LUI
20 février 1854.
On lit dans le Moniteur :
« La réponse attendue de Saint-Pétersbourg est arrivée. L'empereur » Nicolas annonce qu'il n'accepte pas les propositions d'accommodement » qui lui avaient été adressées. »
Ainsi, après trente-huit années de paix armée qui a coûté des milliards, voilà donc h quoi ont abouti les diplomates et la diplomatie ! Ils ont abouti à la guerre , que rendaient de plus en plus impossible le double perfectionnement de tous les moyens de destruction, de tous les moyens de circulation, les conquêtes de la science, l'essor de l'industrie, la réciprocité des échanges, l'extension du crédit, l'adoucissement des mœurs, le progrès des idées ; ils ont abouti à la guerre, qu'il y avait un moyen aussi simple que certain de rendre absolument et matériellement impossible !
Maintenant que le canon va imposer silence à la diplomatie et aux diplomates caducs, que, du moins, la guerre qu'ils n'ont su ni prévenir ni étouffer serve à l'Europe à sortir de la paix armée et précaire pour entrer dans la paix assurée et définitive !
On a mal fait la paix, il faut faire bien la guerre ! Ou plutôt il ne faut pas que ce soit la guerre, il faut que ce soit le triomphe de la civilisation sur la barbarie, la coalition de toutes les jeunes et généreuses idées contre toutes les vieilles et ambitieuses passions !
L'heure a sonné des grands sacrifices et des devoirs suprêmes. Le 24 février 1848, la Presse fut la première qui fit entendre ce cri de ralliement et de patriotisme : Confiance! confiance ! La même plume écrit aujourd'hui ces deux mots de patriotisme et de ralliement : Courage! courage!
Un tel appel serait superflu, s'il s'adressait à l'Armée ; aussi n'est-ce point à l'Armée qu'il s'adresse, mais à la Ri-
chesse et au Crédit, dont la Bourse est le champ de bataille et l'Emprunt le drapeau I
Ce drapeau, qu'ils mettent leur honneur à le porter intrépidement !
Qu'ils ne vendent pas de rentes, qu'ils en achètent!
Qu'ils n'attendent pas le percepteur, qu'ils le préviennent !
Que les lingots ne soient pas moins vaillants que les boulets !
Qu'enfin la victoire matérielle ait pour prélude la victoire morale ! Celle-ci rendra celle-là encore plus facile et plus sûre.
20 février 1854.
Traiter directement avec la Turquie : — tel semblait être le nœud de la question entre le czar et le suHan, tel semblait être le seul point sur lequel l'empereur Nicolas ne voulût ou ne pût rien céder sans manquer à sa politique traditionnelle , constatée et résumée en ces termes par M. Guizot : « Il maintient à l'égard de la France et à l'égard » de toute l'Europe la position qu'il a prise, et qui est de » soutenir qu'il règle seul ses affaires en Orient, qu'il ne les » met en commun avec personne (1). » Ce point lui ayant été accordé par la lettre du 29 janvier 18o4, quelle réponse y fait-il? Il répond par un refus à ce dernier appel: « Si » Votre Majesté désire autant que moi une conclusion paci- » fique, quoi de plus simple que de déclarer qu'un armistice » sera signé aujourd'hui, que les choses reprendront leur » cours diplomatique, que toute hostilité cessera et que » toutes les forces belligérantes se retireront des lieux où » des motifs de guerre les ont appelées? Ainsi, les troupes » russes abandonneraient les Principautés et nos escadres » la mer Noire. »
(1) M. Guizot, Chambre des députés, 2 juillet 1839.
Ce refus est un défi venant après celte déclaration nécessaire : (( Mais si, par un motif difficile à comprendre, Voli'e » Majesté opposait un refus, aloi's la France, comme VAn- » gleterre, serait obligée de laisser au sort des armes et aux » HASARDS DE LA GUERRE cc quï pourraït étrc décidé aujour- » d'hui par la raison et par la justice. »
Ainsi, ce sera en vain qu'on aura prodigué jusqu'à l'excès les marques de déférence, multiplié jusqu'à l'abus les tentatives de négociations, poussé jusqu'à la partialité les concessions, aggravé jusqu'au péril les temporisations 1 Temporisations, concessions, tentatives de négociations, marques de déférence, n'auront servi qu'à fortifier le czar dans l'opinion exagérée qu'il se fait de sa puissance et de l'effroi que l'Angleterre et la France ont de la guerre. Tant d'égards, tant de formes, on pourrait dire tant d'obséquiosités, ne lui auront paru que des déguisements de la peur! Il se conduit en conséquence de cette interprétation, qui a, il faut en convenir, les apparences pour elle. Il comble la mesure; elle déborde ; il est impossible d'y rien ajouter. La raison et la justice étant obstinément écartées, c'est au sort des armes à prononcer. Qu'il prononce ! Mais qu'il soit fait la plus petite part possible aux hasards de la guerre !
