‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 46 sur 132 · CHEMINS DE FEE · texte numérisé non relu

CHEMINS DE FEE

4 1/2 0/0 104»» 3,613,797,903 101»» 3,533,688,40fi

Banque de France.. 2750»» 247,500,000 2650»» 238,500,000

Comptoirnational . . 70125 28,000,000 650»» 26,000,000

Orléans 1070»» 321,000,000 10 K)»» 309,000,000

Paris-Rouen 1060»» 76,320,000 900»» 63,000,000

Rouen-Havre 520 50 20,820,000 465»» 18,600,000

Saint-Germain 1715 »• 30,870,000 1550 »» 27,900,000

Nord 916 25 366,500,000 860»» 344,000.000

Strasbourg 833 75 2(i8,427,500 860»» 215,000, OCO

Strasbourg-Bâle 370 »» 29,970,000 330 »» 26,730,000

Montereau-Troves . 290 »» 11,600,000 380 »» 15,000,000

Versailles (K.G.).. 340 »» 6,800,000 325 »» 6,500,000

Sceaux 195»» 1,170,000 205»» 1,230,000

La Teste 277 50 2,775,000 275»» 2,750,000

Total 7,694,655,660 Total 6,478,261,631

Ainsi donc, les valeurs considérées qui, au 12 mars, représentaient an comptant un capital de 7,694,(i.5.5,6(iO fr., ne représentaient plus le 2 juillet qu'un capital de 6,478,261,631 f'r. La baisse produite par l'envoi à ('onstantinople de S. A. le prince MenscliikofF, sur l'ensemble des valeurs considérées, s'élevait le 2 juillet à la somme de 316,391,029 fr., en laissant à l'écart les actions non libénies. Le même travail serait à taire pour les Bourses de Londres, de Vienne, de Berlin ; de ce travail, s'il était fait, eortirait la conclusion que les menaces de la Russie ont causé une déprédatiou et une perturbation de plus d'un demi-milliard.

POLITIQUE DE L'EUROPE. , 3o9

l'Autriche, de la France et de la Prusse aurait lieu : il y serait exposé, d'une part, que la Turquie ne refuse pas à la Russie l'assurance que celle-ci demande irrévocablement ; d'autre part , que la Russie déclare ne demander k la Turquie aucune concession nouvelle qui soit une atteinte portée à l'autorité souveraine du sultan; que les deux puissances sont réciproquement d'accord sur le fond; qu'il n'y a de désaccord entre elles que sur la forme ; que si la forme emporte le fond , tandis que le fond aurait dû et devrait emporter la forme, c'est uniquement par suite d'un malentendu doublement regrettable ; qu'il y a donc lieu de chercher une forme qui se concilie avec le fond , sans susciter aucune question nouvelle et sans imposer à aucune des deux puissances , momentanément dissidentes , aucune concession incompatible avec l'honneur de l'une d'elles ; que la forme qui a paru la plus propre à atteindre le but proposé, à l'égale satisfaction de la Russie et de la Turquie, a été celle d'un protocole rédigé par les plénipotentiaires respectifs, munis à cet effet des ordres de leurs cours. Ce protocole aurait pour objet et pour effet : Premièrement, de prendre et de donner acte à la Russie de sa demande , telle qu'elle a été formulée en projet de Note annexé à la circulaire de M. de Nesseirode ; de prendre et de donner acte à la Turquie des déclarations solennelles qui accompagnent ladite Note, en précisent le sens, en marquent la limite ; de prendre et de donner acte à la Russie du firman souverain par lequel il lui est irrévocablement accordé toutes les garanties et immunités qui font l'objet du projet de Note précité; de prendre et de donner acte à la Turquie qu'en délivrant ce firman , l'autorité de S. M. le sultan s'exerce et ne se restreint pas ; Deuxièmement, de viser, de consigner, d'annexer : Le projet de Note remis à S. A. Réchid-Pacha par S. A. le prince Menschikoff , et annexé à la circulaire de S. Exe. le comte de Nesseirode, datée de Saint-Pétersbourg, 30 mai- 11 juin; Les déclarations de M. de Nesseirode, corroborant celles

