janvier 1B
L'empereur de toutes les Russies ne saurait se soustraire au châtiment exemplaire qui l'attend s'il persiste à montrer d'autant plus d'arrogance que l'Angleterre et la France, d'accord avec l'Autriche et la Prusse, auront usé envers lui de plus de ménagements et de longanimité.
La France est prête ; elle n'a qu'un signal à donner, et le jour où elle le donnera, les Russes, frappés avec la rapidité de la foudre, n'auront plus qu'à se retirer en toute hâte des Principautés qu'ils ont si inconsidérément envahies, croyant qu'il leur suffirait d'avancer pour faire reculer la France et la Grande-Bretagne. Mais ce ne seront ni la Grande-Bretagne ni la France qui reculeront, ce seront les envahisseurs de Bucharest et les incendiaires de Sinope. Avant de s'exposer au sort qui lui est réservé, nous persistons à penser que l'empereur Nicolas y réfléchira à deux fois et cherchera par quelle tangente il pourra y échapper.
Plus la France et la Grande-Bretagne déploieront de fermeté dans leurs communications, d'activité dans leurs préparatifs, et moins la paix de l'Europe courra de risques sérieux d'être rompue après trente-huit ans de duréée.
La paix comme la liberté s'affermissent par la confiance qu'on met en elles.
27 janvier 1854.
Demander à l'Angleterre et à la France de vouloir bien
« définir la nature de l'action qu'elles entendent exercer dans la mer Noire » est une puérilité ou une duplicité.
L'action qui se démontre par elle-même n'a pas besoin qu'on la définisse. La définition vaudrait moins que la démonstration. La Russie sait parfaitement que l'escadre anglo-française est entrée dans la mer Noire, après le désastre de Sinope, d'abord pour empêcher l'escadre russe de donner une seconde représentation d'un spectacle où le sang et le feu ont joué les plus sinistres rôles, ensuite pour opposer, au besoin, la force à la force. La Russie sait parfaitement que cette entrée dans la mer Noire de l'escadre anglofrançaise, c'est la guerre... à moins que la Russie, qui ose tout dès qu'elle est la plus forte, n'ose plus rien dès qu'elle est la plus faible !
Si une telle demande n'est pas une puérilité, ce ne peut donc être qu'une duplicité, qu'un nouveau moyen de gagner encore un mois, pendant lequel l'empereur Nicolas espère que le général Gortschakoff, ayant reçu des renforts, parviendra à mettre en déroute l'armée turque, et à imposer à Omer-Pacha les conditions rejetées par le Divan.
Que feraient, que pourraient alors faire la France et la Grande-Rrelagne? Après le revers de Sinope, ces deux puissances ont pu donner à leur escadre mouillant à l'entrée de la mer Noire l'ordre de lever l'ancre; mais après un désastre qui serait sur terre ce qu'a été sur mer le désastre de Sinope, le temps manquerait à la France et à l'Angleterre, le voulussent-elles, d'envoyer des troupes de débarquement au secours des Turcs ayant essuyé une détaite décisive. 11 ne resterait donc plus à la France et à la Grande- Bretagne qu'à accepter le fait accompli et qu'à conseiller à la Porte de s'y résigner.
Tel est le calcul, je ne dirai pas probable, je dirai évident, de l'empereur Nicolas, habilement servi par l'Autriche, qui s'efforce de bercer et d'endormir l'Angleterre et la France.
Toute la question est maintenant de savoir s'il peut convenir à la France et à la Grande-Bretagne d'accepter la si-
tuation que la Russie et rAutriche leur préparent devant l'Europe et devant l'Histoire.
XLIU.
28 janvier 1854.
Ou la France et la Grande-Bretagne, qui se sont déclarées les alliées de la Porte ottomane, laisseront à la Russie le temps de remporter sur la Turquie une victoire décisive après lequelle le sultan n'aurait plus qu'à se reconnaître le docile vassal de l'empereur suzerain Nicolas ;
Ou la France et la Grande-Bretagne, engagées comme elles le sont, ne voudront pas laisser Omer-Pacha, le commandant de l'armée du Danube, exposé au même péril et au même sort qii'Osman-Pacha, le malheureux commandant de la division navale de Sinope.
Il n'y a plus que ces deux alternatives, entre lesquelles il faut choisir sans tarder.
Toute journée que perdent dans l'attente la France et la Grande-Bretagne est une probabilité de triomphe que gagne la Russie.
Il y a deux partis à prendre :
Ou envoyer sans perte de temps un corps d'armée pour occuper Constantinople à litre de nouveau gage, jusqu'au Jour où l'armée russe évacuera les Principautés;
Ou assigner à l'Autriche et à la Prusse un court délai, à l'expiration duquel ces deux puissances devront sortir de la neutralité passive pour entrer dans la coopération active contre la Russie, et contraindre l'empereur Nicolas au respect des traités qu'il a signés et du principe de souveraineté qu'il ne saurait violer dans la personne du sultan sans le violer dans sa propre personne.