Plus celte part sera petite et plus seront grands les avantages de l'Angleterre et de la France.
La guerre est un mal qu'on ne diminue qu'en la faisant bien. La faire bien, c'est la mener et la terminer vile.
Or, pour la mener et la terminer vite, que faut-il faire ? Il faut la dégager de tout ce qui pourrait la compliquer; il faut descendre résolument au fond des choses ; il faut pousser des reconnaissances dans toutes les directions ; il faut parcourir dans toute son étendue le champ des hypothèses; il faut soumettre à l'examen toutes les données du problème ; il faut interroger toutes les situations respectives; il faut traduire toutes les éventualités en calculs de probabilités ; il faut porter la lumière dans l'obscurité de l'imprévu ; mais surtout il faut se garder des illusions ! Le moven de s'abriter contre elles, c'est de s'appliquer avec
soin h distinguer ce qui, par essence, est permanenl. de ce qui, par nature, est changeant.
Il est des assurances auxquelles il n'est plus permis de se laisser tromper, car, fussent-elles sincères, qu'elles n'en seraient pas moins emportées par le cours des événements.
Dans la lutte qui se prépare, l'Angleterre et la France ne doivent compter que sur elles seules, à moins que l'Autriche ne leur donne de tels gages matériels qu'ils équivalent à la destruction de tous les doutes fondés.
L'expérience acquise depuis un an ne doit pas être perdue. Cette expérience a montré à quoi servait de se laisser fourvoyer à la suite d'une espérance illusoire ! Cela ne sert qu'à créer les plus désastreuses intermittences et qu'à perpétuer les plus funestes perplexités.
Aucune erreur ne serait plus dangereuse que celle qui consisterait à croire à la possibilité de circonscrire la guerre et de la restreindre à une expédition anglo-française ayant pour objet et pour effet de chasser les Russes des Principautés qu'ils ont envaliies.
En politique, qui ne prévoit point ne voit pas. Qui ne regarde qu'à ses pieds tombe.
Ce que nous avions prévu et pi-édit, en juin 1849, pour l'expédition de Rome, s'est ponctuellement accompli. Le danger d'intervenir, disions-nous, ce n'est point le risque d'échouer, c'est la nécessité d'occuper, c'est l'impossibilité d'évacuer. Telle est, en effet, cette impossibilité que, depuis cinq ans, on lutte contre elle sans parvenir à la vaincre, sans parvenir même à l'éluder. La même impossibilité pesa, pour l'évacuation d'Ancône, sur tous les cabinets qui. de 1831 à 1838, se succédèrent en France.
Sauvenons-nous donc de l'expédition de 1831 et de l'expédition de 1849! que ces deux leçons nous profitent!
Supposons qu'un corps expéditionnaire composé d'Anglais et de Français, en plus ou moins grand nombre, peu importe le chiffre, ait battu à plates coutures l'armée russe et l'ait forcée d'évacuer les Principautés : après cette victoire remportée sur l'armée d'invasion, que fera le corps expédition-
naire? Rentrera-t-il en Angleterre et en France? S'il revient, où sera la garantie qu'après son départ les Russes ne passeront pas de nouveau le Pruth, marchant sur le Danube et les Balkans? Qui les en empêcherait? Resterat-il dans les Pnncipautés et s'y transformera-t-il en armée d'occupation? S'il est nécessaire qu'il y reste, à quelle époque lui sera-t-il possible d'en sortir ? Qu'il en sorte tout de suite ou qu'il en sorte dans cinq, dans six années, la question subsistera dans les mêmes termes, avec les mêmes conséquences. Il ne faut point s'abuser, il ne faut point s'aveugler à cet égard.