du prince Menscliikoiï, et portant ce qui suit : « 11 n'y a pas » un mot de vrai dans la prétention qui nous est attribuée » de réclamer, soit un nouvel agrandissement de territoire, » soit un règlement plus avantageux de notre frontière » asiatique, soit le droit de nomination ou de révocation » des patriarches, soit enfin tout autre protectorat religieux » tendant à dépasser celui que nous exerçons traditionnel- » lement de fait et de droit en Turquie , en vertu de nos » traités antérieurs. Les troupes recevront l'ordre de passer » les frontières de l'empire , non pas pour faire la guerre, » mais pour avoir des garanties matérielles jusqu'au mo- » ment où, ramené à des sentiments plus équitables, le » gouvernement ottoman donnera à la Russie les sûretés « morales qu'elle a demandées en vain depuis deux ans par » ses représentants à Constanlinople, et, en dernier lieu, » par son ambassadeur ; »

L'ordre péremptoire et souverain délivré par le Divan impérial, revêtu de l'auguste hatti-shérif de S. M. le sultan, et donné dans la dernière décade du mois de scheban 1269 (fin de mai et commencement de juin 1853);

La réponse de S. A. Réchid-Pacha déclarant ce qui va être rappelé : « S. M. le sultan a toujours montré, en toute » occasion , les plus grands égards pour S. M. l'empereur » de Russie, qu'il considère comme un allié sincère et » comme un voisin bien intentionné ; la Sublime-Porte, ne » mettant nullement en doute les intentions généreuses de » l'empereur, a ressenti un profond chagrin de l'intcrrup- » tion des relations survenue malheureusement parce qu'on » n'a pas bien compris peut-être l'impossibilité réelle oîi » elle se trouvait , à propos de la question soulevée par » M. le prince Menschikoff, de consigner dans un engagc- » ment diplomatique les privilèges religieux accordés au » rite grec; la Russie appréciera avec un sentiment de con- » fiante considération les intentions sincères et loyales de » la Sublime-Porte , et tiendra compte de l'impossibilité » réelle où elle se trouve de déférer aux désirs qui lui ont » été exprimés. Que cette impossibilité soit appréciée

» comme clic mérite de l'être, et la Sublime-Porte n'hé- » sitera pas à charger un ambassadeur extraordinaire de » se rendre à Pélersbourg pour y renouer les négociations » et chercher , de concert avec le gouvernement de S. M. » l'empereur de Russie, un accommodement qui, tout en » étant agréable à S. M., serait tel que la Porte pourrait » l'accepter sans porter aucune atteinte soit aux bases de » son indépendance, soit à l'autorité souveraine de S. M. le » sultan ; »

Troisièmement, de déclarer et de garantir que, dans la pensée de S. M. le sultan , la forme adoptée du firman qui a été rédigé et accordé pour tenir lieu de la note projetée et demandée, a l'incontestable valeur d'un traité irrévocable ;

Quatrièmement, de déclarer et de garantir que, dans la pensée de S. M. l'empereur de Russie, l'occupation des Principautés danubiennes n'a pas eu de sa part d'autre but que de prendre, à défaut de sûretés morales, des garanties matérielles; ces sûretés morales étant données, ces garanties matérielles ne sont plus nécessaires ; conséquemment, nul doute que S. M. l'empereur de Russie ne s'empresse d'y renoncer, pour rester fidèle à sa parole.

En confirmation de ce qui précède, ledit protocole ne serait fermé et paraphé que sous la réserve expresse de l'adhésion et de la signature successives , d'abord du plénipotentiaire de S. M. le sultan et ensuite du plénipotentiaire de S. M. l'empereur de Russie, reconnaissant l'un et l'autre que les intentions des deux puissances ont été ci-dessus fidèlement interprétées et exactement rapportées.

13 juillet 1853.

Toujours funestes sont les demi-mesures.

Si après avoir donné, le 20 mars, h la flotte française l'ordre de sortir de Toulon pour aller mouiller dans les eaux

de Salamine, et le 4 juin l'ordre de quitter Salamine pour se rendre à Besika, la France en devait rester là, mieux valait abandonner l'empire ottoman à toutes les conséquences de sa faiblesse que d'exposer la France et l'Angleterre à l'injure de n'être pas comptées par M. de Nesselrode pour beaucoup plus que la Turquie ! Si la Porte devait finir par accepter purement et simplement la note proposée par le prince de Menschikofif et imposée par M. de Nesselrode , mieux valait commencer par l'accepter tout de suite et sans bruit. On eût ainsi épargné à la France, à l'Angleterre, à l'Europe les ruineuses alternatives d'une funeste incertitude qui dure depuis quatre mois et qui peut se prolonger encore.

Ce qui arrive est exactement ce que nous avions prévu et ce qui devait logiquement arriver. L'empereur Nicolas a montré d'autant plus d'audace qu'il a rencontré moins de décision. Exactement informé qu'à Paris et à Londres le passage du Pruth suivi de l'occupation des Principautés y était subtilement considéré comme un fait de guerre, mais non comme un cas de guerre, Pétersbourg en a habilement profité pour se donner tous les avantages de la position. 11 les a tous ! Car, après que la Turquie aura accepté purement et simplement la note qui lui est imposée, où est la garantie pour la France, pour l'Angleterre, pour l'Europe que la Russie magnanime voudra bien en rester là ?

Or, si elle n'en reste pas là, que feront l'Angleterre et la France ?

De deux choses l'une : ou l'Angleterre et la France, étroitement unies, seraient assez fortes pour empêcher la Russie, remorquant l'Autriche et la Prusse, de passer le Danube, d'occuper Constantinople, de fermer les détroits, ou l'Angleterre et la France seraient impuissantes à empêcher cette violente rupture de l'équilibre européen.

Si la première proposition est admise, l'Angleterre et la France reconnaissent implicitement qu'elles pouvaient empêcher la Russie de passer le Pruth et d'occuper les Principautés, alors pourquoi l'Angleterre et la France ne l'ont-

elles pas arrêtée court? Si la première proposition est écartée, l'Angleterre et la France reconnaissent implicitement qu'elles seraient hors d'état d'empêcher le passage du Danube, Poccupation de Gonstantinople, la fermeture des détroits par la Russie. Alors pourquoi l'Angleterre et la France, au lieu de garder, en mars 1853, un silence prudent et modeste, ont-elles commis l'irréparable faute d'élever la voix?

11 faut choisir entre l'une ou l'autre des deux propositions de ce dilemme rigoureux.

Mais est-ce que le doute à cet égard est possible? Est-ce que l'empereur de Russie eût publié son manifeste et dicté à M. de Nesselrode les trois dépêches du 31 mai, 11 juin et 20 juin, si, entre le 20 mars et le 4 juin, le czar eût été expressément prévenu et positivement certain qu'une heure après la réception à Gonstantinople de la nouvelle du passage du Pruth par l'armée russe, l'ordre serait envoyé aux deux escadres : premièrement, d'entrer dans les détroits à toutes voiles et à toute vapeur, et, deuxièmement, — si l'armée russe n'opérait pas immédiatement son mouvement de retraite, —d'entrer aussitôt dans ia mer Noire pour contraindre la flotte russe soit à se cacher, soit à accepter le combat ? Est-ce que l'empereur de Russie se serait exposé à cette double alternative, également funeste à la conservation de son prestige et de sa puissance sur l'esprit de peuplades superstitieuses qui le considèrent comme invincible autant qu'infaillible? Est-ce qu'enfin l'empereur de Russie se serait exposé à un soulèvement en masse des populations caucasiennes? Est-ce que l'empereur de Russie se serait exposé à subir dans la Raltique la même alternative que dans la mer Noire ? Non, trois fois non. Est-ce que Pempereur de Russie ne sait pas qu'il serait hors d'état de soutenir une lutte maritime sérieusement engagée contre lui par l'Angleterre et la France, et que, toutes ses escadres brûlées ou coulées à fond, l'empire russe ne pèserait plus en Europe que ce qu'il y pesait en 1697, avant que Pierre I^"^ fût revenu de Hollande, où il était allé pour étudier Tart de

construire des navires? L'empereur Nicolas le sait parfaitement. Donc, nul doute que le czar se fût arrêté court s'il n'avait pu un seul instant espérer que l'Angleterre et la France s'arrêteraient h mi-chemin.

La conséquence nécessaire des ordres donnés le 20 mars et le 4 juin 1853, c'était de régler immédiatement le concert entre la Turquie, la France et l'Angleterre, pour le cas où la Russie franchirait le Pruth, et, après avoir franchi le Pruth, franchirait le Danube, et, après avoir franchi le Danube, franchii'ait les Balkans et marcherait sur Constantinople. S'il était possible de régler ce concert avec la Turquie, en prévision du passage du Danube par les Russes, était-il donc plus difficile de régler ce concert en prévision du passage du Pruth tel qu'il a été effectué? De passer le Pruth, d'occuper la Moldavie et la Valachie, au mépris de tous les traités existants , constitue-t-il un fait d'agression m ins grave que de passer le Danube, et d'occuper la Bulgarie et la Roumélie? — Non ; conséquemment, il ne fallait point laisser prendre à la Russie l'avantage moral et matériel qui lui resterait, si les deux flottes anglaise et française demeuraient immobiles sur leurs ancres dans la baie de Besika, après l'occupation des Principautés par l'armée russe, après le manifeste de l'empereur Nicolas, après le défi adressé par son ministre à l'Angleterre et à la France!

Jamais de demi-mesures.

On a raison de céder quand on a tort : c'est de la fermeté ; mais on a tort de céder quand on a raison : c'est de la faiblesse.

14 juillet 1853.

La question n'est plus de savoir, entre la Turquie et la Russie, de quel côté est le droit. La lumière sur cette question est faite à ce point qu'il y aurait plutôt excès qu'insuffisance de clarté. Qui veut éclairer ne doit pas éblouir.

La question, la vraie question, Tunique question est maintenant de savoir, entre la Turquie, la France et l'Angleterre d'une part, et la Russie, l'Autriche et la Prusse d'autre part, de quel côté est la force ?

L'état de l'Europe répond que la force du droit n'a rien à redouter du droit de la force. C'est ce que la Russie, l'Autriche et la Prusse apprendront à leurs dépens, si elles rendent inévitable une guerre dont elles auront à porter toute la responsabilité et toute l'iniquité.

Privée de sa marine, que devient la Russie ?

Serrée, comme dans un étau, entre la Hongrie et l'Italie, que peut l'Autriche '?

Ayant manqué à tous ses engagements de 1815 et de 1848, contractés au nom de la Liberté envers toute l'Allemagne intelligente, que pèsent les promessses de la Prusse ?

Le droit de la force appartient donc à la force du droit.

Poser ainsi la question, c'est la résoudre selon la formule de Pascal : « Ne pouvant faire que ce qui est fort soit juste, » faire que ce qui est juste soit fort. »

14 juillet 1853.

La feuille qui cultive le lis et nourrit le coq, qui d'une main arbore le drapeau blanc et de l'autre main déploie le drapeau tricolore ; qui, au recto, porte écrit ces mots : Restauration-Frohsdorff, et au verso ces mots : Révolution- Belgr ave-Square ; qui relève de deux papes, le pape de Rome et le pape de Genève ; qui a deux religions et deux cocardes, VAsseniblée nationale, enfin, prend parti en ces termes pour la Russie contre la France :

« Si donc la guerre éclatait, l'Angleterre et la France seraient seules contre la Russie. Ne parlons ici que de la France. Elle aurait à combattre un adversaire lointain, qu'elle ne pourrait atteindre que par ses vaisseaux. Or, quelle que soit la supériorité de notre mai'ine, quelque mal qu'elle pût faire à la Hotte russe, et peut-être, ce qui est plus douteux, aux établissements maritimes de la Russie dans la mer Noire et dans la Balti-

que, la France se trouverait dans l'impossibilité de rien entreprendre de décisif. »

Donc, l'empereur Nicolas n'a qu'à tenir bon ! Qu'avant de donner l'ordre h son armée de repasser le Pruth, il persiste plus que jamais à exiger que la Turquie accepte purement et simplement la Note-Menschikoff, que la flotte anglaise retourne à Malte et que la flotte française rentre à Toulon ! Ce sont ses amis de Paris qui l'invitent à ne rien céder, et qui lui affirment que « la France est dans V impossibilité de » rien entreprendre de décisif. » Comment donc le czar pourrait-il en douter?

23 juillet 1853.

Combien de temps encore serons-nous donc obligés de donner place chaque jour à cette interminable question de l'intégrité de l'empire ottoman, question si bien posée d'abord, mais qui maintenant branle sur sa base, depuis que la France et l'Angleterre ont toléré ce qui était intolérable, ont toléré que la Russie passât le Pruth, et ont supplié la Porte de ne pas considérer ce fait de guerre comme un cas de guerre? La Russie joue habilement son jeu ; elle gagne tout le temps qu'elle fait perdre à la Turquie, à la France et à TAngleterre ; elle triomphe sans bataille, car elle consomme la double ruine de l'empire ottoman en en préparant la ruine politique par la ruine financière. Passer le détroit de juillet et d'août et entrer en septembre, afin de rester seule face à face avec la Turquie, menacée par terre et par mer; — tel fut visiblement, dès l'origine, le but de la Russie. Or, ce but, elle l'atteint, car nous voici arrivés à la fin de juillet, et la question est moins avancée que le 4 juin, jour où l'ordre fut donné aux deux escadres française et anglaise de se rendre de Salamine et de Malte à Besika, pour s'y tenir prêtes à entrer dans les détroits au premier signal; c'est ce qui résulte des aveux que nous recueillons

dans tous les journaux ; nous (lisons aveux et nous no disons pas nouvelles; car, donner le nom de nouvelles à l'absence de nouvelles, ce serait par trop abuser de l'élasticité des mots.

On ne sait rien ! Voilà tout ce qu'on sait ! La diplomatie, laborieusement aux prises avec la question turco-russe, ne peut être comparée, moins la chasteté, qu'à la fille d'Icarius devenue la femme d'Ulysse, et s'immortalisant dans l'histoire sous le nom de Pénélope, parce qu'elle défaisait pendant la nuit ce qu'elle avait fait pendant le jour. On avait espéré qu'on recevrait une réponse de Saint-Pétersbourg avant que la deuxième réponse de M. Drouyn de Lhuys à la deuxième Note-circulaire de M. de Nesselrode ait pu y parvenir; c'est maintenant un espoir qu'on ne saurait plus conserver. Encore un nouveau délai. Mais aussi pourquoi la Russie se hâterait-elle ? N'occupe-t-elle pas tranquillement et triomphalement les Principautés, où son armée est logée et nourrie à crédit, en admettant la supposition la plus favorable, le payement en temps opportun des fournitures liquidées, tandis que les deux escadres anglaise et française sont à la porte des Dardanelles? La France et l'Angleterre sont dehors, et la Russie est dedans. La Russie peut donc attendre, sans se presser, qu'on cède à toutes ses exigences. Il en eût été tout autrement si, le jour même où l'on recevait à Constantinople la nouvelle officielle de l'entrée des troupes russes dans les Principautés, on eût immédiatement transmis aux deux escadres l'ordre de répondre à cette entrée dans les Principautés par l'entrée dans les Détroits. Alors la Russie eût été contrainte ou d'avancer ou de reculer. Elle eût reculé. Aujourd'hui, la question serait pleinement vidée ; on n'en parlerait plus, et la paix eût été raffermie pour longtemps. C'est ainsi que, par le manque d'esprit de décision, les difficultés s'éternisent et s'aggravent. Qu'importe que le manque de décision soit venu de l'Angleterre ou de la France ! Si l'une des deux puissances était indécise, c'était un motif de plus pour que l'autre se montrât doublement résolue. La résolution de l'une eût