Il ne reste plus à choisir qu'entre ces deux alternatives et ces deux partis, si la France et la Grande-Bretagne ne veulent pas laisser remporter à la Russie un facile triomphe dont la conséquence serait de rendre à l'empereur Nie jlas
son prestige entamé, d'ajouter encore au poids excessif qu'il pèse dans les balances de l'Europe septentrionale, et surtout à l'immense idée qu'il a de lui-même, de sa puissance et de son infaillibilité.
Il ne faut point qu'on s'abuse : l'empereur Nicolas dictant ses hautaines conditions à l'alliée de la France et de la Grande-Bretagne et ne tenant aucun compte de leur intervention déclarée, ce serait la première étape des Russes marchant sur Paris avec la Fusion, montée en croupe derrière eux; ce serait une seconde édition de 1815 en perspective pour 1855.
29 janvier 1854.
Les nouvelles qui chaque jour se succèdent, se contredisant les unes les autres, sont à l'évidence du fait qui a reçu le nom de question d'orient ce que sont à l'éclat du soleil les nuages qui s'amassent, précurseurs .de l'orage. Il font l'obscurité en plein midi. Sans ces nouvelles, qui tantôt représententla guerrecomme inévitable et tantôt comme impossible, tantôt le czar comme animé des intentions les plus belliqueuses, et tantôt comme revenu à des dispositions plus conciliantes, tantôt comme ne voulant pas reculer d'un pas et tantôt comme n'osant plus avancer d'une ligne, tantôt lord Aberdeen l'emportant sur lord Palmerston et tantôt lord Palmerston l'emportant sur lord Aberdeen, tantôt la France remorquant péniblement l'Angleterre et tantôt l'Angleterre remorquant tardivement la France, tantôt l'Autriche n'osant pas avoir un avis contre la Russie et tantôt lui tenant le langage le plus décidé ; sans ces nouvelles contradictoires, dépourvues de tout contrôle, de toute authenticité, de toute sanction, arrivant de tous les points par toutes les voies, les plus suspectes et les moins pures, l'opinion ne flotterait pas incertaine comme une barque dont les amarres se seraient brisées et que le flux et le reflux au-
mit emportée. L'opinion rénéchirait, elle conclurait, elle agirait. Rarement l'opinion sort sans péril et sans désastre du rail dont le nom est Raison. Or, ce qu'il faut constater, afin de faire sans retard tous les signaux nécessaires, c'est que l'opinion est complètement déraillée. Elle ne sait où elle va, heurtant de son choc de la nouvelle fausse à la nouvelle vraie, de la nouvelle tardive à la nouvelle prématurée. Les nouvelles qui se démentent lui font perdre entièrement de vue le fait qui se consomme. Or, le fait qui se consomme, c'est la Turquie n'échappant à la ruine morale que par la ruine matérielle ! A quoi lui aura servi de résister héroïquement, si c'est pour tomber finalement, après une défaite, plus affaiblie, sous le poids des sacrifices, que si elle eût immédiatement cédé sous le coup des menaces? Qu'importe à celui qui a cessé de compter au nombre des vivants, d'être mort d'une affection chronique ou d'une affection aigué, d'avoir péri asphyxié ou égorgé?
Ou il fallait, dès le début, secourir énergiqnement la Turquie en lui envoyant subsides, troupes et vaisseaux, ce qui eût moins coûté au crédit européen que de vagues promesses, ou, dès le début, il fallait lui dire franchement: « Arrangez-vous comme on s'arrange quand on n'est pas le » plus fort: mais ne comptez pas sur nous; la Bourse de » Londres et la Bourse de Paris sont, à nos yeux, des détroits » plus importants que les détroits des Dardanelles. »
La Turquie épuisée, la Turquie à bout de sacrifices et de ressources : — tel est le fait qui empêche de voir le tourbillon de nouvelles qui aveugle tous les yeux : tel est le fait cependant dont il est urgent de mesurer toutes les conséquences, si l'on ne veut pas que la défaite matérielle de la Turquie ne soit la défaite morale, la déchéance européenne de l'Angleterre et de la France.
Que tous ceux à qui l'expérience a démontré, depuis un an, le danger des demi-mesures, répètent donc avec nous: Assez de nouvelles contradictoires, assez de dépêches contredites, assez de correspondances obscures, assez de négociations stériles, assez de conjectures hasardées, assez
d'explications évasives. assez de notifications éludées; au fait! au fait!
30 janvier 1854.
La Russie a officiellement déclaré, dans la dernière dépêche signée Nesselrode et interprétée par lui, qu'elle s'en tenait aux termes de la première proposition de Vienne, et qu'elle attendrait, pour donner à ses troupes l'ordre de repasser ses frontières, l'arrivée à Saint-Pétersbourg de l'ambassadeur turc qui apportera la Note autrichienne sans changement.