Circonscrire la guerre, ce serait faire trop beau jeu à la Russie, qui peut-être a compté que la France et l'Angleterre commettraient cette faute ! Circonscrire la guerre, ce serait placer l'Angleterre et la France, relativement au czar, dans la position où se trouve le czar relativement à Schamyll Circonscrire la guerre, ce serait l'éterniser ; et, l'éterniser, ce serait arrêter en Angleterre et en France l'essor de toutes les transactions commerciales, de toutes les entreprises industrielles , de toutes les institutions économiques !
Si l'empereur Nicolas a basé sa conduite sur ce calcul, il faut le déjouer, comme déjà l'an dernier fut déjoué le calcul fondé sur la supposition qu'il serait répondu à une armée russe marchant sur Constantinople par une armée française marchant sui" Bruxelles, ce qui eût eu certainement pour conséquence de tourner l'Angleterre contre la France et de renouer contre celle-ci la coalition de 1814 et 1815.
Donc, point de guerre circonscrite, c'est-à-dire point de guerre admettant, sincère ou non, la neutralité de l'Autriche, même la neutralité de la Prusse!
Puisque la Russie n'accepte pas la dernière proposition contenue dans la lettre du 29 janvier 1854, n'est-ce déjà pas une raison d'en inférer que la neutralité de l'Autriche n'est qu'apparente et précaire?
Quoi qu'il en puisse être, la prudence la plus vulgaire et la mémoire la plus courte ne permettent pas qu'on y
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compte. Conséqueniment, il serait insensé de l'admettre. De ce que l'Autriche n'a épargné, depuis un an, aucun effort pour empêcher que la guerre engagée entre la Russie et la Turquie s'étendît à l'Angleterre et à la Fiance, on aurait tort d'en conclure qu'on peut impunément lui permettre de rester en dehors de la lutte. Ce serait une irréparable faute.
Tirée en sens opposés : à gauche par ses intérêts nationaux, qui la jetaient du côté de la Turquie, de la France et de l'Angleterre ; à droite par ses rapports dynastiques, qui la poussaient du côté de la Russie, ce que devait souhaiter sincèrement, ardemment l'Autriche, c'était que le nœud turco-russe se dénouât pacifiquement, afin de n'avoir à s'allier ni avec la Russie contre la Turquie, la France et l'Angleterre, ni avec l'Angleterre, la France et la Turquie contre la Russie. Alternative également redoutable! Ainsi s'expliquent, quoique infructueuses, toutes les tentatives de conciliation émanées de Vienne. L'Autriche a dû être sincère, parce qu'il était matériellement et moralement impossible qu'elle ne le fût pas.
Mais, dès que la guerre éclate entre la Russie d'une part, la Turquie, la France et l'Angleterre d"aulre part, la neutralité de l'Autriche cessant absolument d'être admissible, il n'y a plus lieu de discuter la question de sincérité plus ou moins douteuse, plus ou moins durable.
L'Autriche, par suite de sa position géographique, est la seule puissance qui, sans déplacements considérables, ait les moyens d'empêcher les Russes de rentrer dans les Principautés après en avoir été chassés avec le concours armé des alhés de la Turquie. Ce rôle est réservé à l'Autriche par la nature des choses et le cours des événements. Il faut donc que l'Autriche l'accepte ou qu'elle le refuse c.itégoricjuement, et, dans l'un et l'autre cas, qu'elle mette sans retard ses actes d'accord avec ses paroles. L'accepter, ce serait passer ouvertement dans le camp ennemi de la Russie; le refuser, ce serait avertir suffisamment l'Angleterre et la France des sacrifices sans fin et sans résultat que s'impose-
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raient ces deux puissnnces on envoyant un corps d'expédition destiné à chasser des Pi'ineipautés moldo-valaques l'armée d'invasion.
Avec la coopération matérielle de l'Autriche, il y a toute probabilité que les Russes, pleinement battus et chassés, ne s'exposeraient pas à prendre une revanche qu'ils n'auraient aucune chance de gagner; sans cette coopération, les Russes perdissent-ils revanches sur revanches, ce serait toujours la môme partie à recommencer contre eux, en ayant contre soi le risque des innombrables complications qui pourraient surgir d'effets, à leoar tour, devenus causes.
