dix jours précieux; elle n'eût pas laissé aux deux flottes deSalamine et de Malte le temps de venir se placer en travers de ses projets; elle eût fait son coup et consommé son attentat avant le 4 juin, date des dernières nouvelles arrivées de Constantinople. Du 20 mai, jour du départ du prince Menschikoff, au 4 juin, la flotte russe a eu tout le temps d'opérer le débarquement des troupes et du matériel nécessaires au siège de Constantinople. Cela est si vrai, que des Russes séjournant à Paris y annonçaient hautement le samedi 2 juin que ce même jour le drapeau russe devait flotter et flottait victorieusement dans la capitale du nouvel empire réservé au grand-duc Constantin. Donc, puisque les Russes ne sont pas à Constantinople, c'est qu'ils n'osent pas s'en emparer, et s'ils n'osent pas s'en emparer, pourquoi passeraient-ils le Pruth? —Pour négocier, répond-on. Mais s'ils veulent négocier, qui les empêche de le faire tout de suite ? Est-ce que la France et l'Angleterre n'ont pas montré assez hautement de quelles dispositions conciliatrices et pacifiques elles étaient animées? Est-ce que l'Autriche n'aspire pas à faire agréer sa médiation? Est-ce qu'il est plus difficile en 1853 qu'en 1841 d'ouvrir une conférence?

Si la raison et la justice pèsent seulement le poids de

deux grains de mil dans la balance d'un souverain absolu, on peut donc prédire et annoncer en toute certitude que l'ordre ne sera pas donné à l'armée russe de passer le Prulb, ou que, si cet ordre a été donné, il sera révoqué dès que l'empereur Nicolas aura pu se convaincre que le débat a pris des proportions qui l'élèvent au-dessus de la tête des Turcs de toute la bauteur d'une question européenne.

Cette hypothèse est la seule à laquelle puisse s'arrêter le bon sens; mais veut-on admettre qu'elle soit contredite par l'événement, eh bien ! dans ce cas, qu'arriverait-il, que pourrait-il arriver ?

L'ordre de passer le Prulh et d'occuper les Principautés est donné ou maintenu. Dans ce cas, la conduite du sultan et de ses alliés est impérieusement tracée. Les deux flottes anglaise et française franchissent les Dardanelles. Si les troupes russes passent le Danube, les deux flottes protectrices franchissent le Bosphore ; si les troupes russes avancent encore et passent les Balkans, les deux flottes entrent dans la merNoire ; alors, c'est la guerre ; oui, c'est la guerre, mais la guerre restreinte, la guerre localisée sur le point où la Russie est le plus faible, entre la mer Noire et la mer Caspienne. Si la Russie porte de grandes forces de ce côté des deux mers, elle se découvre alors du côté de la mer Baltique, où elle serait facilement et gravement menacée, et, pour peu que la guerre se prolonge, la Pologne abattue peut se relever.

Non; la Russie ne jouera pas ce jeu, où le gain ne serait pas en proportion de la perte, le péril en proportion de la gloire.

La guerre est donc impossible.

Elle ne serait possible que si le gouvernement français défaillait aux ordres qu'il a donnés le 20 mars et le 4 juin, et que si la majorité se déplaçait dans le cabinet anglais ; mais elle ne s'y déplacera pas, et si deux ministres en sortent prochainement, ce ne seront ni lordPalmerstonni lord Russell, ce seront lord Aberdeen et lord Clarendon. En 1840, la France fut téméraire sans être ferme ; en 1853, elle

sera ferme sans être téméraire. Elle a résumé sa politique dans ces deux mots : — Ni témérité ni faiblesse.

6 juin 1853.

Comment la guerre aurait-elle lieu ?

La guerre ne peut avoir lieu que dans l'une de ces trois hypothèses :

En admettant que l'empereur Nicolas en cherche l'occasion et saisisse, à défaut de motif, un prétexte ;

En admettant qu'il réussisse à rompre Ventente spéciale de l'Angleterre et de la France ;

En admettant que, cette entente spéciale rompue, la France persiste à agir et agisse isolément.

Examinons l'une après l'autre chacune de ces trois hypothèses, également invraisemblables.

Si l'empereur Nicolas cherchait, à tout prix et à tout risque, l'occasion d'une guerre, il eût saisi celle que lui offrait naturellement, à la fin de 1852, le rétablissement de l'hérédité dans la dynastie impériale des Bonapartes, contrairement aux termes des traités de 1815. Pouvant se poser ainsi devant l'Europe en défenseur des traités, il eût certes préféré cette position à celle de violateur des conventions les plus solennelles et les moins équivoques. Il n'est donc pas vraisemblable que l'empereur Nicolas cherche, sous un prétexte mensonger, l'occasion tardive d'une guerre dont le véritable point de mire serait Paris et non pas Gonstantinople. S'il ne vise, en effet, qu'à donner purement et simplement la forme d'un sened aux firmans qui sont la garantie des privilèges et des immunités dont les grecs jouissent en Turquie, il est moins vraisemblable encore que, pour obtenir une satisfaction si mince et si peu réelle, l'empereur Nicolas expose la Russie h une guerre contre la France et l'Angleterre, guerre qui pourrait avoir pour conséquences la destruction de ses flottes dans la mer

Baltique, la mer Noire, la mer Caspienne et la mer d'Azoff, le bombardement et le siège de Gronstadt, de Pétersbourg, de Sébastopol, de Nicolajew, d'Odessa, etc., etc. La Russie ne peut se faire d'illusions ; elle doit savoir parfaitement que par mer elle est vulnérable sur tous les points, et que, pour la contraindre à demander grâce, il suffirait aux forces navales de l'Angleterre et de la France de se combiner et de se déployer.

La première hypothèse n'est évidemment pas sérieuse ; elle doit donc être écartée. La seconde est-elle plus solide ?

L'expérience est là pour l'attester : rien n'est plus précaire que Ventente cordiale entre deux Etats; ce n'est jamais qu'un mot, et précisément parce que ce mot est vague, il laisse le passage libre à tous les intérêts contraires et à tous les dissentiments possibles ; Ventente cordiale est pavée de pierres d'achoppement. Il n'en est pas ainsi de Ventente spéciale. Celle-ci n'est pas une expression vague, c'est une action définie; c'est un chemin tracé vers un but marqué par un intérêt commun.

