‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 47 sur 132 · XX\1I · texte numérisé non relu

XX\1I

10 octobre 1853.

Un journal a eu l'impudence d'écrire ce qu'on va lire :

c( Dans cette question, qui depuis sept mois inquiète et agite l'Europe, il y a pour ainsi dire deux courants opposés. Il y a, d'un côté, la sagesse des gouvernements, travaillant avec persévérance au maintien de la paix : il y a, de l'autre, des passions grossières et aveugles qui peu à peu ont gagné du terrain, et qui menacent aujourd'hui d'exercer une influence funeste sur les résolutions de l'Europe. Ces passions, nous les voyons depuis plusieurs mois puissantes à Constantinople : aujourd'hui elles s'allument dans les tabagies et les meetinrjs de l'Angleterre. Chacune de ces deux tendances s'est développée simultanément, et nous avons le spectacle de leur lutte. Dans ce conflit de la raison et des passions, on sait le parti qu<î XII. o^

nous avons pris. Nous nous sommes associés autant que nous l'avons pu, dans la mesure de nos forces, à la sagesse des gouvernements qui, en ce moment même encore, ne désespèrent pas de maintenir la paix. »

Apparemment, ce sont les présidents des meetings de Sheffield et de Leicester qui ont envoyé à Constantinople, en mars 1853, sous le nom du prince Menschikoff", ce tapageur, ce casseur d'assiettes, qui s'est conduit avec toute la grossièreté d'un habitué des plus mauvaises tavernes! Apparemment, ce sont les présidents des meetings de Scheffield et de Leicester qui se sont emparé des Principautés de Valachie et de Moldavie sans motif, sans droit, au mépris de tous les traités, au mépris de toutes les convenances, au mépris du principe d'autorité, qui est un ou qui n'est pas, commettant dans ces provinces séquestrées toutes les exactions, tous les excès qui sont le cortège de la force quand elle n'est pas subordonnée à la justice! Si, depuis six mois, la paix est en question et en péril, non, ce n'est pas la faute de S. M. l'empereur Nicolas, qui est resté sagement chez lui, ne s'occupant que de rendre son peuple plus tolérant, c'est-à-dire plus éclairé, c'est-à-dire encore plus digne de la liberté! Si « des passions grossières et aveugles » menacent aujourd'hui d'exercer une influence funeste » sur les résolutions de l'Europe, » ce n'est pas de Saint- Pétersbourg que le signal leur est venu, c'est de Londres! Et le journal qui a l'impudence de dénaturer ainsi tous les faits y joint l'infamie de se vanter du parti qu'il a pris et de s'être associé dans la mesure de ses forces à cette sagesse dont le czar donne l'exemple à l'Europe. Si, un jour, la Russie, occupant déjà l'Alsace, tentait par les armes d'imposer à Paris et à la France un gouvernement qui renouerait la chaîne des négociations de 1828 rompue par la Révolution de 1830, et si cet acte de domination déguisée donnait lieu à d'énergiques protestations de l'Angleterre sous le nom de meetings^ ce serait donc contre les discours de ces meetings qu'il faudrait s'indigner et se soulever, et non pas contre l'invasion des Cosaques! A cette politique, on reconnaît V Assemblée nationale sans la nommer.

13 octobre 1853.

Pour quiconque observe allentivement ce qui se passe, il est certain, il est évident que ni l'Angleterre, ni l'Autriche, ni la France, ni la Russie, ni la Turquie ne désirent la guerre, et l'empereur Nicolas encore moins que qui que ce soit, nous sommes en mesure de l'affirmer, et cependant on n'aperçoit plus aucun moyen de l'éviter ! N'est-ce pas là la condamnation de la diplomatie européenne, diplomatie timorée, qui n'ose rien regarder, ni de haut, ni de loin, et qui croit qu'il suffit d'abandonner tous les principes pour aplanir toutes les difficultés? En Tabsence du droit européen rigoureusement observé, la diplomatie ne peut marcher qu'au hasard et à tâtons. Où sont les stipulations, les principes du droit européen qui n'ont pas été transgressés tantôt par une puissance, tantôt par une autre? Lorsqu'il n'existe plus que des balances faussées, comment se mettre d'accord et faire à chacun sa part, toute sa part, rien que sa part? L'Europe est sortie du droit européen, elle n'y peut plus rentrer que par la guerre ou que par un congrès. Il faut optei et en finir avec l'impuissance manifeste de la réunion de Vienne, de cette réunion sans nom, sans caractère, sans qualités, sans pouvoirs, sans autorité, qui n'est ni une conférence, ni une médiation. Si on ne veut pas trancher le nœud par la guerre, pourquoi ne pas le dénouer par un congrès, pourquoi ne pas commencer raisonnablement tout de suite par où il faudra inévitablement finir?

14 octobre 1853.

On connaît cette locution vulgaire : a Question bien po- « sée, question à demi-résolue. » Jamais la vérité de celte

locution ne fut plus évidente et mieux démontrée par les laits. Si, dès l'origine du différend qui a servi de motif ou de prétexte à l'envoi à Gonstantinople du prince Menschikoff, la question avait été posée comme elle devait l'être, toutes les complications qui, depuis le 20 mars 1853, tiennent l'Europe en suspens, ne fussent pas venues l'envenimer (1). Au lieu de s'aggraver, elle se fut atténuée. Il n'y avait qu'à suivre la tradition consacrée par les négociations

(1) Le Mémorial de Sainte-Hélène raconte, en ces termes, l'origine de la guerre de Russie :

« L'empereur, parlant de cette guerre, disait : « Il n'est point de petit? événements pour les nations et les souverains : ce sont eux qui gouvernent leurs destinées. Depuis quelque temps, il s'était élevé de la mésintelligence entre la France et la Russie. La France reprochait à la Russie la violation du système continental.

>' La Russie exigeait une indemnité pour le duc d'Oldenbourg, et élevait d'autres prétentions.

» Des rassemblements russes s'approchaient du duché de Varsovie ; une armée française se formait au nord de l'Allemagne. Cependant, on était encore loin d'être décidé à la guerre, lorsque tout à coup une nouvelle armée russe se met en marche vers le duché, et une note insolente est présentée à Paris comme ullimatum par l'ambassadeur russe, qui, au défaut de son acceptation, menace de quitter Paris sous huit jours.