Avec la coopération matérielle de l'Autriche, c'est tout un plan de campagne à adopter; sans cette coopération, c'est tout un autre plan d'opérations à dresser; ce plan se déroule de lui-même et se formule ainsi : — rétablissement de tous les boulevards de la civilisation contre la barbarie, indépendance de l'Italie, indépendance de la Hongrie, indépendance de la Pologne, sans conquête aucune ni pour la France ni pour la Grande-Bretagne !
La Grande-Bretagne et la France, s'étant mises préalablement d'accord sur ce dernier point, ne laissent à la Russie aucun espoir de les diviser, aucun moyen de les tourner l'une contre l'autre. Leur garantie réciproque est dans leur accord nécessaire.
Quel que soit celui des plans qui prévale, si l'un ou l'autre est résolument adopté, ce sera la guerre, sans contredit, mais, du moins ce sera « la guerre sans hasards. »
20 février 1854.
Les rédacteurs-ministres de VAssemblée nationale m'accusent en ces termes de paradoxe :
(I M. de Girardin, qui cherche toujours dans le paradoxe une assurance contre le risque de l'indifférence publique, imagine d'intituler ce beau plan de campagne la guerre sans hasards. Il n'y a point de guerre sans hasards. Mais la prudence humaine, toujours vulnérable par quelque côté,
peut du moins circonscrire le domaine de ce qu'on appelle hasard, et qu'on devrait appeler seulement l'imprévu. Ce que propoee M. de Girardin, c'est tout l'opposé. En convoquant la Révolution à cette rencontre qui semble inévitable entre elles et la Russie, les puissances occidentales renonceraient dans cette lutte redoutable à toute prévoyance et à tout calcul. »
Répondant aux rédacteurs-ministres de VAssemblée nationale, je leur dis :
Moi, je vous accuse hautement de trahison. Le mot n'est pas trop fort puisqu'il est juste. La preuve qu'il est juste, c'est que ce que vous qualifiez aujourd'hui de paradoxe pour le besoin de votre cause, laquelle ne peut triompher que par une nouvelle invasion de la France, vous le présentiez vous-mêmes, il y a sept mois, eomme une incontestable vérité.
Le 9 juin, vous disiez que «si la lutte venait à éclater, » l'empereur Nicolas savait à merveille qu'il n'avait rien ii » craindre de ses voisins d'Allemagne. » Vous laissiez entrevoir que a l'Autriche et la Prusse se joindraient à lui ! » Le 3 juillet, vous disiez que, « sans l'alliance de l'Autriche, » la France se trouverait dans l'impossibilité de rien entre- » prendre de décisif ; que ce serait engager la lutte dans « une situation désavantageuse ! »
Qu'ai-je donc dit de plus que vous ?
Si je ne suis pas dans la vérité, pourquoi teniez-vous donc ce langage en juin et en juillet 1853, alors que le patriotisme le plus tiède eût dû vous dicter un langage tout opposé ou du moins un pudique silence?
Croyez-vous donc que le czar ne sache pas que VAssemblée nationale est dirigée par d'anciens ministres dont l'un d'eux a été ministre des affaires étrangères de France et président du conseil? Croyez-vous donc que le czar n'attache pas à vos paroles l'importance qu'il mettrait à la correspondance d'un espion qui serait parvenu à s'introduire dans la place assiégée ou dans l'armée ennemie ? Croyezvous donc qu'il ne les pèse pas, venant surtout des hommes qui, tenant dans leurs mains l'épée de la France, ont laissé consommer par l'Autriche et la Russie, au mépris des traités, l'odieux attentat de Cracovie?
L'absorption de Craeovie, celte ancienne capitale de la Pologne, ce berceau de Gracus, ce tombeau de Sobieski, de Kosciuzko, de Poniatowski, l'absorption matérielle de Craeovie n'ayant donné lieu qu'à une protestation restée sans effet de la part de la France et de l'Angleterre, l'empereur Nicolas et l'empereur d'Autriche ont dû croire qu'il en serait de même de l'absorption morale de la Turquie; ils ont dû croire que, cette fois encore, la France et l'Angleterre se borneraient à une vaine protestation contre un fait accompli.
Votre langage n'aura pas peu contribué à le leur faire supposer !
Pionniers de l'Autriche et de la Russie, c'est vous qui avez tracé et creusé, en 1846, le chemin de la violation impunie des traités, chemin que n'avait plus qu'à suivre, en 1853, l'armée qui a envahi les Principautés moldo-v^alaques !