Dès que l'entente spéciale s'est établie entre l'Angleterre et la France sur la nécessité de proléger la faiblesse relative de l'empire ottoman, pourquoi celte entente spéciale se romprait-elle ? Que gagnerait à la rompre l'Angleterre qu'elle n'ait pu gagner à ne la point nouer? Qu'est-ce que le gouvernement russe pourrait offrir à la Grande-Bretagne qu'il n'ait pu déjà lui proposer avant d'exposer le prince Menschikoff à un échec diplomatique? Lorsqu'on raisonne, il faut raisonner sérieusement. Empêcher, il y a trois mois, l'entente spéciale entre la France et l'Angleterre était plus facile au gouvernement russe, ayant pour auxiliaire dans le cabinet britannique lord Aberdeen et lord Glarendon , qu'aujourd'hui la dénouer ou la briser. On dit : la France et l'Angleterre, d'accord sur le but, peuvent n'être pas du même avis sur l'emploi des moyens et le moment de l'action. Or, dans ce cas, le câble de l'entente spéciale, sans se rompre, peut se détendre, et cela suffirait pour que la Russie pût sauter par-dessus et arracher à la

Porte-Ottomane le sened refusé. Signaler ce danger, c'est le dissiper. La France, prévenue, ne commettra pas la faute d'ériger aucune question secondaire en question principale. Chaque question conservera strictement le rang qui lui est naturellement assigné. Au premier rang les questions principales, au dernier rang les questions accessoires. Aucune usurpation de ce genre n'est à craindre. On ne risquera pas de manquer le but par une querelle de bas-empire ou par un conflit, soit de susceptibilité blessée, soit de prétention inopportune. Si la Russie compte là-dessus, elle y perdra son grec. Il existe déjà un fait qui le prouve : c'est l'ordre simultanément donné à la flotte française de quitter Salamine et à la flotte anglaise de quitter Malte pour aller mouiller l'une à côté de l'autre à l'entrée des Dardanelles. Si l'Angleterre était désintéressée dans la question d'Orient, ne fût-elle pas restée à l'écart et eùt-ellc risqué, en 1840, de jouer sur cette carte la paix de l'Europe? Non; TAngleterre n'est pas désintéressée dans la question. L'intérêt de l'Angleterre est ce qui constitue la garantie de la France. Mais, puisqu'il faut tout supposer, supposons donc que la Russie, exploitant des incidents qu'on peut et qu'on doit prévoir, incidents provoqués par elle, tels que des égorgements de chrétiens par des musulmans, parvienne à rompre l'entente spéciale nouée entre l'Angleterre et la France, eh bien ! dans ce cas, qu'arriverait-il ?

Il arriverait que, même dans ce cas, l'attente de la Russie serait trompée et sa manœuvre déjouée, car la France, naturellement déliée, ne resterait pas dangereusement isolée.

L'article qui a paru le 18 mai 1853, dans le Moniteur, a parfaitement posé la question en disant :

e Cette question, complètement différente de celle des Lieux-Saints, touche à des intérêts dont la Turquie doit la première apprécier la valeur. Si elle amenait quelque complication, elle deviendrait une question de politique européenne dans laquelle la France se trouverait engagée au même titre que les autres puissances signataires du traité du 13 juillet 1841. »

Or, quelles étaient ces puissances signataires?— C'étaient

l'Angleterre, l'Autriche, la France, la Prusse, la Russie, la Turquie. Suppose-t-on que la Turquie, devant apprécier la première la valeur de la question engagée, après avoir commencé par résister aux exigences de la Russie, finisse par y céder sous l'empire de la crainte de n'être pas assez éncrgiquement secourue? Dans ce cas, il n'y a pas à craindre que la France se montre plus turque que le grand Turc. Ce sera une tempête ayant soufflé dans le vide, et s'étant apaisée avant qu'aucun vaisseau soit sorti du port. Suppose-t-on que la Turquie, après avoir fermement persisté dans ses refus réitérés, soit tout-à-coup abandonnée par lord RedclifTe, par l'amiral Dundas, par le cabinet britannique, par l'Angleterre, enfin? Eh bien! dans ce cas, sur qui retomberait la responsabilité d'un tel abandon, d'une telle conduite devant l'Europe et devant l'histoire ? Ne serait-ce pas exclusivement sur l'Angleterre et nullement sur la France, réduite par cet isolement môme à l'impuissance d'agir? Cet isolement, honteux pour l'Angleterre, serait pour la France une éclatante justification.

Mais il y a, en Angleterre, une reine qui règne et qui gouverne, et qui n'est pas la reine Victoria ; cette reine, c'est l'opinion publique ; c'est elle qui maintient lord Palmerston et lord Russell; c'est elle qui contraindra lord Aberdeen et lord Clarendon à se retirer du cabinet d'où l'on suppose qu'ils laissent la poi'te trop complaisamment entr'ouverte à l'œil, à l'oreille et au doigt de la Russie. On ne saurait donc laisonnablement admettre que l'Angleterre abandonne la Turquie et trahisse la France.

Toutes les hypothèses ainsi admises et vérifiées, il en ressort la conséquence, sinon la certitude, que la guerre n'aura pas lieu.

Non, elle n'aura pas lieu ; l'empereur Nicolas, qui passe pour l'esprit le plus éclairé, le plus civili«-é de son vaste empire, comprendra que l'intervention déclarée de l'Angleterre et de la France a changé complètement l'état de la ([uestion ; il comprendra que maintenant qu'il est instruit que les deux flottes anglaise et française se sont avancées

jusqu'à l'entrée des Dardanelles, il ne peut plus donner l'ordre à l'armée russe d'occuper les Principautés sans faire à l'Angleterre et à la France le plus grave outrage; il comprendra que cet ordre inique équivaudrait à une déclaration conçue en ces termes : « Peu m'importent l'Angleterre » et la France ; je n'en tiens aucun compte et n'en fais au- » cun cas ; à moi seul je suis plus fort qu'à elles deux. » Il comprendra qu'un pareil outrage ce serait la guerre, non une guerre d'extension de territoire menaçant l'existence d'Etats secondaires, mais une guerre de réparation d'honneur où la Russie aurait contre elle l'équité et la raison, le fond et la forme, la lettre et l'esjM^it des traités, l'intérêt des peuples et la muette jalousie des gouvernements (à commencer par l'Autriche et la Prusse), l'industrie et le commerce de tous les pays, le crédit européen, enfin toutes les forces coalisées de la civilisation ; il comprendra qu'une telle guerre serait, non une guerre générale et indéterminée, mais une guerre spéciale et circonstrite, dont la Russie aurait à subir seule tous les risques et à payer seule tous les frais ; il comprendra que le moins qu'il y pût perdre ce seraient ses flottes, et que le moins qu'il y pût laisser, ce serait son prestige; il comprendra que l'honneur, au dixneuvième siècle, en pleine civilisation, consiste à se conduire non en barbare irrité qui se bat et ne raisonne pas, mais en homme civilisé qui raisonne au lieu de se battre ; non en cosaque, mais en souverain; il comprendra qu'il ne s'agit ni d'avancer contre la Turquie ni de reculer devant elle, mais de s'expliquer amiablement avec l'Angleterre et la France, et de s'entendre avec ces deux puissances pour régler toutes les garanties à donner dans l'empire ottoman à la liberté religieuse et à l'égalité civile, sans distinction entre musulmans et rajahs; il compendra, enfin, qu'il est plus digne de lui d'étendre et d'élever le débat aux proportions et à la hauteur d'une question de civilisation européenne que de la restreindre et de l'abaisser aux proportions et au niveau d'une question de superstition russe ; il voudra donc être le premier à demander qu'une conférence