L'Angleterre et la France ont l'une et l'autre pleinement donné raison à la Turquie dans son refus de signer la Note autrichienne sans explications qui en précisent le sens et en déterminent la portée.
D'un côté est la Russie ; de l'autre côté sont la France, la Grande-Bretagne et la Turquie sur le premier plan ; l'Autriche et la Prusse sur le second plan.
La question est de savoir qui se contredira?
Sera-ce la Russie ?
Seront-ce l'Angleterre, l'Autriche, la France, la Prusse, la Turquie?
S'il en coûte à l'orgueil de la Russie de renoncer à d'injustes exigences, en coùtera-t-il donc moins à la dignité de la Turquie, de la Prusse, de la France, de l'Autriche et de l'Angleterre de renoncer à de légitimes résistances ?
A quel titre la Russie, seule contre cinq, prétendrait-elle qu'une telle majorité subît la loi d'une telle minorité : cinq contre un ?
Si les cinq puissances en désaccord avec la Russie avaient tort, elles pourraient mettre leur honneur à en convenir ; mais elles ont raison ; or, ayant raison, elles ne sauraient se contredire, renier le droit, outrager la vérité sans se déshonorer.
Donc, ou le czar renoncera h sa fo'le prétention de réduire le sultan à l'état de vassal, ou il rendra la guerre inévitable.
Il n'y a point d'autre issue ; toute opinion opposée à celle-ci serait une dangereuse illusion.
La France et l'Angleterre, fussent-elles abandonnées par l'Autriche et la Prusse, ne peuvent pas se contredire.
Ne pouvant point se contredire, qu'ont-elles à faire? — Ce qu'il y a de plus simple.
Elles ont, d'accord avec le sultan, à compléter l'occupalion maritime de la mer Noire par l'occupation territoriale de Gonslantinople. jusqu'au jour où la Russie sera la première à proposer d'évacuer les Principautés et de soumettre à l'arbitrage européen le renouvellement de ses anciens traités avec la Turquie.
Avec les forces navales dont l'Angleterre et la France disposent, rien ne serait plus facile et moins long que de transporter à Gonstantinople une armée d'occupation.
Quelle serait alors l'attitude du czar campant dans les Principautés? A l'odieux se joindrait aussitôt le ridicule.
Étant ainsi échec et mat, qu'aurait-il de mieux à faire que de solder au plus tôt les frais de la partie qu'il aurait perdue ?
Pour gagner cette partie, que faut-il faire? Ne plus perdre de temps, ne plus hésiter, mais agir.
31 janvier 1854.
La Gazette de France, qui proche le renversement do l'empire turc pour mettie à sa place un empire grec, et sur le trône de cet empire son prétendant, M. Stephanopoli Gomnène, la Gazette de France prétend que la politique qu'on suit est la nôtre.
Elle dit :
r» Ce que conseillait M. de Girardin a été fait. Il voulait (ine la Tur-
qnie fût efficacement protégée, elle l'a été ; il voulait que les flottes de l'Angleterre et de la France entrassent dans la mer Noire, elles y sont entrées. Cependant, voilà que cet écrivain se trouble et s'inquiète. Ces mesures de protection qui vont jusqu'à des actes de guerre, — puisque nos vaisseaux escortent les renforts turcs contre les Russes, et interdisent à ceux-ci de ravitailler par mer leurs forteresses et leurs armées, — ne semblent pas suffisantes pour sauver l'empire ottoman. »
Or, nous nions positivement que la politique qui a été suivie fût la nôtre. Depuis quand donc agir tardivement et mollement est-ce la même chose qu'agir opportunément et fermement?
Nous n'avons pas cessé, depuis dix mois, de combattre les demi-mesures en annonçant qu'elles conduiraient où, en effet, elles ont conduit: à rendre la paix fébrile et la guerre possible.
Ce n'était pas en janvier 1854, c'était en juillet 1853 qu'il eût fallu donner à l'escadre anglo-française l'ordre de se tenir prête, sans autre avis, à entrer dans la mer Noire dès que les deux amiraux seraient régulièrement informés de l'entrée de l'armée russe dans les Principautés moldo-valaques.
Alors il eût été douteux que la Russie, instruite de l'envoi de cet ordre formel, s'exposât à passer le Pruth, et dans tous les cas, Peut-elle passé, qu'on y eût gagné d'épargner à l'Europe sept mois de perplexités ruineuses, de négociations stériles et d'oscillations funestes.