triomphé de rindécision de l'autre. C'est ce qui avait déjà eu lieu avec succès le 4 juin, où la France avait décidé et entraîné l'Angleterre. Puisque cela avait si bien réussi, pourquoi n'avoir pas persisté dans cette voie, qui était la droite et la bonne?

5 août 1853.

La complication turco-russe finit par où elle aurait dû commencer : elle finit par l'ouvei'ture régulière d'une conférence entre les plénipotentiaires des grandes puissances. Ainsi sont pleinement vérifiées nos prévisions énoncées à la naissance de la question sur son dénoûment. Nous avons dit tout de suite que la complication turco-russe se dénouerait en 1853 comme, en 1841, s'était dénouée la complication franco-turque : — par une conférence. Mais pourquoi n'avoir pas commencé tout de suite par la? Que d'argent inutilement dépensé on eût épargné à la Turquie et même à la Russie! Que de périls on eût écartés au lieu de les attirer! Que de craintes on eût apaisées au lieu de les empirer! Puisque les escadres anglaise et française devaient laisser les troupes russes entrer dans les Principautés sans entrer aussitôt dans les Détroits, n'eùt-il pas mieux valu laisser l'escadre anglaise à Malte et l'escadre française à Toulon? 11 y a quatre conduites : premièrement, ne menacer ni ne frapper; deuxièmement, menacer et frapper; troisièmement, frapper sans menacer; quatrièmement, menacer sans frapper. De ces quatre conduites, la meilleure est la première ; la moins bonne est la dernière. Lorsqu'on doit finir par négocier, c'est toujours par là qu'il faut commencer. 11 est imprudent d'attendre que des deux parts on ait réciproquement des torts plus nombreux ou plus graves à se reprocher et à compenser. Est-ce que par hasard les diplomates en exercice en sauraient encore moins que les journalistes en tutelle?

POLITIQUK DE L'ELROPK. 369

6 août 1853.

Il y a deux politiques dans la question turco-russe : une première politique caractérisée par les dates du 20 mars et du 4 juin, et par le remplacement, le 29 juin, de l'amiral de La Susse ; une seconde politique commençant le jour où l'Angleterre et la France ont agi afin que la Turquie ne considérât pas comme un cas de guerre l'entrée des Russes dans les Principautés, subtilement qualifiée de fait de guerre. Nous persistons à penser que la première de ces deux politiques était la bonne. Nous ne sommes pas de l'école de M. de Talleyrand : nous ne croyons pas qu'on doive se méfier de son premier mouvement, parce que c'est le bon; nous croyons, au contraire, que c'est une raison pour le suivre et pour y persister. Ce fut le premier mouvement, ce fut le bon, qui dicta, le 18 août 1849, la lettre h M. Edgar Ney ; ce fut aussi le premier mouvement, et conséquemment le bon, qui dicta, le 20 mars, le 4 juin et le 29 juin 18'53. les ordres expédiés de Paris par le télégraphe.

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