soit ouverte où toutes les questions qui se rattachent à l'existence de l'empire ottoman seront réciproquement portées, catégoriquement traitées et définitivement vidées, afin que la paix de l'Europe ne soit plus seulement une trêve, mais qu'elle devienne un système qui permette d'alléger cette double charge des peuples, lesquels portent présentement un fusil sur l'épaule droite et un rail sur l'épaule gauche : ce sera là une honorable initiative qui l'honorera. Pourquoi l'empereur Nicolas ne la prendrait-il pas ? Ne l'a-t-on pas vu, après 1830, prendre successivement son parti de la royauté de Louis-Philippe, succédantenFrance à la royauté de Charles X ; de la royauté de dona Isabelle, se substituant à la royauté de don Carlos; de la royauté de dona Maria, écartant la royauté de don Miguel; de la division du royaume des Pays-Bas en deux États, le royaume de Hollande et le royaume de Belgique ? Ne l'a-t-on pas vu, après 1848, prendre également son parti de la République proclamée en France, de la République proclamée à Rome et à Venise, de la Diète germanique supprimée et remplacée par l'Assemblée de Francfort, des événements s'accomplissant à Vienne et à Berlin et y mettant le trône en péril ? Ne l'a-t-on pas vu, même en 1830, prendre son parti du refus d'extradition des réfugiés hongrois, refus qui a prouvé que la Turquie méritait de prendre place parmi les nations qui sont, non en décadence, mais en progrès? Enfin, ne l'a-t-on pas vu tout récemment, après avoir, pendant vingt années, refusé de reconnaître le roi de Belgique, se décider à accréditer à Bruxelles un ministre plénipotentiaire ? L'empereur Nicolas, en toutes circonstances, a donc prouvé qu'il savait allier un caractère flexible et un pouvoir absolu ; qu'il savait se plier et s'accommoder aux nécessités démontrées. Il ne démentira pas son passé ; il ne démentira pas vingt-cinq années de règne, car s'il les démentait sur la louche question qui a motivé l'intervention de l'Angleterre et de la France, l'empereur Nicolas ne se conduirait pas en grand monarque , il se conduirait en gran enfant. Le règne de son prestige serait fini.

7 juîn 1853.

Pourquoi la Bourse de Paris baisse-t-elle ? le sait-elle ? pourrait-elle le dire ? Est-ce donc parce qu'elle craindrait que la Russie ne commette une faute qui profite à la France et qui lui a déjà profité ?

Ne compterait-on pour rien les déclarations formelles de lord Glarendon à la Chambre des lords et de lord Russell à la Chambre des communes dans les séances du 27 mai?

Ne compterait-on pour rien l'accord spontané des quatre ministres d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse et de France tenant la même conduite à Gonstantinople ?

Ne compterait-on pour rien l'occasion qui vient d'être donnée à la France de montrer qu'elle a conservé son rang dans le concert européen et qu'elle sait allier la fermeté à la modération ?

8 juin 1853.

A tout prix, désunir l'Angleterre et la France, dont les flottes stationnent de concert à xMalle et à Égine; semer la défiance entre les deux gouvernements ; ouvrir avec eux des négociations qui les compromettent réciproquement l'une vis-à-vis de l'autre ; ébranler et attirer l'Angleterre en faisant briller à ses yeux l'espoir de posséder l'Egypte, pour s'y affranchir de l'Amérique par la culture du coton et pour y garder de ses propres mains le passage des Indes par l'isthme de Suez ; puis, se retourner vers la France et lui dire à voix basse : « Vous voyez bien que l'Angleterre est » prête à vous trahir, et que vous ne pouvez pas compter » sérieusement de sa part sur une juste et loyale récipro- » cité. » Ébranler et attirer la France en faisant briller à ses yeux l'espoir de renouer les stipulations de Tilsitt et de

dominer avec la Russie l'Europe en commun; puis se retourner vers l'Angleterre , et lui dire à voix basse : « Vous » voyez bien que la France est prête à vous trahir, et que » vous ne pouvez pas compter sérieusement de sa part sur » une juste et loyale réciprocité. » — Tel est le double jeu que la diplomatie russe joue ténébreusement, en cet instant suprême, à Londres et à Paris. Mais ni Paris ni Londres ne s'y laisseront prendre. La Russie veut triompher sans combattre ; elle veut réussir, non par la force , mais par l'astuce ; elle veut, comme s'il s'agissait de la chose la plus simple et la plus désirable, remplacer l'empire turc par un empire grec, et faire tranquillement asseoir le grand-duc Constantin sur les deux trônes réunis du sultan Abdul- Medjid et du roi Othon; mais la Russie voudrait que cette substitution se fît amiablement, diplomatiquement, sans allumer en Europe une guerre qui pourrait se transformer en révolution de tous les peuples opprimés contre leurs gouvernements oppresseurs : c'est là ce que redoute pardessus tout la Russie; c'est là ce qui l'a fait longtemps hésiter; c'est là ce qui pourrait la paralyser encore. Aussi applique-t-elle tous ses efforts à entrer , non avec la hache, mais avec le coin entre l'Angleterre et la France, afin de les écarter l'une de l'autre et de les empêcher de contracter l'alliance libérale qui les placerait à la tête de l'Italie, de la Suisse et de l'Espagne. Dévoiler ce dessein doit suffirb pourle faire échouer. L'Angleterre et la France sont averties.

9 juin 1853.