Après vous être érigés en défenseurs de la loyauté et des intentions de l'empereur Nicolas, voilà maintenant que vous vous érigez en cautions de la sincérité et de la conduite de l'Autriche !
Il taut que vous ayez ou bien peu de mémoire ou bien peu de pudeur!
Ministre des affaires étrangères de S. M. Louis-Philippe et président du conseil, ne vous souvient-il dcnic pas que le 20 février 1846 (il y a huit ans juste aujourd'hui même âO février 18o4), le prince de Metternich chargeait M. le comte d'Appony de v^ous assurer que dans l'occupation militaire de Craeovie les trois puissances n'agissaient pas d'après des vues polili(iues, mais uniquement pour défendre une population paisible de Tanarchie et du pillage ? Ne vous souvient-il donc pas que, le 23 mars, vous répondiez à M. le comte de Flahaut que vous trouviez dans les assurances de M. de Metternich la pleine conviction que l'occupation militaire n'était qu'une mesure exceptionnelle destinée à cesser aussitôt que les conjonctures permettraient de rentrer sans danger dans la situation créée par le traité de
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Vienne? Ne vous souvient-il donc pas qu'à la même époque M. de Canitz, h Berlin, confirmait à votre chargé d'affaires, M. Humann, que les trois puissances n'avaient jamais songé à prolonger au-delà du terme fixé par une nécessité réelle l'occupation du territoire et de la ville de Cracovie ? Or. le 11 novembre 1846, que faisait l'Autriche? Elle publiait, en vous défiant, en vous narguant, une ordonnance portant incorporation de la république de Cracovie à la monarchie autrichienne, et motivait ainsi cette ordonnance :
« Des délibérations ont eu lieu avec les plénipotentiaires spéciaux des cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg ; ces délibérations ont eu pour résultat une convention faite le 6 novembre de cette année, à Vienne, par laquelle les trois puissances protectrices de la ville de Cracovie révoquent et SUPPRIMENT les traités du 3 mai 1815, et, en conséquence, celte ville et son territoire retournent sous notre sceptre, telle qu'elle appartenait, avant la paix de Vienne du 14 octobre ly09, à feu notre père et à nos ancêtres. C'est pourquoi nous prenons possession de ladite ville de Cracovie et de son territoire. Nous la joignons pour toujours à notre couronne, et déclarons qu'elle forme une partie inséparable de notre empire, auquel nous l'incorporons.
» Ainsi fait dans notre palais impérial de Vienne, le 11 novembre 1846, et de notre règne le douzième.
n Signé : FERDIXASD. »
Contre cette violation des traités, contre cette suppression de Cracovie par les trois puissances protectrices, ministre des affaires étrangères de France en 1846, que faisiez-vous ? Vous constatiez en ces termes, la plume haute mais la tête baissée, cette violation et cette suppression :
A M. le comte Je Flahaut, A Vienne.
« Paris, le 3 décembi-e 1846.
» Nous avons reçu, en février 1836 et en 1838, l'assurance que l'occupation de Cracovie par les ti-oupes des trois puissances était une mesure purement militaire et non politique, commandée par la nécessité, et qui cesserait avec la nécessité. On dit maintenant qu'une occupation temporaire ne suffit point, et que la mesure adoptée par les trois cours est indispensalde pour garantir définitivement dans leurs États l'ordre et la paix incessamment troublés par les conspirations et les insurrections dont Cracovie est devenu le foyer permanent. Cette supposition n'est point admissible. . . C'était, en tout cas, le droit incontestable de toutes les puissances
qui ont concouru au Iniité de Vienne d'intervenir dans les délibérations et les décisions dont la république de Cracovie pouvait être l'objet.
» Le gouvernement du roi ne fait donc qu'user d'un droit évident, et en même temps il accomplit un devoir impérieux, en protestant solennellement contre la suppression de la république de Cracovie, acte positivement contraire à la lettre comme au sens du traité de Vienne du 9 juin 1815. Après les longues et redoutables agitations qui ont si profondément ébranlé l'Europe, c'est par le respect des traités et de tous les droits qu'ils consacrent que l'ordre européen s'est fondé et se maintient. Aucune puissance ne peut s'en affranchir sans en affranchir en même temps les autres.