» Je crus alors la guerre déclarée. Depuis longtemps je n'étais plus accoutumé à un pareil ton. Je n'étais pas dans l'habitude de me laisser prévenir. Je pouvais marcher à la Russie à la tète du reste de l'Europe; l'entreprise était populaire, la cause était européenne : c'était le dernier effort qui restait à faire à la France ; ses destinées, celles du nouveau système européen, étaient au bout de la lutte. La Russie était la dernièi'e ressource de l'Angleterre ; la paix du globe était en Russie et le succès ne devait point être douteux. Je partis ; toutefois, arrivé à la frontière, moi à qui la Russie avait déchiré la guerre en retirant son ambassadeur, je crus devoir envoyer le mien(Lauristoii) à l'empereur Alexandre, àWilna ; il fut refusé, et la guerre commença. Cependant, qui le croirait ? Alexandre et moi nous étions tous les deux, continuait l'empereur, dans l'attitude de deux bravaclies qui, sans avoir envie de se battre, cherchent à s'effrayer mutuellement. Volontiers, je n'eusse pas fait la guerre ; j'étais entouré, encombré de circonstances inopportunes, et tout ce que j'ai appris depuis m'assure qu'Alexandre en avait bien moins envie encore. iM. de Piomnnzof, qui avait conservé des relations à Paris, et qui, plus tard, au moment des échecs éprouvas par les Russes, fut fort maltraité par Alexandre pour la résolution qu'il lui avait fait prendre, l'avait assuré que le moment était venu où Napoléon, embarrassé, ferait des sacrifices pour éviter la guerre ; que l'occasion était favorable, qu'il fallait la saisir ; qu'il ne s'agissait que de se montrer et de parler ferme ; qu'on aurait les indemnités du duc d'Oldenbourg ; qu'on acquerrait Dantzick, et que la Russie se créerait une immense considération eu Europe.

» Telle était la clé du mouvement des troupes russes et de la note insolente du prince Kourakin, qui, sans doute, n'était pas dans le secret, et qui avait eu l'art, par son peu d'esprit, d'exécuter ses instructions trop à

de 1840-1S41 , qui eurent pour conclusion la convention du 13 juillet et la rentrée de la France dans le concert européen. Ce qui ne serait plus possible maintenant par l'ouverture tardive d'une Conférence régulière, est possible encore par la convocation d'un Congrès. Préfère-t-on la guerre? Mais où mènera une guerre? Le sait-on? Peut-on le savoir? Peut-on le prévoir? Si les Turcs battent les Russes, en admettant que ce soit la guerre étroitement circonscrite entre

la lettre. La même présomption, le même système amena encore le refus (le recevoir Lauriston à Wiliia ; et voici, disait Napoléon, les vices et le malheur de ma diplomatie nouvelle : elle demeurait isolée, sans affinité, sans contact, au milieu des objets qu'il s'agissait de manier. Si j'avais eu un ministre des relations extérieures de la vieille aristocratie, un homme supérieur, il eût pu, il eût dû, dans la conversfition, deviner cette nuance, et nous n'eussions pas eu la guerre. Talleyrand en eût été capable peutêtre, mais ce fut audessu,s de la nouvelle école Pour moi, je ne pouvais pourtant deviner tout seul, la dignité m'interdisait les éclaircissements personnels -, je ne pouvais juger que sur les pièces, et j'avais beau les tourner, les retourner, arrivé à un certain point, elles demeuraient muettes, et ne pouvaient répondre à toutes mes attaques.

» A peine eus-je ouvert la campagne, que le masque tomba ; les vrais sentiments de l'ennemi durent se montrer. Au bout de trois on quatre jours, frappé de mes premiers succès, Alexandre me dépêcha quelqu'un pour me dire que si je voulais évacuer le territoire envahi, revenir au Niémen, il allait traiter. Mais à mon tour je pris cela pour une ruse ; j'étais enflé du succès, j'avais pris l'armée russe en flagiant délit ; tout était culbuté et en désordre; j'avais coupé Bagration, je devais espérer de le détruire; je crus donc qu'on ne voulait que gagner du temps pour le sauver et se rallier. Nul doute que si j'avais été convaincu de la boime foi d'Alexandre, je r'eusse accédé <à sa demande. Je serais revenu au Niémen, il n'eût pas passé la Dwina, Wilna eût été neutralisé, nous nous y serions rendus, chacun avec deux ou trois bataillons de notre'^arde, nous eussions traité en personne.

» Que de combinaisons j'eusse introduites !.. . Il n'eût eu qu'à choisir!.. . Nous nous serions séparés bons amis. .

)' Et malgré les événements qui ont suivi et le laissent triomphant, estil bien prouvé que ce parti eût été moins avantageux pour lui que ce qui est arrivé depuis? Il est venu à Paris, il est vrai, mais avec toute l'Europe. Il a acquis la Pologne ; mais quelles seront bs suites de l'ébranlement donné à tout le système européen, de l'agitation doimée à tous les peuples, de l'accroissement de l'influence européenne sur le reste de la Russie, par l'agglomération des acquisitions nouvelles, par les courses lointaines des soldats russes, par l'influence des hommes et des lumières hétérogènes qui viennent s'y réfugier de toutes parts, etc., etc.

» Les souverains russes se contenteront-ils de consolider ce qu'ils eut acquis? Mais si l'ambition les saisit, au contraire, à quelle entreprise, à quelle extravagance ne peuvent-ils pas se livrer, et pourtant ils ont perdu Moscow, ses richesses, ses ressources, celles d'un grand nombre d'autres villes ! Ce sont autant de plaies qui saigneront plus de cinquante ans. Et pourtant que n'aurions-nous pas pu fixor à Wilna pour le bien-être de tous, pour celui des peuples aussi bien que pour celui des rois !!!... »

374 lSâ>3.

la Russie et la Turquie, ce sera la guerre indéfiniment prolongée, car les Russes ne traiteront certes pas après une défaite; ils voudront une revanche, et de revanche en revanche, cela peut aller fort loin. Si les Russes battent les Turcs, croit-on que les Russes s'arrêteront court devant la ligne des Balkans et renonceront, après la victoire gagnée, aux prétentions dont ils n'avaient pas voulu se départir avant la bataille livrée. Si vaste que soit le champ des illusions humaines, il a cependant des limites, et l'illusion nd saurait aller jusque-là. De toute nécessité, dans les deux hypothèses, il faudra donc en finir par un Congrès ; pourquoi ne pas commencer par là? Il ne reste plus que ce moyen de conserver la paix et de réparer la faute qui a été commise en acceptant les bons offices d'une Réunion officieuse de conciliateurs, lorsque c'était le cas d'instituer une Conférence officielle de plénipotentiaires ouvrant un protocole et prenant une décision. Cette Conférence n'ayant pas été instituée et l'Autriche ayant échoué dans sa tentative de conciliation officieuse, pourquoi l'Angleterre ne prendrait-elle pas l'initiative de la proposition de convocation d'un Congrès? Lorsqu'un fardeau est trop considérable pour sortir par la petite porte, que fait-on? — On le fait sortir par la grande porte, qu'on ouvre à deux battants. La petite porte, c'est la^Réunion officieuse de Vienne; la grande porte, ce serait un Congrès. D'où viendrait, d'où pourrait venir l'objection ? Assurément, ce ne serait de la part ni de l'Autriche, ni de la France, ni de la Prusse; ce ne pourrait pas être de la part de la Turquie ; le refus ne pourrait donc venir que de la Russie. Eh bieni si la Russie refusait, ce serait sa condamnation en dernier ressort qu'elle prononcerait.

15 octobre 1853.

De toutes parts et des points les plus opposés, il nous revient que l'empereur Nicolas n'est plus occupé que de re-

POLITIQUE DE L'EUROPE. 37o

chercher comment il pourra sortir le moins possible entamé de la situation inextricable dans laquelle l'a jeté la ferme conviction où il était qu'il parviendrait, au moyen de lord Aberdeen et de la presse britannique, à isoler la France de l'Angleterre, et en tous cas à faire reculer ces deux puissances à l'instant suprême! Son attente a été trompée, et ses projets ont été déjoués par l'ordre donné, quoique tardivement, aux deux escadres commandées par l'amiral Dundas et par l'amiral Hamelin, de quitter le mouillage de Besika pour aller jeter l'ancre devant Constantinople, et laire ainsi acte de vigueur aux yeux du monde entier. L'empereur Nicolas ne sait plus à quel diplomate se vouer. Le gouvernement des Principautés retiré aux hospodars de Valachie et de Moldavie et remis au prince Menschikoff, et le commandement de l'armée russe sur le Danube donné au maréchal Paskewitch, sont le dernier effort d'une politique d'intimidation aux abois. Tenter de faire peur et n'en faire aucune est la pire extrémité à laquelle on puisse se condamner soi-même. C'est le juste châtiment de toute politique fanfaronne qui n'a pour elle ni le droit ni la force. Il ne suffit pas toujours d'avoir de l'audace et de grossir la voix. L'empereur Nicolas en fait en ce moment à ses frais la pénible expérience. Quoi qu'il tente, quoi qu'il fasse, quoiqu'il cède, quoiqu'il exige, qu'il avance ou qu'il recule, il ne peut plus sortir de l'épreuve dans laquelle il s'est inconsidérément engagé que considérablement diminué. Donc, ce qu'il aurait de mieux à faire, ce serait de reconnaître hautement qu'il a eu tort et d'agir en conséquence. Déclarer qu'on a tort quand on a raison est un acte de faiblesse; mais déclarer qu'on a tort quand on a effectivement tort est un acte de fermeté souvent et de conscience toujours.

16 octobre 1853.

Le ii octobre a eu lieu avec une grande solennité, à

Manchester, l'inauguration de la statue de sir Robert Peel Le chancelier de l'Échiquier, M. Gladstone, assistait à la cérémonie. Il a pris la parole, et, après avoir fait l'éloge de l'homme d'État homme de bien dont l'image était devant ses yeux, il a abordé la question du jour, la question de la paix ou de la guerre, et s'est exprimé ainsi :

« Certes, il y a dans la guerre un élément de gloire qui correspond à certains penchants de la nature humaine et nous aveugle sur ses horribles conséquences. (Ecoutez!) Mais, par une guerre générale, on ne peut espérer arriver au développement de la liberté, des intérêts moraux et matériels. Telle peut être l'intention de quelques partisans de la guerre, mais la guerre a rarement ce résultat. Qu'est-ce que la guen-e ? C'est la terre arrosée de sang humain ; c'est le pain arraché de la bouche du peuple, c'est l'impôt augmenté et le travail diminué ; ce sont des charges imposées même aux générations futures ; c'est la démoralisation sans frein; c'est la désolation des familles, c'est le déchaînement des passions dans tous les pays où la guerre porte ses ravages. (Applaudissements.) Si telle est la guerre, nest-il pas vrai qu'il est du devoir rigoureux d'un gouvernement d'avoir dans sa propre conduite la même réserve qu'il demande aux autres, et de recourir jusqu'aux derniers expédients pour éviter un si affreux fléau? (Applaudissements.^ Il a été déclaré plusieurs fois dans le Parlement, par différents membres du gouvernement, que les conseillers de Sa I\Injesté sont bien pénétrés de leur devoir de maintenir ce qui est appelé et ce qui doit être efficacement appelé l'intégrité de l'empire ottoman. Mais en parlant de l'intégrité et de l'indépendance de l'empire ottoman, nous n'attachons pas à ces expressions le mt'nne sens que s'il s'agissait de l'Angleterre ou de la France (Non ! non !), parce que nous savons que cette expression d'indépendance de l'empire ottoman s'applique à un empire plein d'anomalies, plein de misères, plein de difficultés, empire qui, tous les cinq ans, depuis que nous sommes au monde, est pour l'Europe un sujet de discussions et d'intervention. (Ecoutez ! écoutez !j Ce que je veux dire, c'est que notre intention n'est pas de toucher à cette question ardue et profonde de l'organisation intérieure de l'empire ottoman, car, en ce qui regarde la domination du sultan, nous sommes frappés de cette triste anomalie du culte mahométan exerçant ce que l'on peut appeler im despotisme, mais ce que nous appellerons seulement une domination, une souveraineté sur douze millions de chrétiens, nos frères. (Écoutez! écoutez !) Ne touchons pas à la question résultant de cet état de choses ; mais il est nécessaire de veiller à l'équilibre européen, qui se trouverait dérangé au profit d'une des grandes puissances par la chute de l'empire ottoman. Ce dérangement serait dangereux pour la paix du monde, et c'est le devoir de l'Angleterre de s'y opposer. (Vifs applaudissements.'! »

Ce qu'a dit de la guerre M. Gladstone, aux applaudisse-

nients unanimes de tous les auditeurs, c'est aussi ce que nous en pensons. Nous ne pouvons donc que louer hautement cette partie de son discours ; mais il n"en est pas ainsi du passage où, en même temps qu'il repousse et flétrit ce qu'il appelle « l'anomalie de la domination turque,» il proclame la nécessité de maintenir cette anomalie, afin de ne pas ébranler l'équilibre européen. Un tel langage n'est pas le langage d'un véritable homme d'État. S'il est vrai que douze millions de chrétiens vivent opprimés et courbés sous le despotisme turc, pourquoi donc l'Angleterre et la France se jettent-elles en travers des réclamations de l'empereur Nicolas, au lieu de se joindre à lui pour les appuyer énergiquement et obtenir des garanties communes qui enlèveraient à la Russie tout prétexte d'immixtion directe et de protection exclusive ? Ou le discours de M. Gladstone est contraire à la vérité, ou la conduite du cal)inet l)ritannique, dont il est l'un des membres, est marquée au coin de la plus grave et de la moins pardonnable inconséquence.

Ces observations s'appliquent avec une égale force à un discours dans lequel M. Cobden vient tl'inaugurer à Edimbourg la réunion du congrès de la paix. M. Cobden s'est prononcé sur la Turquie absolument dans le môme sens que le chancelier de l'Échiquier. Il est même allé plus loin, puisqu'il a dit que le devoir de l'Angleterre eût été, au lieu de combattre la Russie, de se joindre à elle dans l'intérêt des chrétiens. La considération que nous inspire M. Cobden, et le souvenir des services éminents qu'il a rendus, ne nous empêcheront pas de relever et de blâmer ce langage. Au lieu d'attaquer inconsidérément un peuple qui donne l'exemple du patriotisme, il eût été plus sage, et en même temps plus conforme aux principes fondamentaux de la société de la paix, de demander la réunion d'un congrès européen.

19 octobre 1S53.

Le manifcsle de la Porte expose avec modéralion et dignité les motifs qui ont engagé le gouvernement turc à prendre, malgré les conseils de ses alliés, une résolution extrême. Sa rédaction fait honneur à Réchid-Pacha ; les sentiments qu'il exprime font honneur à la nation ottomane tout entière. Il semble, en vérité, que la Porte veuille donner un démenti à tous ses détracteurs et prouver qu'aucun des gouvernements qui la taxent de barbarie et de gouvernement arriéré ne comprend, n'interprète et n'applique mieux les principes modernes de la civilisation la plus avancée. Ainsi, elle déclare solennellement qu'elle ne trouve lias juste que l'embargo soit mis sur les navires marchands russes, conformément aux anciens usages. Quel gouvernement en Europe, nous n'en exceptons pas même la France, eût parlé un plus noble langage ? Le Divan ne se borne pas à cette déclaration, il ajoute que, ne voulant pas apporter d'entraves aux relations commerciales des sujets des puissances amies, il laissera pendant la guerre les détroits ouverts à leurs navires marchands. Que vont penser de cette double déclaration MM. Gladstone et Cobden?

XXXIU.

Il novembre 1853.

Il n'y a plus d'autre alternative que celle-ci : ou la Russie, reconnaissant qu'elle s'est trop avancée, évacuera les Principautés, ou c'est la guerre avec toutes ses conséquences. Il n'est pas inutile que la Russie apprenne qu'elle n'est encore que l'une des trois grandes puissances de TEurope, et que c'est à tort qu'elle y prétend jouer le rôle de puissance suprême. Mais si c'est la guerre, alors que ce soit la

guerre, et que l'appui le plus énergique soit donné à la Turquie par l'Angleterre et la France : appui maritimo, appui militaire, appui financier. C'est le moment propice , il ne faut pas le laisser s'écouler au risque de ne plus le retrouver. Si MM. de Kisseleff et Brunow demandent leurs passeports, qu'on les leur donne. En fait de guerres, les plus courtes sont les meilleures, celles qui coûtent le moins de sang et le moins d'argent. Il ne faut jamais laisser envenimer les plaies. On a vu où les demi-mesures ont, depuis le mois de mars, conduit la France !

13 novembre 1853.

Le journal officiel do l'Empire français, le Moniteur wiicersel, répond au Journal de Saint-Pétersbourg. Cette réponse n'est pas celle que no.us attendions. Elle « rétablit la vérité des situations, » mais elle manque de conclusion, et une conclusion est nécessaii'e. Il n'est plus possible de se mirer plus longtemps dans ses illusions, de se bercer plus longtemps dans l'espérance d'arrêter la guerre entre la Russie et la Turquie. Des deux côtés la guerre a éclaté. Déjà le sang a coulé ; il va couler plus abondamment encore. On a dit que cette guerre entre la Turquie et la Russie serait un duel (( au premier sang . » Qui a pu prononcer ce mot irréfléchi, dénué de toute justesse et sans application? Dans un duel au premier sang, il y a des témoins choisis par les combattants et investis par eux de toute autorité, de tout pouvoir. Où sont les témoins du duel entre la Turquie et la Russie qui aient qualité et pouvoir d'arrêter la Russie si le sang qui a coulé le premier est le sien? Qui lui dira, qui pourra lui dire : C'est assez, retirez-vous, évacuez les Principautés que vous avez envahies, et contentez-vous des garanties qui vous ont été loyalement offertes et sérieusement données par la Turquie? Qui ajoutera : Et si vous ne vous retirez pas, alors ce ne sera plus seulement la Turquie que