L'article suivant est extrait d'un journal français :

« La Russie n'a rien à redouter de la coalition dont le Times la menace. L'empereur Nicolas sait à merveille que si la lutte venait à éclater, il n'aurait rien à craindre de ses voisins d'Allemngne. Si elles ne se joignaient à lui, la Prusse et l'Autriclie réserveraient leurs forces pour surveiller et maintenir l'Italie, certains États germaniques, les frontières du Rhin, etc.; et elles ne s'engageraient pas dans une lutte qui pourrait fort bien devenir

le signal de nouvelles tentatives révolutionnaires. H ne faut se faire aucune illusion à cet égard. »

Le journal français d'où l'article qu'on vient de lire est extrait s'imprime à Paris et se nomme V Assemblée nationale.

Ce n'est pas un article, c'est une trahison.

C'est un appel à la guerre.

C'est un appel à une troisiènje invasion.

On ne peut pas dire plus clairement à S. M. l'empereur de Russie : c En avant! en avant! Ne craignez rien. Vous » n'avez rien à craindre ! L'Autriche et la Prusse, voulus- » sent-elles se détacher de vous , qu'elles ne le pourraient » pas. En aucun cas, leur hostilité ne pourrait aller plus » loin que l'immobilité. Que craindriez-vous donc? — L'An- » gleterre! Mais elle a besoin de vos blés d'Odessa. — La » France ! Mais vous y avez un parti dont nous sommes » les chefs. Prenez donc Constantinople en violation de » tous les traités, et si l'on y trouve à redire, venez cam- » per à Paris, où nous vous attendons impatiemment. Que » risquez-vous? La perte d'une flotte. Qu'est-ce qu'une » flotte perdue en comparaison de la légitimité retrouvée ? » En avant donc ! en avant ! »

Mais c'est en vain que VAssemblée nationale pousse ainsi hypocritement et activement à la guerre, en ayant l'air de prêcher le maintien de la paix ; ses efforts seront stériles, ses espérances seront déçues.

L'Autriche et la Prusse peuvent, si elles le veulent, s'effacer derrière la Russie et renier leurs signatures apposées au bas de la convention du 13 juillet 1841; l'Angleterre et la France n'en resteront pas moins étroitement unies et irrévocablement déterminées.

M. de Falloux ne fait plus partie du conseil des ministres. Ce qui est arrivé, en 1849, pour la lettre adressée à M. Edgar Ney n'aura pas lieu, en 1833, pour les ordres donnés à la flotte de Toulon. L'esprit de décision qui les a dictés le 20 mars ne s'est pas démenti. Si la Russie fait un acte qui rompe la paix et menace l'intégralité et l'indépendance de

Tempii-e ottoman, la Russie trouverait devant elle, mouillant côte à côte, les deux flottes anglaise et française.

Il y avait en Angleterre, il faut le dire, de grandes et de profondes défiances.

L'esprit de décision les a écartées le 20 mars en rendant tous les doutes matériellement impossibles.

Parler n'eût servi de rien; il fallait agir. La France a agi.

La moindre hésitation, la moindre tergiversation eussent été fatales et irréparables. Il n'y en a eu aucune.

L'esprit de décision a noué Ventente spéciale.

Ventente spéciale déjouera les manœuvres des anciens hommes d'États, voués autrefois à Ventente cordiale et aujourd'hui retranchés derrière VAssemblée nationale, d'où ils tendent les deux mains à l'empereur Nicolas.

Ventente spéciale, fût-elle la guerre momentanée et locale, que ce serait encore la paix permanente et générale.

Elle ne serait troublée un instant que pour être promptement rétablie.

17 juiu 1853.

Ce que nous voulons, on le sait : nous voulons le mainlien de la paix, et nous n'avons pas cessé un seul instant d'y croire, malgré les apparences contraires et nonobstant ces honteuses paniques de Bourse, où la peur insensée, avec ses fébriles alternatives de hausse et de baisse, est pour le moins aussi meurtrière au crédit que le serait la guerre déclarée.

La guerre serait à la fois un anachronisme, un crime, une faute, une absurdité; cependant, mieux vaudrait la guerre qu'un long état d'incertitude qui ne serait ni la guerre ni la paix, comme mieux vaut l'amputation que la gangrène.

Or, ce serait la gangrène que l'occupation des Principautés danubiennes par l'armée russe, sans motif fondé, sans

prétexte plausible, et contrairement aux termes des traités et des conventions en vigueur.

Que la France persiste donc, sans hésitation, sans tergiversation, dans la ligne droite parfaitement tracée par les ordres donnés le 20 mars à la flotte de Toulon et le 4 juin à la flotte de Salamine !

Encore une fois, cette politique est la bonne, car c'est la seule qui concilie et la prudence et la fermeté; c'est la seule qui aboutisse à la paix ; c'est la seule qui puisse empêcher la guerre ; c'est la seule qui doive resserrer de plus en plus étroitement le nœud de l'entente spéciale entre l'Angleterre et la France!

En Angleterre, plus qu'en aucun autre pays d'Europe, l'opinion publique est une force; il importe infiniment de ne pas laisser cette force s'évaporer, ce qui permettrait à l'élément austro-russe que renferme le cabinet britannique de se fortifier; or, si cet élément, qui est à l'état de minorité, passait à l'état de majorité, ce serait l'isolement de la France en Europe et peut-être le signal d'une nouvelle coalition dont nous aurions tout h redouter ; sachons doncénergiquement la conjurer ! Souvenons-nous de ces paroles de l'ernj)ereur à Sainte-Hélène :

'( Avec l'école de Fox (1), nous nous serions entendus ; nous eussions accompli, maintenu l'émancipation des peuples, le régne des principes... La mort de Fox est une des fatalités de ma carrière; s'il eût continué de vivre, les affaires eussent pris une tout autre tournure ; la cause des peuples l'eût emporté, et nous eussions tlxé un nouvel ordre de choses en Europe... La paix se serait effectuée, car Fox connaissait les vrais intérêts de son pays... Avec de tels gens (les wliigs) je me serais toujours entendu ; nous eussions toujours été d'accord. Non seulement nous aurions eu la paix avec une nation foncièrement très estimable, mais encore nous aurions fait ensemble de très bonne besogne. »

Il est certain, il est évident que l'opinion publique s'est hautement prononcée en Angleterre contre la Russie menaçante et pour la Turquie menacée ; il est non moins évident et non moins certain que les deux membres du cabi-

(1) Fox personnifiait le parti whig et Pitt le parti tory.

net britannique qui correspondent le plus exactement à ce sentiment national sont lord Palmerston et lord John Russell.

Or, plus la France, heureusement inspirée le 20 mars et le 4 juin, se montrera ferme et résolue, et plus elle donnera de prépondérance à lord Palmerston et à lord John Russell sur lord Aberdcen et sur lord Clarendon. Ah ! si lord Aberdeen pouvait se retirer, ainsi que le bruit, mais faussement, s'en est répandu hier, ce serait déjà un premier et rude coup porté aux prétentions de la Russie, peut-être même un coup décisif.