» Signé : GUIZOT. )'
La belle protestation solennelle qu'une protestation qui n'a point de sanction et tiui reste sans effet! La belle protestation solennelle qu'une protestation contre la duplicité de rAutriche, protestation signée de la même main qui se rend aujourdluii caution de sa loyauté ! La belle protestation solennelle qu'une protestation datée du 3 décembre 1846, et qui laisse s'écouler toute l'année 1847 sans exiger que les traités violés soient remis en vigueur, que Cracovie supprimée recouvre son indépendance, que l'Autriche, enfin, conforme ses actes à ses déclarations du 20 février 1846 !
Ses déclarations, les voici :
Le i)rince de Melternich à M. le comte d'Apimiy.
« Vienne, le 20 février 184ii.
» Veuillez porter, sans perdre de temps, la présente dépêche à la connaissance de M. Guizot, et l'assurer qu'il ne courra aucun risque si, en réponse à des interpellations qui lui seront faites, il se rend garant que, dans l'occupation de Cr8co\ie, les trois puissances protectrices n'agissent pas d'après des vues politiques, mais uniquement par suite du sentiment de leur devoir d'empêcher la population paisible et le gouvernement de cette ville de devenir les victimes d'une conspiration dont l'un des premiers éléments est la soif du pillage.
)) Signé : METTERNICII. ))
Par les termes de ces déclarations, on voit quelle confiance méritent les paroles de rAutriclie,de celles-là mêmes dont on vous disait, monsieur, « que vous ne couriez au- » cun risque à vous rendre le garant ! »
Répondrez-vous, pour vous jusîifier. que celle conduite
de l'Autriche, en 1846, était conforme à ses antécédents de 1809? Voici en quels termes l'empereur les qualifiait et les flétrissait dans le 2« bulletin du 27 avril 1809 :
« Une chose notable, et que la postérité remarquera comme une nouvelle preuve de l'insigne mauvaise foi de la maison d'Autriclie, c'est que le même jour qu'elle faisait écrire au roi de Bavière, elle faisait publier dans le Tyrol la proclamation du général Jellacliich ; le même jour, on proposait au roi d'être neutre et on insurgeait ses sujets. Comment concilier cette contradiction, ou plutôt comment justifier cette infamie^ »
A Sainte-Hélène, il disait :
« Je n'hésite pas à prononcer que mon assassinat à Sohœnbrunu eût été moins funeste pour la France que ne l'a été mon union avec l'Autriche. »
Complices du czar ! conlinuerez-vous encore à traiter de paradoxe l'opinion qui consiste à répéter, après vous, qu'il faut choisir entre la coopération ou l'hostilité de l'Autriche, car la neutralité de l'Autriche serait l'impuissance de la France ?
Or, la France impuissante, ce serait la France envahie, la légitimité restaurée, Henri V en possession de l'antique palais des Tuileries, et vous, monsieur Guizot, du nouveau palais des affaires étrangères.
C'est ce que vous voulez ! c'est ce que veut VAssemblée nationale! Mais c'est ce que la France ne veut pas.
23 février 18ô4.
«M. deGirardinestfrappJ d'aliénation mentale. » C'est ce que déclare VAssemblée nationale. Il n'est pas vrai que cette feuille ait imprimé, le 3 juillet 18o3, que « si la guerre écla- » tait, l'Angleterre et la France seraient seules contre la »'Russie; que la France se trouvcraitdans l'impossibilité de » rien entreprendre de décisif; que, sans l'alliance de l'Au- » triche, ce serait engager la lutte dans une situation désa- » vantageusc. » 11 est moins vrai encore que Cracovie ail
été supprimée, en 1846, malgré la protestation solennelle de la France et de l'Angleterre. C'est M. de Girardin qui a audaeieusement fabriciué la dépêche datée de Vienne, le 20 février 1846, où le prince de Metternicli est censé écrire à M. le comte d'Appony: « Veuillez porter, sans perdre de » temps, la présente dépèche à M. Guizot, et l'assurer qu'il » ne courra aucun risque s?, en réponse à des interpella- » lions qui lui seront faites, il se rend garant que, dans l'oc- » cupation de Cracovie, les trois puissances n'agissent pas » d'après des vues politiques, mais uniquement par suite » du sentiment de leur devoir d'empêcher la population » paisible et le gouvernement de cette ville de devenir les » victimes d'une conspiration. » Jamais M. le prince deMetlernich n'a rien écrit de pareil. Cette dépêche n'existe pas. C'est une invention de la Presse ; et supposer que le gouvernement autrichien a pu manquer à sa parole, après l'avoir donnée dans les termes les plus formels, c'est se rendre coupable d'une infâme calomnie!