Une étincelle est plus facile à éteindre qu'un incendie. 11 fallait mettre tout de suite résolument le pied sur l'étincelle. Voilà ce que nous avons conseillé et voilà le conseil qui n'a pas été suivi ! La politique qui a prévalu a été la politique aveugle, sourde, sénile de lord Aberdeen : politique qui a donné le temps à l'armée russe de passer le Pruth ; d'attendre des renforts chaque jour plus considérables ; de mettre à contribution et au pillage les Principautés moldovalaques ; d'incorporer, sous peine de mort, ceux des sujets tributaires de la Turquie, qui considéraient comme un devoir de ne point prendre les armes contre elle ; de fusiller ceux qui persistaient dans leur refus ; de tuer, pour se
nourrir, les bœufs de trait des paysans et d'atteler le paysan à la place de son bœuf, sauf à remplacer l'aiguillon par le knout ! Jamais, non jamais cette politique, qui a empêché Omer-Pacha de délivrer Bucharest lorsqu'il lui eût été facile d'en chasser les Russes, n'a été la nôtre ; si cette politique a été la bonne, il faut en laisser le mérite à qui il appartient : à lord Aberdeen, qui, par sa force d'inertie, n'a pas seulement paralysé Omer-Pacha, mais encore le cabinet français.
Maintenant il s'agit de réparer le temps perdu, autant qu'il est permis à l'homme, en redoublant d'efîorts et de sacrifices, de racheter le passé par le présent.
En juillet 1853, nous pensions qu'il eût suffi, pour maintenir la paix, que la Russie, l'Autriche et la Prusse fussent expressément informées que l'ordre donné à l'armée russe de passer le Pruth et d'occuper les Principautés équivaudrait à l'ordre donné à l'escadre anglo-française de passer le détroit et d'occuper la mer Noire ; en janvier 1854, nous pensons qu'il suffirait d'envoyer, sans retard, à Constantinople, une armée d'occupation pour décider le czar à accepter la deuxième proposition de Vienne ; en juillet prochain, si l'on hésite encore, si l'on pousse les ménagements envers l'empereur de Russie jusqu'à ce point de le fortifier dans la pensée que l'Europe entière tremble devant lui, et n'osera jamais lui résister sérieusement, ce ne seront plus trente mille hommes seulement qu'il faudra dél)arquer à Constantinople, ce seront cent mille hommes, deux cent mille hommes qu'il faudra envoyer pour défendre les Balkans contre les Russes ayant franchi le Danube, forcé Varna et Schumia, et marchant de la Bulgarie sur la Roumélie.
Toute la question est donc de savoir s'il vaut mieux envoyer trente mille hommes en janvier que d'en envoyer deux cent mille en juillet. La Fi'ance et la Grande-Bretagne ayant pris la défense du faible contre le fort, du droit contre l'abus, en ont fait leur propre cause; elles ne sauraient plus l'abandonner sans se trahir elles-mêmes, sans déchoir, sans abdiquer.
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11 n'y a plus que celle alternative : ou la guerre à outrance contre l'empereur Nicolas, ou l'empereur Nicolas faisant à la conservation de la paix le sacrifice de ses injustes prétentions.
2 février 1854.
Le discours de la reine d'Angleterre atteint pleinement le but qu'il s'était proposé : ni alarmes honteuses, ni sécurité dangereuse ; ni pusillanimité, ni forfanterie; ni concession, ni provocation. Il est réservé, mais ferme. Le cabinet anglais ne se fait aucune illusion sur la gravité des circonstances, et il les envisage comme pouvant être le commencement d'une lutte à outrance de l'Europe civilisée contre l'Europe barbare. Il s'y prépare résolument; l'Angleterre, lente à prendre son parti, lorsqu'elle l'a pris, ne le prend pas à demi. Elle ne commence pas ou elle va jusqu'au bout. C'est ce que l'empereur Nicolas apprendra h ses frais, si, avec l'aide et sous la pression de l'Autriche, il ne parvient pas à se dégager du piège qu'il avait tendu à la France et auquel il s'est pris lui-même. L'empereur Nicolas avait compté qu'en plaçant la Turquie dans une position fausse et délicate vis à vis de la France , celle-ci se blesserait, et (jue cette susceptibilité blessée se ferait jour en se vengeant par la prise de Bruxelles d'un échec essuyé à Gonstantinople. Ce calcul du czar a été déjoué. En tenant compte de la faiblesse de la Turquie et en coupant court à toutes récriminations, la France, heureusement inspirée, a habilement évité le piégetjui lui avait été perfidement tendu, et qui consistait à l'isoler en Europe et à renouer contre elle la coalition de 1814 et de 1815. Il est arrivé au czar ce qui arrive journellement à des joueurs de Bourse qui, parfaitement placés, sont parfaitement ruinés par des informations qui, quoique exactes, agissent en sens opposé du sens présumé. 11 est arrivé au czar qu'il a attribué h des paroles
prononcées à Bruxelles par un ministre piénipolentiaire qui a été rappelé, une portée qu'elles n'avaient pas. Ces paroles n'ayant pas la portée que le czar s'était hâté de leur attribuer, tout son échafaudage, reposant sur l'espoir de tourner l'Angleterre contre la France, s'écroulait par la base. Aussi, qu'est-il arrivé? Justement le contraire de ce que s'était proposé l'empereur Nicolas. Au lieu de faire sortir la France du concert européen, c'est la Russie qui en est sortie. Maintenant, comment y rentrera-t-elle?