Il faut en finir avec l'incertitude entre la paix ou la guerre, car cette incertitude ce serait la paix paralysée, ce serait le sort de toutes les transactions livré chaque jour à la merci de quelque obscur incident, se nouant, se dénouant, se renouant entre le Pruth et le Danube ; ce serait le crédit ébranlé, ce serait la Bourse agitée, ce serait le commerce inquiet, ce serait l'industrie languissante ; or, il n'est qu'un moyen d'en finir avec cette incertitude ; ce moyen est simple autant que légitime : — Premièrement, que la Porte déclare hautement qu'elle considérera comme une rupture de la paix l'occupation des Principautés danubiennes par une armée russe contrairement aux termes des traités en vigueur, et qu'en consé(iuence elle délivrera immédiatement aux flottes auxiliaires le firman nécessaire à leur entrée dans les Dardanelles et le Bosphore ; deuxièmement, que l'Angleterre et la France préviennent la Russie que si son armée ne se retire pas au-delà du Pruth, leurs flottes avanceront dans la mer Noire, et que ce sera la guerre avec toutes ses conséquences ! Que, sur ce point, aucune négociation, aucune transaction, aucune temporisation ne soient admises ! Que l'alternative soit étroitement posée à la Russie en ces termes : « Si vous ne sortez pas, nous en- » trons; mais si vous sortez, nous n'entrons pas; choisissez » entre la paix ou la guerre, entre le respect du droit ou » l'intervention de la force qui saura le protéger. »

Que TAngleterre et la France tiennent à la Russie ce lan-

gage inspiré par l'équité, dicté par la raison, et la Russie reculera devant une responsabilité sans proportion avec le but qu'elle avoue ! La Russie acceptera ce que la France a accepté en 1841 ; elle acceptera de prendre part à une nouvelle conférence de Londres, où cette fois peut-être l'existence et les droits de la Turquie seront réglés et reconnus de telle sorte qu'ils n'aient plus désormais rien à redouter de diplomates tels que MM. le marquis de Lavalette, le comte de Leiningen et le prince de MenscliikofT, luttant d'arrogance et d'imprévoyance l'un après l'autre.

Pourquoi donc la Russie n'accepterait-elle pas en 1853 ce que la France a bien accepté en 1841 ? La Russie se croirait-elle une nation plus grande ou s'avouerait-elle une nation moins civilisée que la France ?

Mais que la Russie accepte ou que ia Russie n'accepte pas, ce n'est là qu'une question subséquente ; la question préjudicielle, la question importante, c'est de ne pas laisser planer au dessus de nos têtes, pendant des mois, pendant des années, un nuage d'où la foudre menacerait à chaque instant de tomber ; c'est de ne pas permettre à la Russie de changer les rôles, et de placer l'Angleterre et la France dans la situation fausse et ridicule d'où elle ne peut sortir qu'en les y mettant.

23 juin 1853.

La circulaire en date du 30 mai (11 juin) 1833, que M. le comte de Nesselrode vient d'adresser à ses agents se termine par ses mots: « En soumettant notre ultimatum au » jugement impartial des cabinets, nous leur laissons à dé- '" cider si, après les torts si^graves dont la Porte s'est ren- » due coupable envers nous, après qu'elle nous a donné » tant de causes de ressentiment légitime, il était possible » de se contenter d'une moindre satisfaction. »

Nous considérons cette circulaire comme la préface d'une

nouvelle convention du 13 juillet 1840. En effet, que voudrait dire cet appel public au « jugement impartial des cabinets,» s'il ne signifiait que la Russie les prend pour arbitres, et que, puisque c'est à eux qu'elle a laisse à décider, » ce sont eux qui décideront.

Quand on demande et choisit des juges, apparemment c'est qu'on veut et qu'on entend être jugé par eux. Les choisir pour les récuser, ce serait les choisir pour les insulter. Telle ne peut être l'intention de la Russie, telle ne peut être l'intention de M. le comte de Nesselrode.

24 juin 1853.

M. Granier de Cassagnac répond, dans le Constitutionnel, a la note-circulaire de M. de Nesselrode.

Selon la note de M. de Nesselrode, c'est la Turquie qui a tous les torts ; la Russie n'en a aucun. La Turquie a mis le comble à la duplicité, tandis que si la Russie a commis des excès, les seuls qu'elle ait à se reprocher sont des excès de magnanimité.

Selon la réponse de M. Granier de Cassagnac, c'est la Russie qui a tous les torts; la Turquie n'en a aucun. Toutes les garanties qu'il était possible de donner, la Turquie lésa offertes, et si la Rui^sie ne les a pas acceptées, c'est qu'il s'agissait moins de garanties que de prétextes.

Cette note et cette réponse ont le ridicule de ressembler aux plaidoiries de deux avocats qui s'essouffleraient à parler l'un contre l'autre derrière la barre d'un tribunal où il n'y aurait pas de juges.

La question n'est pas de savoir qui a tort, qui a raison de la Russie ou de la Turquie, mais qui jugera.

La Russie, prétendant qu'elle a raison, essaiera-t-elle de se faire justice par ses propres mains?

Nul doute que la Russie ne se fît, sans scrupule, juge dans

sa propre cause si la Turquie était seule ; mais la Turquie attaquée, pour avoir Tappui le plus énergique de l'Angleterre et (le la France, n'a qu"à le requérir ; elle n'a qu'à délivrer aux deux flottes tutélaires le lirman qui leur ouvrira aussitôt l'entrée des Dardanelles.

Là est désormais la question, toute la question, et non ailleurs.

11 ne s'agit plus de savoir si la Turquie a eu tort ou a eu raison de rejeter même la dernière proposition du prince Menscbikoff, transformée de Sened en note, telle que cette note est annexée à la circulaire du comte de Nesselrode ; il s'agit de savoir si l'armée russe passera le Pruth, et si la Porte considérera ce passage comme équivalant à une déclaration de guerre.

Notre conviction est toujours que l'armée russe ne passera pas le Pruth et ne fera rien qui puisse être justement interprété comme un acte d'agression constituant un cas de guerre; mais notre conviction est aussi que si l'armée russe passe le Pruth, la Turquie requerra immédiatement le concours de la France et de l'Angleterre, et délivrera aux deux amiraux le firman qui est le seul signal qu'ils attendent pour lever l'ancre et pointer leurs canons.

Les Russes passassent-ils le Pruth, qu'apprenant que les deux flottes anglaise et française ont passé les Dardanelles, ils y regarderaient à deux fois avant d'aller plus loin et de passer le Danube.

Serait-ce donc cela que M. de Nesselrode appelle dans sa circulaire prendre une « attitude plus prononcée? »

Singulière « attitude plus prononcée » que celle qui consisterait à avancer avec forfanterie contre la Turquie et à reculer avec poltronerie devant l'Angleterre et la France! Où donc serait la dignité, où donc serait la fermeté de cette attitude ?

Non, non, la Russie ne commettra pas la faute de passer le Pruth et d'ouvrir ainsi, de ses propres mains, l'entrée des Dardanelles aux deux flottes protectrices. Elle sera d'autant moins tentée de commettre cette faute, qu'elle a pris

plus de temps pour réfléchir et qu'elle doit être informée du changement qui est sur le point de s'opérer dans le cabinet britannique , dont lord Aberdeen cesserait de faire partie. La fermeté de lord Palmerston a maintenu la paix en 1840; sa fermeté la maintiendra pareillement en 1853: il l'emportera, en 1853, sur le prince Menschikofl", avec le concours de M. de Nesselrode , comme il l'a emporté, en 1840, sur M..Thiers, avec le concours de M. Guizot ; lord Palmerston dénouera la question d'Orient, en 1853, comme il l'a dénouée en 1840. C'est ce qu'il importe de ne pas perdre de vue ; aussi doit-on désirer vivement que la retraite de lord Aberdeen ait lieu le plus tôt possible. Avec Lord Aberdeen, la question turco-russe pourrait traîner et s'envenimer ; ce serait la guerre ; avec lord Palmerston, la question sera tranchée avant d'avoir eu le temps de se gangrener; ce sera la paix. Non seulement la Russie doit être informée du mouvement d'opinion qui s'est produit en Angleterre et qui ramène du ministère de l'intérieur au ministère des affaires étrangères lord Palmerston, mais elle doit aussi savoir que l'escadre de l'amiral Corry n'attend qu'un signal pour se diriger vers la Baltique, en compagnie d'une escadre française.

Autant qu'une conjecture peut être certaine, on peut donc être certain que la Russie évitera avec le plus grand soin tout acte d'agression qui mettrait la Turquie en droit de le considérer comme une déclaration de guerre.

Et pourquoi la guerre?

La guerre n'avait pas de motifs, mais elle n'a môme plus l'ombre d'un prétexte après les firmans qui, le 7 juin 1853, ont été solennellement remis aux patriarches grec, arménien, catholique, et au kakliam (grand-rabbin), tous mandés à la Sublime-Porte, firmans qui confirment toutes les concessions faites à ces différents cultes depuis l'occupation de Constantinople par les Turcs.

Qu'est-ce que la Russie demandait et pouvait demander de plus ?

La Russie, n'ayant même plus le prétexte qu'elle allé-

guait, se retranchera-t-elle clans la question « cVoffense et de torts graves? y>

Ces « torts graves, « en quoi consistent-ils ?

Cette « offense, » en quoi consiste-t-elle ?

Ces paroles : « La Sublime-Porte espère que S. M. Tem- » pereur, vu son caractère d'équité bien connu, ne voudra » pas ouvrir, sans motif, la' voie des hostilités, et que les » principes constants de S. M. I., dont l'univers entier est » témoin, ne lui permettront pas des démarches en opposi- » tion avec les assurances positives-qu'elle a données aux » augustes cours de l'Europe. » Ces paroles de la Note officielle du 26 mai 1833, signée Moustapha-Reschid, renferment-eHes la plus légère offense?

Ces autres paroles : « Comme les employés de la chancel- » lerie commerciale russe à Gonstantinople et les consuls » de Russie restent à leurs postes, et que les opérations » mercantiles des négociants et des sujets russes conti- » nuent à se faire comme par le passé , la Sublime-Porte, » pour donner une nouvelle preuve de ses égards envers la » cour de Russie, a envoyé des ordres où il le fallait, à l'ef- » fet de faire donner aux négociants et aux sujets russes » plus de facilités encore, et de traiter tous les employés » russes avec les égards convenables, ce à quoi le gouver- » nement de S. M. I. le sultan tient beaucoup. » Ces autres paroles de la communication du 4 juin renferment-elles la plus légère offense ?

Ne sont-elles pas au contraire empreintes de la déférence la plus profonde ?

Si la Russie montre une susceptibilité si grande et si facile à blesser , la Russie n'a-t-elle pas à craindre que l'Angleterre et la France, — nous laissons à l'écart l'Autriche et la Prusse , — ne mesurent leur susceptibilité sur la sienne ?

Lorsque l'Angleterre et la France donnent raison à la Turquie contre la Russie, à la force du droit contre le droit de la force, ne tenir aucun compte de leur appréciation et

passer outre, ne serait-ce pas là une offense, ne serait-ce pas là un tort grave ?

De quel tort plus grave, de quelle offense plus grande un gouvernernement civilisé peut-il se rendre coupable à l'égard de gouvernements avec lesquels il n'a pas discontinué ses rapports pacifiques et diplomatiques?

En admettant même que la Turquie ait eu des torts envers la Russie, ces torts pourraient-ils être mis en balance avec ceux de la Russie envers l'Angleterre et la France?

Ce que nous venons d'écrire , c'est ce que M. de Nesselrode a dû se dire, et c'est parce qu'il se l'est dit qu'il s'est hâté de rédiger et d'expédier la note tumulaire sous laquelle il vient d'enterrer, comme diplomate, le prince Menschikoff.

Cette note est un appel qui provoque une réponse.

L'Angleterre et la France, l'Autriche et la Prusse ne négligeront certainement pas d'y répondre.

Or, y répondre, c'est négocier, c'est ouvrir, en 1853, une nouvelle conférence et préparer une nouvelle convention du 13 juillet 1841.

29 juin 1853.

La question turco-russe est sortie du cercle des hypothèses pour entrer dans le cercle des faits en voie d'accomplissement.

Le rejet de Vultimatum russe était la conséquence inévitable du dernier iradé turc; maintenant, quelle sera la conséquence de cette conséquence?

Oui ou non, les Russes passeront-ils le Pruth ?

Si les Russes passent le Pruth, oui ou non, la Turquie déclarera-t-elle qu'une telle agression sans motif, en plein dix-neuvième siècle, équivaut à une déclaration de guerre; qu'il y a conséquemment lieu de requérir la protection armée de l'Angleterre, de l'Autriche, de la France et de la

Prusse, et de délivrer sans retard aux deux flottes commandées par l'amiral Dundas et l'amiral de La Susse le firman nécessaire à leur entrée dans les Dardanelles?

Malgré toutes les apparences et toutes les nouvelles contraires, malgré nos propres informations venant de Saint- Pétersbourg, nous persistons à penser que l'empereur de Russie se conduira en homme ayant conservé l'usage de sa raison, et ne démentira pas en un seul jour vingt-huit ans de règne. Motif ou prétexte, il trouvera un moyen de ne pas donner l'ordre de passer le Pruth et de ne pas occuper les Principautés.

Mais si. contre nos prévisions , cet ordre insensé était donné et exécuté, nous ne comprendrions pas que, dans ce cas, la Turquie jouât le jeu de la Russie et ne requît pas immédiatement l'énergique protection des deux amiraux. Tout retard, toute hésitation, seraient une faute, une irréparable faute. Si la Russie veut, par une série de délais Jiabilement calculés , gagner Tépoque à laquelle la mer Noire cesse d'être praticable , ce doit être une raison de plus pour la Turquie d'insister auprès de lord Redcliffe et de jM. Delacour sur la nécessité impérieuse d'une solution.

Les Russes ayant envahi les Principautés peuvent les occuper pendant six mois, pendant un an, pendant deux ans, ils peuvent môme les occuper toujours ; eh bien! dans ce cas, l'escadre anglaise et l'escadre française resteront-elles immobiles sur leurs ancres pendant six mois, pendant un an, pendant deux ans, éternellement enfin, à l'entrée des Dardanelles? Une telle situation, si elle se prolongeait sans mesure, ne serait-elle pas de nature à porter atteinte à la considération et à l'influence de l'Angleterre et de la France, en même temps qu'elle serait la ruine de la Turquie? Si l'on commence par accepter cette inacceptable situation, comment s'y prendra-t-on ensuite pour y mettre un terme? Ce qu'on pourra faire dans six mois, dans un an, pourquoi ne le ferait-on pas tout de suite? Si Ton voulait éviter la guerre, il n'y avait qu'une courte réponse à faire à la lettre de M. de Nesselrode, c'était de lui dire : « Si par une atti-

» tilde plus prononcée vous entendez le passage du Pruth » et l'occupation des Principautés , nous considérerons cet » acte d'agression comme équivalant à une déclaration de » guerre, et nous l'accepterons comme telle avec l'appui dé » l'Angleterre et de la France. »

Toute mollesse, toute tergiversation peuvent créer des complications sans nombre, sans fin ; ce que nous avons dit le 20 mars, nous le répétons de nouveau le 29 juin : La fermeté, c'est la paix.

2 juillet 1853.

On lit dans VAssemblée nationale :

« Les dépêches de Saint-Péters'bourg, attendues à l'ambassade, sont arrivées aujourd'hui-, elles portent que le rejet de Vultimalum par le Divan a été connu le 24 ou le 25 dans cette capitale. L'ordre a été en conséquence expédié au corps d'armée cantonné sur le Pruth dépasser le fleuve. En présence des faits qui se sont produits depuis six semaines, l'empereur ne voudra certainement pas, en persistant dans une prétention qui, au fond, n'a pas pour l'intluence qu'il exerce en Orient l'importance qu'on lui attribue, il ne voudra pas, disons-nous, jouer la paix du monde. 11 ne lui faut donc qu'une chose aujourd'hui : sauvegarder la dignité de sa couronne, et n'avoir pas l'air de courber la tête sous la morgue britannique de lord RedclifFe ou sous l'orgueilleuse impuissance du sultan. Cette satisfaction, il l'aura par l'occupation des Provinces, et, une fois là, il acceptera certainement la médiation de l'Autriche. »

Conséquemment, la cowro/i?îe, dont M. Guizot était, en 1841 , le principal conseiller, « n'a pas sauvegardé sa dignité et a » courbé la tête sous la morgue britannique et sous l'or- ■i gueilleuse impuissance du sultan, » en renonçant à soutenir les prétentions du vice-roi d'Egypte et en rentrant par la porte de la convention du 13 juillet 1841 dans le concert européen, d'où la France était sortie par la porte de la convention du 15 juillet 1840! Mais si M. Guizot n'a fait, en cette circonstance, que ce que la raison et le maintien de la paix prescrivaient qu'il fit, en quoi donc S. M. l'empereur Nicolas, revenant sur une faute commise et abandonnant xn 23

une prétention excessive, serait-il plus humilié que S. M. Louis-Philippe ? Pourquoi donc l'Angleterre, l'Autriche, la France, la Prusse seraient-elles tenues, en 1853, envers la Russie ayant tort, à des ménagements auxquels, en 1840, l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse, la Russie ne se crurent pas obligées envers la France n'ayant pas raison ? La justice a-t-elle donc deux balances : l'une pour la France, l'autre pour la Russie?

Non, la France n'acceptera pas cette blessante inégalité. Ou l'empereur Nicolas , quoi qu'il en puisse coûter à son altière fierté de pontife infaillible et de souverain absolu, renoncera « h jouer la paix du monde, » ou il payera les frais de la guerre qu'il aura voulue !

Il ne faut pas s'abuser : si, conseillée par les deux représentants de l'Angleterre et de la France, et assistée par les deux flottes de l'amiral Dundas et de l'amiral Hamelin, la Turquie était assez faible pour tolérer l'invasion des Principautés sans y voir une déclaration de guerre, ce ne serait pas, aux yeux du monde et de l'histoire, la Turquie qui céderait, ce seraient l'Angleterre et la France qui, trahissant le droit public et la justice évidente , courberaient la tête sous le joug moscovite.

Or, c'est là ce que VAssemblée nationale conseille à la France et à l'Angleterre ; mais c'est ce que ne feront ni l'Angleterre ni la France.

Si l'empereur Nicolas le veut absolument, que l'armée cosaque passe le Pruth ; mais alors on verra si la flotte russe ose se montrer où l'iront chercher les escadres commandées par les deux amiraux anglais et français 1

Et si la flotte russe se tient humblement cachée , qu'aura donc gagné à l'occupation des Principautés la dignité de la couronne moscovite ?

4 juillet 1853.

VAssemblée nationale est un journal dirigé et rédigé par

des « hommes d'État, » par d'anciens ministres, par un ancien président du conseil, ambassadeur h Londres et ministre des affaires étrangères : que faut-il penser de ce journal et des hommes d'État qui y font leur apprentissage de journalistes ? C'est la question qu'on s'adresse en lisant l'article qui suit :

a L'empereur de Russie voudra donner au monde une éclatante preuve de sa MODÉRATION, en faisant garder à son armée la position qu'elle occupe sur la frontière des Provinces, sans la lui faire francliir. Il lui faudra sans doute un grand effort de raison et de sarjesse pour résister aux entraînements qui l'y pousseraient ; mais il a donné tant de preuves de son amour de la paix, qu'il reculera peut-être devant le risque très grand qu'une simple occupation des Provinces ferait courir à la sécurité de l'Europe. Comme nous l'avons déjà bien des fois établi, Vocc.upalion des Provinces n'entraînerait pas inévitablement la guerre, mais elle serait, en dépit des protestations de la Note-circulaire de M. le comte de Nesselrode, une violation flagrante des traités et une première atteinte portée à l'intégrité de l'empire ottoman, solennellement garantie par l'Europe. Il suffirait de cette première atteinte aux traités pour en autoriser une seconde, l'entrée des Hottes dans les Dardanelles, et dès-lors le sort de la paix du monde peut être livré au plus ou moins de prudence des amiraux ou des chefs militaires. Ou a plusieurs fois parlé de l'envoi d'un ambassadeur turc à Saint-Pétersbourg, qui aurait pour mission de faire agréer au czar, comme juste satisfaction de ses demandes, les nouveaux firmans que le sultan vient de promulguer en faveur des chrétiens de toutes les comminiions. Par ces firmans, les privilèges et les immunités dont jouit depuis longtemps le culte grec sont .spécialement rappelés et solennellement confirmés. Le czar n'a donc rien à demander de plus sur le fond des choses. »

Ainsi, les hommes d'Etat-journalisles reconnaissent que « l'occupation des provinces serait une viol.^tion fl.^grante » des traités et une première atteinte portée à l'intégrité de » l'empire ottoman, solennellement garantie par TEurope;» ils ajoutent qu'après l'î/Y/f/e du 7 juin, « le czar n'a rien à » demander sur le fond des choses, » et cependant cela ne les empêche pas, quand cette occupation est résolue et peut-être consommée, de louer « la modération, la raison, » LA SAGESSE » de cc même souverain qui foule aux pieds la sagesse, la raison, la modération, qui déchire de ses mains les traités que ses mains ont signés, et qui fait à l'Angleterre et h la France l'offense la plus réelle sous prétexte de ven-

ger une offense imaginaire contre laquelle proteste hautement la Turquie !

Hommes d'Élal-journalistes, mettez-vous donc d'accord avec vous-mêmes I Si l'occupation des Principautés est une violation flagrante des traités, flétrissez dune l'auteur de cet attentat avec toute la sévérité qu'il mérite, ou si vous continuez à proclamer sa sagesse, sa raison, sa modération, louez donc alors cet acte au lieu de le blâmer! Il faut opter : on ne peut pas en même temps condamner un attentat et en glorifier l'auteur. Si le meurtre et le vol sont des crimes, le meurtrier et le voleur sont des criminels; mais si le meurtrier et le voleur ont droit à l'éloge, le même éloge est dû au vol et au meurtre.

Vous reconnaissez la violation de traités solennellement garantis par l'Europe, et en même temps vous baisez la main de celui qui les viole!

Mais doit-on s'étonner de cette contradiction?

Ces hommes d'État, aujourd'hui déchus, qui, comme journalistes, donnent le triste spectacle de celte impudente inconséquence , ne sont-ils pas les mêmes hommes d'État, autrefois tout-puissants, qui, comme ministres, après avoir hautement prolesté, au nom des traités, contre l'incorporation de Cracovie, acceptaient honteusement cette incorporation au mépris de ces mêmes traités , et frayaient ainsi h l'empereur de Russie le chemin qu'il élargit ?

Ils ont créé le précédent. La Russie et l'Autriche ont fait reculer en 1847 la France et l'Angleterre : la Russie, remorquant l'Autriche , a dû penser qu'en 1853 elle ferait également reculer l'Angleterre et la France.

Tout précédent créé est un gland (]ui tombe, qui germe, et qui devient gros comme un chêne.

Qui excelle à intriguer est inhabile à prévoir.

Les hommes d'État qui rédigent VAssemblée nationale raisonnent comme ils gouvernaient.

Us gouvernaient comme gouvernent tous ceux qui mettent la politique au-dessus de la logique, et les considérations au-dessus des principes.

Ainsi s'explique, par l'absence de toute logique et de toute prévoyance, comment les révolutions se succèdent en France, et comment la Fiance pèse assez peu en Europe I)our y parler, sans être écoutée, le langage de la justice et de la paix, du bon sens et de la bonne foi , du droit des gens et du respect des traités.

La force qui fait de la force est conséquente avec ellemême; mais la raison qui transige se contredit; elle n'est plus la raison, elle est la faiblesse ; alors, qu'elle se conduise comme la faiblesse ! La logique de la faiblesse , c'est de céder toujours, partout et sur tout.

5 juillet 1853.

Ce qui nous paraissait invraisemblable, incroyable, impossible, à moins d'admettre que l'empereur de Russie ait été frappé d'aliénation mentale, est maintenant un fait accompli, puisqu'une dépêche officielle de Pétersbourg, en date du 27 juin, annonce que l'ordre d'occuper les Principautés a été donné par le gouvernement russe.

Ainsi se sont vérifiées ces paroles comminatoires de la dernière dépêche de M. de Nesseirode , portant la date du 31 mai : « Dans quelques semaines, les troupes recevront » l'ordre de passer les frontières de l'empire, non pas pour » faire la guerre, mais pour avoir des garanties matérielles » jusqu'au moment où, ramené à des sentiments plus équi- » tables, le gouvernement ottoman donnera à la Russie les » sûretés morales qu'elle a demandées en vain depuis deux » ans par ses représentants à Gonstantinople, et, en dernier » lieu, par son ambassadeur. »

La question qui croupissait depuis quatre mois dans l'incertitude va donc enfin en sortir! Elle va donc se poser nettement ! Ce que M. de Nesseirode a appelé « le nœud gordien ^) va donc se rompre ou se dénouer!

C'est ce qu'on devait souhaiter, car la perplexité est un mal plus grand que le mal lui-même (1).

7 juillet 1853.

Voici quelle serait l'issue pratiquée pour sortir de l'impasse où la Russie et la Turquie sont l'une et l'autre acculées : la Russie, par les deux lettres de M. de Nesselrode exigeant « V acceptât ion pure et simple » de la note proposée; la Turquie, par la réponse de Réchid-Pacha considérant que la note imposée « ne peut s^accorder ni avec Vin- » dépendance du gouvernement ottoman ni avec les droits » de son autorité souveraine. »

Une conlérence des représentants de l'Angleterre, de

Page 1