Jamais M. le comte de Flahaut n'a écrit à M. Guizot. à la date de Vienne, le l^"" avril 1846 :
« Je me suis rendu hier chez M. le prince de Metternich pour hii donner lecture de votre dépêche du 23 mars. Lorsque je suis arrivé au passnge qui traite de l'occupation militaire de Cracovie et des assurances qu'il vous avait fait donner par le comte d'Appony, et que vous aviez aussi reçues de Berlin, « que ce n'était qu'une mesure exceptionnelle destinée à cesser » aussitôt que les conjonctures permettraient de rentrer sans danger dans » la situation créée par le traité de Vienne, » le prince m'a dit qu'il ne pouvait que me répéter ce que le comte d'Appony vous avait dit. »
Jamais M. Humann n'a écrit à M. Guizot, à la date de Berlin, le 3 avril 1846 :
« Commentant la teneur de la dépêche de Votre Excellence, M. de Canitz a ajouté : » Assurément, nous n'avons jamais songé à prolonger au- » delà du terme fixé par une nécessité réelle l'occupation du territoire et » de la ville de Cracovie. »
Jamais M. Guizot n'a tenu le discours suivant, en réponse à un discours de M. de Monlalemberl :
n Les droits de la république de Cracovie, et des territoires polonais distribués entre les différentes puissances, se fondent sur les actes du cou-
POLITIQUE DE L'EUROPE. m
grès de Vienne. J'ajouterai même, pour rétablir les faits d'une manière parfaitement correcte, que les droits dont il s'agit ont été reconnus et établis d'abord dans des traités particuliers aux puissances copartageantesde la Pologne, non pas en même temps, mais avant d'être inscrits dans les actes du congrès de Vienne.
» Il existe trois traités spéciaux : l'un, entre la Russie et l'Autriche, du 3 mai 1815; un autre, entre la Russie et la Prusse, du 3 mai 1815 ; uu autre encore, un traité additionnel, entre l'Autriche, la Russie et la Prusse, relatif à la République de Cracovie et à sa Constitution, également du 3 mai 1815. Ces trois actes établissent, comme vient de le rappeler M. le comte de Montalembert, la situation et les droits de la République de Cracovie, et des diverses parties du territoire de l'ancienne Pologne distribué entre les trois puissances. C'est après que ces trois traités particuliers avaient été conclus et signés, que les articles essentiels relatifs à la Pologne ont été insérés dans l'acte du congrèsde Vienne, en date du 9 juin 1815, postérieurs donc aux trois traités particuliers, et là ils ont été, en effet, textuellement insérés et sanctionnés par toutes les puissances signataires au congrès. Il y a même certains articles de cet acte que l'honorable préopiuant n'a point rappelés, et qui expriment cette sanction d'une manière encore plus formelle et plus spéciale que l'article 118 qu'il a cité.
» Il résulte de cette sanction, de cette insertion des traités particuliers, ou du moins de leurs dispositions essentielles dans l'acte du congrès da Vienne, deux choses : l'une, que les droits dont il s'agit sont consacrés par ce grand traité; l'autre, que toutes les puissances signataires de l'acte du congrès de Vienne ont droit de regarder à ce qui se passe dans ces portions de l'ancien territoire polonais, et dans la République de Cracovie en particulier; qu'elles ont droit d'y regarder et d'intervenir dans les changements q\ii pourraient y être apportés.
» Ce que mes honorables prédécesseurs ont fait en 1836 et en 1838, je l'ai fait en 1845, avec les mêmes soins, la même réserve, les mêmes protestations, et en maintenant les mêmes droits. Il m'a été fait les mêmes réponses qui furent faites alors : la nécessité d'une occupation temporaire, le respect des principes posés dans les traités. Je ne puis penser, en effet, personne ne peut penser que le maintien fidèle des traités et de tous les droits qu'ils consacrent ne soit pas partout, à l'Orient comme à l'Occident, à Vienne comme à Paris, le fondement de toute politique régulière et conservatrice. »
Eneflet, les traites et les droits qu'ils consacrent ont été fidèlement mainlenus par rAutriche,Ia Prusse et la Russie, et il n'y a qu'un aliéné qui puisse croire le contraire! Conséquence : il faut conduire M. de Girardin à Charenton, et ramener à l'hôtel du ministère des affaires étrangères M. Guizot. qui. en décembre 1846, a si vaillamment empêché
In suppression de Ja république de Cracovie, et, en lévrier 1848, si vigoureusement maintenu sur son trône la dynastie du roi Louis-Philippe.