3 février 1854.
Est-il vrai que la Presse pousse la France à la guerre? C'est ce que prétend la Gazette de France, qui nous engage à relire dans le dernier ouvrage de M. de Villemain ces paroles de l'empereur Napoléon à son départ pour la campagne de Russie, disant à M. de Narbonne :
« Les peuples sont superstitieux et ont des idées simples. Un coup terrible porté au cœur de l'empire, sur Moscou la grande, Moscou la sainte, me livre en un moment cette masse aveugle et sans ressort. Je connais Alexandre : j'ai eu de l'ascendant sur lui, cela se retrouve toujours. Il faut frapper sou imagination d'un grand effet de hardiesse et de puissance ; il viendra à moi. Peut-être céderat-il devant le seul aspect de l'armement inouï que je rassemble, et de la revue européenne que je vais passer à Dresde ! »
Il manque à celte situation, pour être concluante, de ne pas tomber complètement à faux, de ne point s'appliquer à des situations absolument opposées.
Quel est le souverain qui tente de jouer, en 1854, le rôle que Joua, en 1812, l'empereur Napoléon ? N'est-ce pas l'empereur Nicolas, abusé par la pensée que l'Angleterre et la France céderont devant « le seul aspect de l'armement inouï qu'il rassemble? » Or, si la guerre de Russie, à laquelle M. de Narl)onne était opposé, fut fatale à l'emperem' Napoléon, il y a lieu de conclure, en poursuivant l'analogie fidèlement rétablie, que la guerre entreprise par l'empe-
reur Nicolas le conduira h la même fin et à la même expiation.
La France et l'Angleterre unies par un intérêt commun : la conservation des détroits des Dardanelles aux mains de la Turquie, puissance neutre, se défendent ; elles n'attaquent pas. Elles ne font point la guerre, elles la subissent après avoir infructueusement épuisé toutes les formes de négociation.
Fallait-il donc que l'Angleterre et la France courbassent docilement et humblement la tête sous la démence du czar foulant aux pieds les traités qui garantissent la paix de l'Europe ? Est-ce là le rôle que la Gazette de France conseille au gouvernement français de prendre ? Si telle est la pensée de la Gazette de France, qu'elle l'énonce donc nettement, hautement ! L'heure de la faiblesse sonne toujours assez tôt.
Mais l'Angleterre et la France se fussent-elles effacées pour laisser passer les folles prétentions et les dangereux empiétements du czar, que ni la France ni l'Angleterre n'y eussent rien gagné ; elles n'eussent réussi qu'à aggraver le danger en l'ajournant. Ce qui le prouve, c'est que toutes les tentatives de négociation essayées à Vienne depuis un an n'ont abouti qu'à entretenir de plus en plus l'empereur Nicolas dans la pensée que toute l'Europe était à ses pieds et tremblait devant lui. Or, c'était là une illusion à laquelle il était urgent de mettre un terme, et si l'empereur Nicolas ne l'a pas encore perdue, il est probable, en tout cas, qu'il ne doit plus l'avoir au même degré.
Maintenant, est-ce à dire que la politique suivie par la France et l'Angleterre depuis un an pour contenir les prétentions de la Russie soit la nôtre? — Non ; cette politique qui ne sait conserver la paix qu'en s'exposant à la guerre n'est pas notre politique; c'est la politique du passé, ce n'est pas la politique de l'avenir ; c'est la politique de la guerre, ainsi résumée traditionnellement: Si vis pacem^ para hélium ; ce n'est pas la politique de la paix, ainsi définie rationnellement: Si vis pacem, para pacem.
La politique qui est en cause et en œuvre n'est pas notre politique ; nous n'avons donc point à la juger relativement à nos moyens, mais relativement aux siens. A chaque politique comme à chaque âge ce qui lui appartient.
Si la guerre a lieu, aucune guerre n'ayant jamais été plus légitime, plus désintéressée, rien ne devra être épargné pour qu'elle soit exemplaire et décisive. Les guerres où l'on n'épargne rien sont celles qui coûtent le moins de sang et le moins d'argent. Les plus désastreuses soot celles qui traînent parce qu'on les fait à demi. Nous n'admettons pas les régimes bâtards : guerre pour guerre, nous aimons mieux la guerre qui mène à la paix que la paix qui mène à la guerre.
5 février 1854.
La Gazette de France répond à la Presse:
« Notre objection reste donc tout entière conti-e la théorie de M. de Girardin. La sagesse des nations dit bien en effet : « Si tu veux la paix, » prépare-toi à la guerre. » Mais elle ne dit pas : a Si tu veux la paix, » FAIS LA GUERRE. » C'cst ce quc Conseille M. deGirardin en affirmant qu'il veut la paix. »
Cette réplique de la Gazette de France équivaut à l'aveu qu'elle ne sait plus que dire.
La Russie violant les traités, envahissant les territoires, rompant l'équilibre européen, mettant en marche des armées considérables, incendiant des flottes, faut-il la laisser faire ou faut-il l'en empocher? Telle est la simple question que nous posons à la Gazette de France.
7 février 1854.
La Gazette de France répond à la Presse :
a M. de Girardiu renonce au moyen qu'il proposait pour obtenir la paix-;
il veut la guerre eu l'appelant par son nom. Il la veut parce qu'il la croit nécessaire. Si l'intérêt de la France exige impérieusement la guerre, faites-la; mais, en la faisant, ne nous dites pas que- vous l'évitez. •>
La Presse répond à la Gazette de France :
Si, dès l'origine du différend, la France et la Grande-Bretagne eussent hautement , publiquement conclu avec la Turquie une alliance défensive qui eût montré à l'empe-reur Nicolas qu'en cas de guerre offensive de sa part il serait un contre trois, l'armée russe eût-elle franchi le Pruth, occupé les Principautés et tenté de passer le Danube ? Nous répondons avec la conviction la plus ferme : Non.
Mais, lorsque nous répondons ainsi négativement, la Gazette de France n'est pas tenue de nous croire sur parole; elle peutpenser et prétendre que nous nous trompons. Aussi ne s'agit-il point de décider si la fermeté eût étoutïe la guerre dans son germe, mais de vérifier à quel résultat a conduit la politique opposée, la politique Aberdeen, c'està-dire la politique des demi-mesures et des ménagements outrés, politique par nous constamment combattue. Cette politique a-l-elle ramené le czar a des sentiments plus équitables? L'a-t-elle empêché de passer le Pruth, d'envahir la Moldavie, la Valachie, de camper aux bords du Danube, de menacer Andrinople, de viser Constantinople et d'aller brûler, dans le port de Sinope, la division navale d'Osman-Pacha ? Qu'a-t-on gagné à tenir inégalement la balance entre la Russie et la Turquie ? Par la prétendue modération de lord Aberdeen et des diplomates de son temps et de son école, a-t-on raffermi la paix ébranlée ou n'a-t-on pas, au contraire , rendu la guerre de moins en moins improbable, de plus en plus imminente ? Notre conclusion n"a jamais varié; elle est en 1854 ce (ju'elle était en 1853 ; nous disions : Ou l'empereur Nicolas veut la guerre, et la Tur(|uie n'est qu'un vain prétexte; dans ce cas, il faut s'y préparer sans retard, sans hésitation, pour n'avoir rien à en redouter; ou l'empereur Nicolas ne veut pas la guerre, et la Turquie n'est qu'un puéril motif; dans ce cas, il ne faut rien épargner pour intimider le fanfaron.
POLITIQUE DE L'EUROPE. 40t
Si on ne l'intimide pas, on sera prêt pour la guerre qu'il aura voulue ; si on l'intimide en se montrant prêt à la guerre, on aura sauvé la paix.
En agissant ainsi, sur deux chances, la paix en acquiert une; en agissant autrement, sur deux chances, la guerre les garde l'une et l'autre.
8 février 1854.
VAssemblée nationale raille la Presse. Railler est facile. La preuve,c'estqu'iln'y a pas une idée juste qui ait échappé à la raillerie; la petitesse d'esprit est gouailleuse. L'avenir prouvera que la guerre n'est qu'un risque auquel il est plus facile encore de parer par l'assurance qu'au risque de naufrage ou d'incendie. Mais parler de l'avenir à qui n'a pas d'yeux pour le voir, ce serait parler couleurs à des aveugles. Aux fossoyeurs de la royauté de 1815 et de la royauté de 1830, il ne faut parler que du passé ; pailons-leur donc du passé, et demandons à M. Guizotde nous dire ce qu'il pense, en février 1854, du superbe discours qu'il prononçait, en juillet 1839, aux applaudissements de la Chambre des députés? Dans ce discours, il qualifiait ainsi la politique de l'empereur Nicolas et traçait en ces termes la politique de la France :
« Ici, messieurs, nous n'avons pas à chercher longtemps la politique qni convient à la France, nous la trouvons depuis longtemps toute faite. C'est une politique traditionnelle, séculaire ; c'est notre politique nationale. Elle consiste dans le maintien de l'équilibre européen par le mainlien de l'empire ottoman, selon la situation des temps et dans les limites du possible, ces deux lois du gouvernement des États. Si je cherchais des noms propres, je rencontrerais Henri IV, Richelieu, Louis XIV, Napoléon;
ils ont tous pratiqué cette politique, celle-là et aucune autre Quel que
soit, à cet égard, le mérite ou l'erreur de quelques actes de la politique anglaise, il n'en est pas moins évident que l'Angleterre est vouée, vouée plus décidément, plus complètement encore que toute autre grande puissance, au maintien de l'équilibre européen par le maintien de l'empire ottoman. Quant à la Russie, elle a, j'en conviens, une tendance et une ?i-
tuation fort différentes : on peut dire ce qu'on voudra de sa modération, de sa patience ; au fond, elle suit et poursuit sa destinée. Elle ne coule pas autant vers l'Orient que le disait M. de Lamartine; on coule bien plutôt vers les lieux oîi l'on a envie d'être que vers ceux où il est facile d'aller. Les peuples d'Orient ont toujours coulé vers l'Occident, pai'ce que là étaient pour eux les vives jouissances, les belles espérances; et la Russie désire infiniment plus, je crois, une province de l'Occident, que tous les déserts de la Tartarie asiatique.. . (Mouvement.) L'empereur Nicolas est \an prince prudent et un prince conséquent. Plus d'une fois, il s'est montré, dans sa vie politique, ferme et brave. Quand l'occasion a eu besoin de son courage, elle l'a trouvé. Mais ce n'est pas un souverain téméraire ou seulement entreprenant ; il ne paraît point avoir le goût des entreprises et des aventures ; il ne va pas au devant des événements. L'histoire de sa double campagne en Turquie et toute sa conduite à l'égard de l'Orient ne permettent guère de doute à cet égard. C'est, de plus, un prince conséquent. En 1830, il avait à choisir entre la politique des souverains absolus et la politique de l'empereur de Russie, entre la politique légitimiste et la politique nationale, nationale russe. Il a fait son choix. Je n'examine pas s'il a eu tort ou raison, s'il a bien ou mal fait ; il a fuit son choix : il s'est déclaré le patron de la politique légitimiste et absolue en Europe. Il serait permis à l'empereur Nicolas, moins qu'à personne, de porter la moindre atteinte à l'existence d'un État indépendant et légitime. Il est obligé de respecter tout ce qui est ancien et établi. Il faut que l'empire ottoman tombe évidemment, complètement, qu'il tombe de lui-même, pour que l'empereur Nicolas, sans manquer à son honneur, puisse avoir l'air d'y porter la main. Vous le voyez, messieurs, la France a bien des motifs de persévérer dans sa politique à l'égard de l'Orient.... Mais, je me hâte de le dire, ce ne peut pas être une politique inerte et isolée. Les exemples sont sous vos yeux. L'empereur de Russie a sa politique aussi ; il la suit prudemment, mais activement ; il a des forces considérables toujours prêtes ; il a des armées et des flottes dans Sébastopol et sur la mer Noire. Il maintient à votre égard et à l'égard de toute l'Europe la position qu'il a pi-ise,.et qui est de soutenir qu'il règle seul ses affaires en Orient, qu'il ne les met en commun avec personne. Vous êtes obligés à une prévoyance, à une activité égale à la sienne; vous êtes obligés, s'il persiste à s'isoler, de rallier autour de vous toutes les forces armées ; vous êtes obligés de soigner, de réparer d'autant plus vos alliances, que l'empereur Nicolas prétendra que ses affaires vous demeureront plus étrangères. Vous êtes obligés d'avoir dans la Méditerranée des forces suffisantes pour correspondre à celles qu'il entretient dans la mer Noire. Aussi, pour moi, bien loin de refuser ce que demande le cabinet, s'il m'était permis d'avoir une opinion, je trouverais que le cabinet ne demande pas assez. (Mouvement.) C'est d'un armement considérable et permanent dans la Méditerranée qu'il s'agit. Le mérite du gouvernement absolu, c'e:-t la prévoyance et la persévérance : montrons au monde que les gouvernements libres savent aussi être prévoyants
et persévérants. L'empereur de Russie tient depuis plusieurs années dans Sébastopol une flotte et une armée dont il ne se sert pas, mais qu'il garde là dans l'attente des événements et pour être toujours prêt : faites comme lui, tenez dans la Méditerranée des forces suffisantes, non pas pour aujourd'hui, pour demain, mais pour le jour où l'événement éclatera, pour le jour où il ne faudra pas qu'on ait à vous demander des instructions et à attendre un ordre de Paris pour prendre un parti. {Très-bien ! très-bien !)» (2 juillet 18,39.)
Hommes du passé, puisque vous avez ainsi deux politiques, deux poids, deux mesures, dites-nous donc laquelle de ces deux politiques opposées il faut croire et suivre !
9 février 1854.
Après qu'on a lu et relu les documents déposés par le cabinet anglais sur la tribune parlementaire, et formant deux de ces volumes si connus sous le nom de Blue books, l'impression qui reste est la même qui, s'échappanl des lèvres du conseiller Oxenstiern, s'exprimait ainsi : « Combien peu » d'esprit, ô mon fils, gouverne le monde ! »
Quelle prolixité et quelle stérilité ! Que de phrases pour dire si peu ! Pas une pensée catégoriquement énoncée ! Pas un principe qui s'y déduise rigoureusement! Pas une idée qui s'y fasse jour! Rien même qui y ressemble !
Et l'on s'étonne que des notes s'échangent, que des courriers se succèdent, que des mois se passent sans que la question avance vers une solution ! Qu'on cesse de s'étonner ! Il n'est pas plus donné à la politique sans idées d'atteindre le but qu'elle vise, qu'il n'est donné à un fusil chargé à poudre d'atteindre l'objet que l'enfant crédule met enjoué. La politique sans idées et le fusil sans projectiles sont des jouets; ce ne sont pas des armes.
Ce n'est point en rapetissant les questions qu'on les simplifie. Ce n'est point en s'appesantissant sur les détails qu'on les abrège. Ce n'est point en s'arrêtant aux effets qu'on remonte aux causes.
Qu'est-ce que le passage du Prulh par les armées russes? — Une suite nécessaire de l'attidude prise par le czar visà-vis du sultan.
Qu'est-ce que le désastre de Sinope ? — Un incident naturel de la lutte engagée entre les deux puissances belligérantes.
Si l'escadre russe venait à être brûlée ou coulée par l'escadre anglo-française, que serait-ce?— Ce ne serait qu'une conséquence rationnelle des ordres qui ont été donnés aux amiraux Dundas et Hamelin, d'abord de franchir les détroits des Dardanelles et du Bosphore, puis de croiser dans la mer Noire ; conséquence rigoureuse, mais parfaitement simple, qui a dû être nécessairement prévue, exactement calculée, et à laquelle il est raisonnable de s'attendre, car si les hommes sont inconséquents et se démentent, il n'en est point ainsi des choses : elles se déduisent et ne se contredisent pas. Inexorable est leur invisible logique !
En cherchant querelle au sultan, le czar n'a pas manqué de s'armer d'un prétexte. Quel prétexte! le despote moscovite proclamant excessive la domination turque ! l'empereur orthodoxe prêchant, revendiquant, imposant la tolérance religieuse ! Prétexte dérisoire où il est possible de le discuter, mais prétexte plausible où la discussion n'existe pas ! Que devaient donc faire l'Angleterre et la France, et à leur suite l'Autriche et la Prusse? Ces quatre puissances, dès (fu'elles s'interposaient entre la Russie et la Turquie, devaient s'emparer du prétexte pour le détruire à jamais. Moins ce prétexte était réel et fondé, et plus c'était une raison de paraître le prendre au sérieux et de le traiter comme s'il se fût agi d'un motif véritable et non équivoque, afin de s'attacher étroitement, par les liens de la reconnaissance, toutes les populations en faveur desquelles le czar se donnait l'apparence d'intervenir. 11 fallait demander plus que lui et obtenir tout ce qu'on demandait. On renversait amsi tout l'échafaudage de l'empereur Nicolas; on déjouait ainsi, dans le présent et dans l'avenir, tous ses projets, transparents quoique déguisés, car on le forçait ou de les avouer
ou d'y renoncer. Est-ce là ce qu'ont fait les membres de la conférence de Vienne? C'est si peu là ce qu'ils ont fait, que si leur première ou leur seconde proposition eût été acceptée, la condition des rajas sous la domination turque, —grecs, catholiques et juifs, Slaves, Roumains et Albanais, — fût restée ce qu'elle était avant que le prince Menschikoffvînt faire tout le bruit dont l'Europe retentit depuis un an.
En ce qui nous concerne, nous ne cesserons de nous opposer de tout notre pouvoir à ce que la question dévie, s'abaisse, se rapetisse. Qu'on le sache bien ! nous ne sommes point pour la domination turque contre la domination russe, pour les musulmans contre les grecs; nous sommes pour la paix contre la guerre, pour la mer libre ( Mare liberum ) contre la mer fermée fj/are daî^Sîfm), pour la civilisation contre la barbarie, pour la liberté relative contre l'oppression absolue, pour le louable progrès dont le gouvernement turc a pris l'initiative et donné l'exemple, contre le monstrueux régime dont le gouvernement russe offre pour modèles et pour gages la Pologne et la Bessarabie.
Dès que la France et la Grande-Bretagne, quoi qu'il pût leur en coûter, ont pris la Turquie sous leur haute et efficace protection, cette protection, ne l'oublions pas, doit profiter largement aux rajas de toute religion et de toute origine, et donner fermement au parti des réformes en Turquie le point d'appui qui manquait à son levier.
Ce n'est qu'en agissant ainsi que l'Angleterre et la France réussiront pleinement à démasquer et à désarmer à jamais l'ambition traditionnelle des successeurs de Catherine.
Ce côté de la (juestion en est le grand côté, celui qui survivra au différend de 1833 ; aussi avons-nous vu avec regret qu'il ait presque entièrement échappé aux signataires des notes et des dépêches sur lesquelles la discussion va s'engager en Angleterre et appeler l'attention de toute l'Europe, et que le petit côté de la question, celui qui ne peut aboutir qu'à un replâtrage entre la Russie et la Turquie, les ait exclusivement préoccupés !
C'est contre cette préoccupation caractéristique de la po-
litique du Passé que persiste à prolester la politique de l'Avenir.