vous aurez devant vous, ce sera nous, ce seront nos flottes et nos armées ? Si c'est là la conduite que la France se propose de tenir, conjointement avec l'Angleterre, pourquoi ne pas le déclarer hautement tout de suite, afin que l'empereur de Russie, encore une fois, ne s'engage pas inconsidérément, ce qu'il a déjà fait en passant le Pruth, qu'il n'eût certes pas franchi si les cabinets, au lieu de tomber dans de dangereuses subtilités entre « le cas de guerre et le fait de guerre^ » l'eussent nettement prévenu que ce passage du Pruth ce serait la guerre entre toutes les puissances signataires des traités sur lesquels repose l'équilibre européen maintenu depuis trente ans. On sait que la guerre n'a pas d'adversaire plus déclaré que nous; nous ne sommes donc pas suspect quand nous parlons ce langage. Jamais nous n'avons varié ; toujours nous avons dit : La fermeté, c'est la paix ;la faiblesse, ce sera la guerre. Les événements nous ont donné pleinement raison. A chaque hésitation qui s'est trahie en Angleterre et, par suite, en France, la guerre a fait, du côté de la Russie, un pas en avant. 11 fallait étouffer la guerre dans son œuf; on l'a couvée. On peut encore empêcher l'incendie européen ; l'unique moyen c'est de répondre au manifeste de Tsarkoe-Solo en alignant en mer autant de vaisseaux que la saison avancée le comporte, et en appelant sous les drapeaux autant de soldats qu'il en faudrait dans l'hypothèse où l'Autriche et la Prusse, subissant la pression de la Russie, marcheraient à sa suite. C'est en mettant, sans hésiter, toutes les choses au pis, c'est en allant tout de suite à la dernière limite de l'hypothèse, qu'on empêchera l'incendie de s'étendre. C'est en prévoyant la coalition du Nord qu'on la préviendra ! Les ordres donnés le 20 mars et le 4 juin 1853 appartiennent au passé et à l'histoire ; ils sont maintenant ineffaçables ; il n'y a donc plus qu'à y rester conséquent. Us ont tracé une route qu'il n'est plus possible de changer.

16 décembre 1853.

Les journaux anglais considèrent le combat de Sinope comme une complication et comme une aggravation de la question d'Orient. Tel n'est pas notre avis, et nous serions plutôt disposé à considérer ce combat comme un pas décisif vers le dénouement, auquel la Russie et la Turquie ne doivent pas aspirer moins ardemment que l'Angleterre, l'Autriche, la France et la Prusse.

A la nouvelle du désastre éprouvé par la division de la flotte turque, si cher qu'il ait pu coûter à l'escadre russe, non-seulement le premier mouvement du gouvernement ottoman a dû être de réclamer le concours effectif et immédiat de l'escadre anglo-française, mais même le premier mouvement des deux amiraux anglais et français, d'accord avec les deux ambassadeurs d'Angleterre et de France, a dû être aussi de se porter en avant et de sortir enfin d'une situation passive qui doit lourdement peser à de vaillants militaires. Or, de deux choses l'une : ou l'escadre anglofrançaise aura fait une démonstration tutélaire et aura levé l'ancre pour aller protéger Sinope contre Sébastopol, ou elle aura persisté dans son imperturbable immobilité, infiniment trop prolongée. Dans le premier cas, la démonstration serait une pression directement exercée sur la Russie ; dans le second cas, le refus de concours serait une pression indirectement exercée sur la Turquie. Dans les deux cas, ce serait la fin de la politique expectante et passive.

Nous avons pensé qu'aussitôt que la Russie trouverait entre elle et la Turquie le bras armé de l'Angleterre et de la France, la Russie se hâterait de reculer devant le risque d'une guerre générale, incalculable dans son étendue, dans sa durée, dans ses conséquences. Ce que nous avons toujours pensé, nous le pensons encore, et plus fermement que jamais Donc, si les deux ambassadeurs, lord Redcliffe et

le général Baraguey-cl'Hilliers, et les deux amiraux Dundas et Hamelin, ont enfin pris l'initiative décidée et décisive sur laquelle il paraît au Times et à toute la presse anglaise unanime qu'il n'y a plus à délibérer, on peut compter que la question est dénouée et que l'affaire est finie. La Russie, se déclarant satisfaite de l'avantage remporté et exagéré par elle en vue de Sinope, acceptera, telle quelle, sans paraître la marchander, la réponse de la Porte à la Note du 5 décembre rédigée et envoyée par la Conférence de Vienne. Dans le cas contraire, c'est à dire dans le cas où les deux ambassadeurs de France et d'Angleterre n'auraient pas pris parti, et auraient laissé sans ordres et sans instructions les deux amiraux anglais et français, qu'est-ce que la Porte, pleinement éclairée par cette absence significative de concours effectif, aura eu de mieux et d'autre part à faire que d'accepter la dernière proposition de la Conférence de Vienne, et de mettre ainsi un terme à une lutte définitivement inégale, avant que plus de sang ait coulé, avant que plus d'argent ait été dépensé, avant que plus de ruines aient été entassées les unes sur les autres ? N'est-ce donc pas assez d'un désastre à déplorer sur mer, faut-il donc attendre qu'on en ait un second à déplorer sur terre? En quoi en serait-on plus avancé lorsqu'il y aurait un second désastre s'ajoutant au premier ? En quoi la tôche de la diplomatie en serait-elle rendue plus aisée ? En quoi le dénouement en serait-il facilité ? Que voulait-on pour négocier efficacement? On voulait une rencontre ; on l'a eue. Que faut-il de plus? C'est le 30 novembre qu'a été détruite la division de la flotte turque commandée par Osman-Pacha. La nouvelle a dû en parvenir à Constantinople le 3 ou le 4 décembre ; c'est le 13 ou le 14 décembre qu'a dû être apportée h Constantinople la dernière note rédigée le 5 décembre par la Conférence de Vienne. Oi- si, le 13 décembre, les deux escadres anglaise et française avaient tranquillement conservé leur mouillage, ainsi qu'on le croit dans « le monde » qui passe pour être bien informé, il y a lieu alors de présumer que, du 20 au 25 décembre, on recevra des dépêches

annonçant que la Turquie a remis à l'Angleterre et à la France le soin et la responsabilité, devant l'Europe et devant l'histoire, de stipuler, soit contradictoirement, soit d'accord avec l'Autriche et la Prusse, les conventions moyennant lesquelles il serait mis fin à la guerre, sans porter atteinte ni à l'honneur ni à l'indépendance de l'empire ottoman.

En résumé, nous sommes d'un avis diamétralement opposé à celui de la presse britannique ; où elle voit que la plaie s'envenime, nous voyons qu'elle se cicatrise. On touche au dénouement forcé.

17 décembre 1853.

Le différend entre la Russie et la Turquie en est venu à ce point où n'y a plus de distinction possible ni utile entre ce qui appartient, en matière d'incidents, à la défensive ou à Voffensive. Du jour où les Russes ont franchi le Pruth et ont occupé les Principautés, qu'importe que le gouvernement ottoman ait agi sur tel ou tel point de l'Asie ou sur tel autre point de l'Europe; cela ne change rien aux deux situations respectives. Sur quelque point qu'elle agisse, la Turquie ne fait que se défendre, alors même qu'elle paraît attaquer. Elle se défend où elle peut et comme elle peut; c'est là son droit, c'est même là son devoir. Il est incontestable que la Russie a pris l'offensive ; donc, quoi qu'ait fait et quoi que fasse la Turquie, elle restera toujours dans les limites de la défensive. Toutes les subtilités à cet égard ne réussiront pas à abriter ses versatilités, et si les ambassadeurs d'Angleterre et de France à Constantinople s'étaient dit ce que nous venons d'écrire et ce qui est si simple, ils se fussent épargné la peine d'envoyer de Constantinople à Sinope deux frégates à vapeur pour recueillir des informations sans objet. Temps perdu et irrésolution mal déguisée. Il n'y avait point à hésiter ; il fallait, le jour

même, sans allendre une heure, une minute, une seconde, donner l'ordre aux deux escadres d'entrer dans la mer Noire, de couler bas tous navires de guerre ou toute croisière appartenant à la Russie qui seraient rencontrés, et d'aller porter à l'escadre russe le défi de sortir de Sébastopol. Défi pour défi ; c'eût été le dernier qui fût resté une leçon exemplaire. S'il est possible de mettre fin à une guerre sans motifs avouables de la part de la Russie, qu'attend-on? N'y a-t-il donc pas déjà assez de sang versé et de désastres causés? Serait-il vrai que l'Angleterre et la France attendissent, pour s'interposer sérieusement et efficacement, que les Russes, après avoir franchi le Pruth, aient encore franchi le Danube et soient venus camper au pied des Balkans ? Est-ce qu'arrivés là, les Russes tenteront de pousser plus loin ? — Non. Est-ce qu'ils ne se contenteront pas d'occuper et de posséder la Moldavie, la Valachie, la Bulgarie ? Est-ce que derrière les Balkans les Turcs ne seront pas inattaquables et inattaqués ? A quoi leur serviraient alors trente ou quarante mille hommes de troupes de débarquement que l'Angleterre et la France leur enverraient tardivement? A rien, absolument à rien. Si Conslantinople est menacée, c'est par la mer et la côte d'Asie, Or, quelle plus belle occasion auront jamais eue l'Angleterre et la France de jeter leur épée dans la balance pour rétablir l'équilibre entre le plus faible et le plus fort? Il n'y avait point de troupes à venir embarquer en Angleterre et en France, à transporter et à débarquer en Turquie. Sinope etSébastopol, qui se mesurent du regard, ne sont qu'à une très courte distance de la rade dans laquelle mouillent les deux escadres anglaise et française. Les deux amiraux n'avaient donc qu'à montrer leurs pavillons ; ils n'avaient qu'à aller se placer entre Sinope et Sébastopol pour devenu' aussitôt les arbitres de la paix et l'imposer aux deux parties adverses. C'est de la sorte que se terminent les duels. Il y a un moment où les témoins s'avancent, séparent les combattants et déclarent le combat fini.

27 décembre 1853.

Moins que jamais nous croyons au risque d'une guerre dont les proportions grandiraient, et nous y croyons d'autant moins que la France et la Grande-Bretagne viennent enfin de prendre l'attitude qui appartient à deux puissances de leur rang, à deux arbitres souverains. Il est parfaitement vrai que la France a mis la Grande-Bretagne en demeure de se prononcer sur le parti qu'il était impérieusement nécessaire de prendre après l'attaque désastreuse sous laquelle a succombé la division navale commandée par Osman-Pacha ; il est parfaitement vrai que la France a déclaré à la Grande-Bretagne que si l'escadre britannique ne recevait pas immédiatement l'ordre d'entrer dans la mer Noire conjointement avec l'escadre française, celle-ci y entrerait toute seule pour protéger efficacement la Turquie, partie défensive, contre une nouvelle agression de la Russie, partie offensive ; il est parfaitement vrai encore que le cabinet Aberdeen, faisant contre fortune bon cœur, a répondu sans retard, sans hésitation, le jour même, par l'adhésion la plus formelle à cette déclaration catégorique de la France, et qu'ainsi l'entente spéciale vient de se resserrer plus étroitement encore par un nouveau nœud. En conséquence, les deux escadres ont reçu l'ordre de quitter leurs mouillages et d'aller croiser dans la mer Noire, à l'effet d'établir en quelque sorte, de Varna à Batoum, une frontière maritime également infranchissable aux deux flottes russe et turque, tout en laissant à chacune d'elles, sans danger de rencontre, la liberté de ses mouvements en deçà de la ligne de partage ayant pour points extrêmes Varna et Batoum.

Si cet ordre tardif ne se fût pas fait attendre si longtemps, est-il vrai, oui ou non, qu'il n'y aurait pas eu à déplorer le désastre de Sinope, qui a coûté à la Turquie un quart de sa marine et la vie à plus de quatre mille défenseurs intrépides

Xll. 25

de l'indépendance nationale? Donc, toute mesure qui a pour objet et pour effet de prévenir et de rendre impossible toute récidive d'un pareil acte, est une mesure qui conclut naturellement, logiquement, inévitablement, non à l'aggravalion, mais à la cessation des hostilités. Pour que cette opinion que nous émettons fût contredite par les faits, il faudrait admettre que la Russie possède des forces maritimes égales ou supérieures aux trois flottes anglaise, française et turque. Est-ce admissible et est-il vraisemblable que la Russie poussera l'aveuglement jusqu'à vouer à une perte certaine, dans une lutte inégale, sa flotte de la mer Noire? Cette question porte en elle-même sa réponse. Aussi maintenons-nous fermement ce que nous avons dit en apprenant le désastre de Sinope, que nous avons qualifié de dénoûment forcé. Encore aujourd'hui nous répétons que c'est le commencement de la fin, et qu'il n'en saurait être autrement. La Russie ne pourra ni ne voudra rester bloquée et emprisonnée de fait dans son port de Sébastopol. Ce serait là une telle situation d'infériorité relative et d'impuissance démontrée aux yeux de toute l'Europe, que sans nul doute l'empereur Nicolas, placé entre ces deux seules alternatives : — Prolonger indéfiniment cette situation humiliante et humiliée d'inertie forcée, ou évacuer promptement les Principautés abusivement envahies , préférera prendre entre ces deux partis celui qui coûtera le moins à son orgueil blessé, que saura bien panser d'ailleurs la diplomatie, dont la sollicitude pour le czar s'est assez ouvertement révélée.

Dans les termes où la question vient d'être résolument rétablie par la France et nettement acceptée par l'Angleterre, il n'y a plus de danger que le mal s'envenime par la langueur et l'incertitude et que la gangrène se mette à la plaie. L'amputation est faite.

Il est également à regretter que le parti qui vient d'être pris à la fin de décembre n'ait pas été pris au commencement de juillet, par suite de la fâcheuse résistance dont lord Aberdeen aura prochainement h rendre compte à la tribune

du parlement. On eût épargné à l'Europe six mois de perplexités, et à la Turquie d'immenses et d'inutiles sacrifices. Passage du Pruth^ invasion des Principautés et désastre de Sinope, tout le mal est venu de lord Aberdeen et de sa coupable partialité. Il sera juste qu'il l'expie. Déjà cette expialion a commencé pour lui. Il a dû passer sous les fourches caudines de lord Palmerston, qui rentre en triomphateur dans le cabinet, et dont la retraite eût été plus habile encore si elle eût été moins tardive.

En résumé, loin d'effrayer les intérêts, l'entrée dans la mer Noire des deux flottes anglaise et française doit les rassurer. Depuis quand, lorsqu'un incendie a éclaté, s'effraie-t-on de l'arrivée des pompiers?

1er janvier 1854.

La Turquie n'a pas voulu qu'aucune des quatre puissances médiatrices, l'Autriche, la France, la Grande-Bretagne et la Prusse, pût lui reprocher de n'avoir pas fait tout ce qui dépendait d'elle pour mettre fin aux hostilités qui ont éclaté entre l'empire russe et l'empire ottoman. La Turquie, à la demande de la Conférence de Vienne, a donc consenti à ce que la voie des négociations, qui paraissait irrévocablement fermée, se rouvrît de nouveau. C'est là un fait que le Moniteur a officiellement constaté.

La Russie, qui a la prétention d'être une nation plus civilisée que la Turquie, accueillera-t-elle moins convenablement les dernières propositions de la Conférence de Vienne ? Les écartera-t-elle par un refus ? C'est là une hypothèse contre laquelle notre raison persiste à protester et que nous n'admettons ici que pour la vérifier.

Conséquemment, nous allons supposer que la Russie, sans égards pour l'Autriche, la France, la Grande-Bretagne et la Prusse, a repoussé le dernier essai de pacification accepté par la Turquie.

Dans ce cas, quel rang va prendre, quel rôle va jouer chacune des quatre puissances pacificatrices à la suite des deux parties belligérantes ?

L'Autriche et la Prusse se tiendront-elles à l'écart, se réfugieront-elles dans la neutralité? Nous le supposons.

L'Angleterre et la France demeureront-elles dans l'attitude passive qu'elles ont gardée depuis le passage du Pruth jusqu'au désastre de Sinope ? Nous ne le supposons pas ; nous ne pouvons plus le supposer après le mouvement d'opinion qui s'est déclaré en Angleterre, après la retraite habile et la rentrée triomphante de lord Palmerslon, après la mise en demeure que la France a faite au cabinet britannique et que lord Aberdeen a acceptée sans retard.

Donc, d'un côté sont la France, la Grande-Bretagne, la Turquie unissant leurs forces ; de l'autre côté est la Russie, seule contre trois.

Ainsi isolée, que fera, que pourra faire la Russie ?

Poussera-t-elle l'aveuglement jusqu'au point de se croire en état de soutenir une double lutte : lutte sur mer contre les forces navales des trois puissances unies ; lutte de terre dans les Principautés contre les troupes auxiliaires qui y seraient envoyées par la France et la Grande-Bretagne pour aider les Turcs à en chasser promptement les Russes? Estee vraisemblable ?

Que gagnerait la Russie à repousser les propositions de la Conférence de Vienne ? L'empereur Nicolas peut-il espérer qu'après avoir mis la France et la Grande-Bretagne dans la nécessité de bombarder ses ports, de couler bas ses vaisseaux, et de le chasser des Principautés, il trouvera la Grande-Bretagne et la France plus disposées à subir la hautaine injustice de ses prétentions? Est-ce vraisemblable ?

On dit : « La Russie donnera à ses trois flottes : la bleue, la rouge et la blanche, l'ordre de s'enfermer, la première à Sébastopol, la seconde à Cronstadt, la troisième à Archangel, pendant tout le temps que les escadres anglaise et française croiseront dans la mer Noire et dans la mer Balli-

que. La Russie usera ainsi par la force d'inertie la patience de l'Angleterre et de la France, et finira parleur faire jouer un rôle ridicule. » Mais l'Angleterre et la France l'accepteraient-elles ? Est-ce vraisemblable?

Les ports fortifiés de Cronstadt, de Sébastopol, d'Archangel, fussent-ils imprenables et n'eussent-ils pas à redouter le sort qu'ont eu Cadix, Alger, Saint-Jean-d'UIloa, ce serait alors un motif de plus pour que la France et la Grande- Bretagne embarquassent des troupes d'expédition destinées à faire repasser le Pruth en toute hâte à l'armée d'invasion.

Les Russes chassés des Principautés et bloqués dans leurs ports d'où ils n'oseraient sortir, quelle serait l'attitude et que deviendrait le prestige du czar? Qu'aurait-il gagné à se faire acculer dans une pareille impasse? Est-ce alors qu'il réclamerait, qu'il implorerait le concours armé de l'Autriche et de la Prusse? Dans ce cas, ces deux puissance ne seraient-elles pas fondées à lui répondre : — « Czar Nicolas, vous l'avez voulu ! Vous avez rejeté la dernière proposition de la Conférence de Vienne, qui avait été uniquement inspirée et dictée par votre intérêt ! Que demandez-vous que nous fassions pour vous dégager? Est-ce que nous pouvons faire un seul mouvement sans nous découvrir? Est-ce qu'en Allemagne ^'esprit de progrès est étouflé? Est-ce qu'enltalie et en Hongrie le sentiment de nationalité est éteint? Est-ce que nous pouvons déchirer une seule cartouche sans risquer de mettre le feu aux quatre coins de l'Europe? Défendez-vous donc tout seul, et si vous n'avez plus les moyens de vous défendre, traitez aux conditions les moins dures qu'il plaira à la France et à la Grande-Bretagne de vous imposer. Appelez-en à leur modération! ')

LaRussie,au lieu d'attendre que l'Angleterre et la France aillent l'attaquer entre les deux rives du Danube et du Pruth, la Russie prendrait-elle hardiment l'offensive et tenterait-elle de venir camper sous les murs de Paris, en remorquant à sa suite l'Autriche et la Prusse? Mais, cette fois, la Russie n'aurait plus, comme en 1814 et comme en 1815, l'Angleterre pour alliée et pour trésorière ; elle n'aurait plus,

surtout, pour complices, les espérances des peuples abusés par les souverains. De Cronstadt à Saint-Pétersbourg, il n'y a qu'une courte distance, et si la Russie, protégée par la rigueur de son climat, est presque invulnérable par terre, il n'y a pas de grande puissance plus vulnérable qu'elle par mer, soit en Europe, soit en Asie. A cet égard, la Russie ne saurait se faire d'illusion.

Ainsi, à quelque point de vue qu'on se place, il est clair, il est évident, il est manifeste, il est incontestable que la Russie aurait tout à perdre et rien à gagner au refus de pacification qui lui est proposée par l'Autriche, la France, la Grande-Bretagne et la Prusse. II y a des luttes inégales qu'on n'engage point.

La seule objection qu'on oppose à nos calculs de probabilités ayant le raisonnement pour base, c'est quïl en coûterait trop à l'orgueil de l'empereur Nicolas de paraître reculer après s'être autant avancé. Lui en coûterait-il donc moins de subir des conditions que de les discuter? Lui en coûterait-il donc moins de transiger avant qu'après une défaite? Lui en coûterait-il moins de traiter en qualité de puissance désarmée et ruinée ?

Or, si la Russie était assez aveugle pour décliner l'arbitrage qui lui est offert et tourner contre elle la France et la Grande-Bretagne, la défaite serait aussi certaine qu'il est certain que 1 n'égale pas 3.

5 janvier 1854.

Le jeu de l'empereur de Russie est de chercher h intimider la France et la Grande-Bretagne pour les faire sinon reculer, du moins mollir dans l'appui que prêtent à la Turquie ces deux puissances. Ainsi peuvent s'expliquer les nouvelles mises en circulation par les gazettes de Prusse : mobilisation de toutes les forces de la Russie et interruption de tous ses grands travaux d'utilité publique, etc. Fausses ou

vraies, on doit également se défier de ces nouvelles. S'il est vrai que l'empereur Nicolas se prépare à la guerre, s'il est vrai, ainsi qu'on le prétend, mais ce que nous persistons à refuser de croire, qu'il soit atteint de l'aliénation mentale qui a frappé, au même âge, plusieurs membres de sa famille, ni l'Angleterre ni la France n'auront besoin de mobiliser toutes leurs forces et de suspendre tous leurs travaux pour obliger les Russes à déguerpir vilement des Principautés, et à rester piteusement blottis dans leurs ports de Sébastopol et de Cronstadt. Il suffira de profiter de la saison d'hiver pour transporter et débarquer 50,000 hommes de troupes anglaises et françaises en Bessarabie, en Moldavie et en Valachie, lesquelles, au printemps prochain, seraient toutes prêtes à entrer en campagne. Si tout le tapage que fait l'empereur Nicolas n'est qu'un vain bruit, deux grandes puissances telles que l'Angleterre et la France, disposant d'aussi grandes ressources en crédit, en argent, en armes, en navires et en hommes admirablement disciplinés, parfaitement commandés, ne doivent pas y prêter l'oreille. La guerre contre la Russie n'est point à redouter. Ce qu'il faut souhaiter uniquement, c'est que le nœud qui étrangle l'Europe depuis dix mois soit dénoué ou tranché sans relard. Plus d'hésitations! c'est le cri poussé par tous les intérêts, même par les plus timorés.

« La décision, c'est la sagesse! » Celle vérité, que reconnaît enfin et que proclame tardivement la Patrie, avait, il y six mois, en juin et en août derniers, un mérite qu'elle n'a plus en décembre, celui de l'opportunité. La décision, après six mois d'indécision, ce n'est plus la décision, conséquemment ce n'est plus la sagesse, c'est uniquement la nécessité. Il importe, en effet, que chaque chose s'appelle par son nom, Le langage que tient la Patrie, c'est celui de la nécessité; le langage de la décision, c'est celui que la Presse tenait en juin et en août derniers, et qu'elle n'a cessé de tenir.

8 janvier 1854.

Gage contre gage : — ces trois mots résument toute la circulaire de M. Drouyn de Lhuys.

La Russie a trouvé bon d'occuper la Moldavie et la Valachie sans se laisser arrêterpar la crainte de placer la France et la Grande-Bretagne dans une situation fausse.

La France et la Grande-Bretagne, à leur tour, trouvent bon d'occuper la mer Noire sans se laisser arrêter par la crainte de placer la Russie dans une situation qui, si elle est fausse, ne sera en tout que l'égalité par voie de réciprocité.

Point à point.

On dit : « L'empereur Nicolas ne supportera certes pas l'occupation de la mer Noire dans les termes où cette occupation lui est signifiée. »

— Eh bien ! que fera-t-il ? La règle qui lui est appliquée n'est que la règle qu'il a posée lui-même. De quoi donc serait-il fondé à se plaindre? S'il se fâche, quel parti prendra-t-il? Donnera-t-il à ses trois flottes, bleue, rouge et blanche, l'ordre de sortir de Sébastopol, de Gronstadt et d'Archangel, au risque de rencontrer les deux pavillons de la France et de la Grande-Bretagne? Assurément non. Se bornera-t-il à donner à MM. de Kisseleff et Brunow l'ordre de quitter Paris et Londres ? Le lendemain de leur départ, qui s'apercevra qu'ils ne sont plus à Londres et à Paris ?

L'empereur Nicolas, si haut qu'il porte la tête et qu'il ait coutume d'élever la voix, ne tardera pas, quoi qu'on en dise, à s'apercevoir qu'il n'a plus qu'un seul parti à prendre : cesser d'occuper la Valachie et la Moldavie, afin que l'Angleterre et la France cessent à leur tour d'occuper la mer Noire.

Alors, ce ne sera plus gage contre gage, ce sera restitution contre restitution.

II n'y a pas d'autre dénouement à la question : plus la guerre semble imminente, et moins elle est probable. Il en est ainsi de tous les fantômes : il suffit de s'approcher d'eux pour qu'ils s'évanouissent.

Page 1