25 février 1854.
La Gazette de France nous déclare la guerre en ces termes :
'( Une donnée politique s'aiiprécie par ses conséquences lop;iques, comme les systèmes de philosopliie. Un logicien intrépide qui paît d'une proposition fausse arrive à l'absurde. Un politique ardent qui part d'une donnée paradoxale arrive à l'abîme. La donnée qui vous a servi à engager la guerre contre la Russie vous sert aujourd'hui à refuser la guerre circonscrite, c'est-à-dire à engager la guerre universelle, la guerre de révolution. Que la force des choses vous conduise à ces terribles éventualités, ce sera beaucoup de les subir ; mais du moins épargnez nous le sophisme. Ne nous dites pas qu'universaliser la guerre, c'est le moyen de l'abréger! »
Nous répondons à la Gazette de France :
Non seulement universaliser la guerre, à l'effet de mettre la force qui menace dans l'impuissance de frapper et de changer ainsi la force relative en faiblesse absolue, c'est le moyen d'abréger la guerre , mais c'est le moyen de l'éviter.
Que font TAnglelerre et la France s'alliant contre la Russie et s'efforçant de faire entrer dans leur ligue l'Autriche et la Prusse? — Elles font de la paix comme M. Jourdain faisait de la prose : sans le savoir; elles font empiriquement et aveuglément ce que tous les gouvernements civilisés feront un jour sciemment ; elles se servent de la force pour en détruire l'abus et le danger ! Opposer ainsi à la force abusive la force rationalisée, qu'est-ce donc, si ce n'est pas assujettir la force à la raison , la guerre à la paix , le risque à Vassurance ?
La Gazette de France ajoute :
« C^ui eût jamais dit que ces révolutionnaires, pussiounés amis des
POLITIQUE DE L'EUROPE. 4â7
Grecs et implacables ennemis des Turcs, leurs oppresteurs, il y a peu d'années, seraient aujourd'hui tout le contraire ! »
Que prouvent ces contradictions politiques? Ces contradictions prouvent que les gouvernements en sont encore où en étaient les navigateurs avant la découverte de la boussole, les astrologues avant l'invention des instruments auxquels l'astrologie doit d'être devenue Tastronomie ; ces contradictions prouvent la nécessité de faire de la politique ce qu'elle devrait être : une science exacte, reposant sur des principes tels qu'ils rendent impossibles désormais de pareils écarts , de pareilles méprises, de pareilles contradictions.
26 février 1H54. Nous lisons dans la Gaz-ette de France :
a Le plus brillant publiciste de l'école démocratique, M. de Girardin, nous déclare qu'il repousse le principe des nationalités, parce que c'est une doctrine entachée de légitimisme, et qu'à ce principe il préfère la liberté. Comme si le droit des nations à l'existence et à l'indépendance n'était pas la substance même de leur droit à la liberté ! Ainsi les principes ne sont plus rien, les traités sont tout ; la gloire n'est plus de soutenir les idées vraies, elle consiste à soutenir les stipulations diplomatiques telles que la force les a faites, sans les contrôler et sans les juger. C'est le dernier progrès de la civilisation, c'est le point le plus haut auquel l'esprit humain pût atteindre ! Naguéres le droit était supérieur au fait : nous avons changé tout cela, nous avons mis le cœur adroite! »
Nous répondons à la Gazette de France que c'est elle qui fait passer le fait avant le droit et qui sacrifie les principes, puisqu'elle les subordonne aux nationalités.
Si la liberté régnait universellement , quelle raison de subsister les nationalités auraient-elles?
« Naguéres^ dit la Gazette de France, le droit était supérieur au /a(Y. » A quelle époque et où donc? Que la Gazette de France veuille donc bien nous expliquer catégoriquement (1) ce qu'elle entend par ces trois mots :
(l) C'est la réponse à cette mise en .demeure adressée à ^I, de Lour-
« NAGLÈRES: