IV. La France s'est étrangement abusée sur la puissance
militaire et maritime du vice-roi d'Egypte ; V. La France serait déçue si, dans une guerre générale contre l'Europe, elle fondait sur la propagande ses espérances de victoire.
Examinons impartialement et successivement chacun de ces cinq points :
I. La France n'a été ni surprise, ni exclue, ni insultée. C'est une vérité que le Constitutionnel, organe confidentiel de la pensée de M. le président du 1®"" mars, a proclamée en ces termes :
CONSTITUTIONNEL DU 30 JUILLET ." « Nous ne Comprenons pas qu'on puisse reprocher à la diplomatie française d'avoir joué im rôle de dupe, ou d'avoir subi une humiliation, par cela seul qu'un traité a été conclu entre quatre puissances sans son concours. En quoi a-t-elle été dupe? et comment serait-elle humiliée par ce seul fait ? La France, dit-on, n'en a rien su ; elle n'a eu connaissance du traité qu'après la signature. Que veut-on dire parla? Si on entend que le traité n'a été notitié qu'après sa conclusion, il faut bien reconnaître que cela était inévitable, et qu'il n'en pouvait être autrement. Les cabinets ne notifient naturellement que des résolutions prises et des actes consommés. Mais la France i<ïnorait-elle qu'on négociât? ignorait-elle le but des négociations? Non, certainement, et le Morning Chronicle a raison sur ce point quand il dément l'assertion du Mornincj Posl, en ce qui concerne la prétondue ignorance où était notre ambassadeur de tout ce qui se faisait en dehors de lui. »
CONSTITUTIONNEL PU 5 AOCT : « Notrc ambassadeur n'a pas été joué,
Voilà ce qui est vrai, et nous sommes encore à comprendre qnel avantage le Courrier français, qui ue « conwxet jamais de maladresse, v peut trouver adonner à notre cabinet le rôle de dupe. »
Non, la France n'a été ni surprise, ni exclue, ni insultée ; c'est un fait qu'attestent les passages suivants du mémorandum de lord Palmerston du 17 juillet 1840 :
« Le gouvernement français arcyu, pendant tout le cours des négociations qui commencèrent l'automne de l'année passée, les preuves les plus réitérées, les plus manifestes et les plus incontestables, non seulement du désir des cours de l'Autriche, delà Grande-Bretagne, de la Prusse et de la Eussie, d'arriver à une entente avec le gouvernement français sur les arrangements nécessaii'es pour effectuer la pacification du Levant, mais aussi delà grande importance que ces cours n'ont jamais cessé d'attacher à l'efifet moral que produiraient l'union et le concours des cinq puissances, dans une affaire d'un intérêt si grave et si intimement liée au maintien de la paix européenne. Les quatre cours ont vu avec le plus pi-ofond regret que tous leurs efforts pour atteindre leur hut ont été infructueux ; et malgré que tout dernièrement elles aient proposé à la France de s'associer avec elles pour faire exécuter un arrangement entre le sultan et Mehemet- Ali, fondé sur des idées qui avaient été émises vers la fin de l'année dernière par l'ambassadeur de France à Londres, cependant le gouvernement français n'a pas cru devoir prendre part à cet arrangement, et a fait dépendre son concours avec les autres puissances de conditions que ces puissances ont jugées incompatibles avec le maintien de l'imlépendance et de l'intégrité de l'empire Ottoman, et avec le repos futur de l'Europe. »
Ces citations sont-elles insuffisantes ? En voici d'autres, empruntées au discours dans lequel lord Palmerston s'est empressé, le 6 août 1840, de protester à la Chambre des communes contre toute intention de blesser la France dans son honneur, et d'avoir voulu rompre l'alliance avec elle :
« La France est une grande et puissante nation. La France a de grands intérêts qui lui sont propres. La France est gouvernée par des hommes bien trop sages et trop éclairés pour vouloir capricieusement, et sans juste cause ni provocation, troubler la paix de l'Europe, et convertir en un théâtre de guerre le terrain que la France, comme l'Angleterre, a un si grand intérêt à maintenir pacifique. Si, en entrant dans la convention, nous eussions montré la plus légère ombre d'hostilité envers la France, qui eût pu être saisie par l'esprit le plus jaloux, ou qui pût être tournée en intention hostile en quelque façon, alors nous pourrions partager les appréhensions de quelques personnes sur les conséquences ; mais avec la confiance que nous avons de n'avoir pas eu dans l'idée le plus léger sentiment
d'hostililé en\evs la France, nous avons aussi assez de confiance dans le gouvernement éclairé de la France pour ne pas partager les craintes que l'on manifeste. Pendant huit ou dix mois, à plusieurs reprises, on a dit à la France que les autres puissances désiraient agir de concert avec elle ; mais que s'il survenait une telle différence d'opinion, quant aux mesures à adopter, qu'il fût impossible à la France de s'associer avec les quatre autres puissances, alors, et ce cas arrivant, la France ne devrait pas être surprise qu'elles agissent sans elle. Eh bien ! voilà ce qui a été déclaré à la France, non-seulement une fois, mais plusieurs. Fendant que les négociations se suivaient, il y a eu des projets et des contre-projets mis en avant entre la France et les autres puissances. L'une d'elles proposait un plan contre lequel la France a élevé des objections ; il a été proposé un autre plan auquel l'Angleterre n'a point donné son assentiment. C'est alors que le gouvernement britannique a offert un parti moyen. La France n'a pas voulu non plus y adhérer, et alors, deux ou trois mois avant que la convention fût signée, un arrangement distinct a été offert à la France ; on a tracé les limites dans lesquelles marcheraient les quatre puissances pour suivre la direction désirée par la France, et suivant lesquelles on demandait sa coopération. Après deux mois de réflexions et de délibérations, le gouvernement français a déclaré son refus en exposant des raisons dans le détail desquelles il n'est point nécessaire d'entrer. Les quatre puissances se sont donc déterminées, conformément à la déclaration faite d'abord à la France, à s'entendre pour meitre cet arrangement à exécution. C'eût été sans contredit se départir de toutes les i-ègles si, après la détermination exprimée par la France, elles s'étaient retirées et avaient dit : « Quoique vous ne puissiez être partie dans cet arrange- )) ment, les quatre autres puissances le compléteront sans vous. » Je n'hésite pas à le dire, un tel langage eût équivalu à une menace, c'eût été un procédé inconvenant de la part des autres puissances, surtout après la détermination à laquelle, après de mûres réflexions, le ministère français était ari'ivé. J'ajouterai simplement que, lors de la convention entre la France *et l'Angleterre relativement à la Belgique, cette convention n'a été communiquée au gouvernement belge qu'après sa ratification, tandis que, dans la circonstance actuelle, le traité a été envoyé à la France deux jours après sa signature. »
Écoutons maiatenant M. Guizot, ministre des affaires étrangères (1) :
« ai. GUIZOT, ministre des affaires étrangères : Les essais, les tentatives de transaction et- d'accommodement se sont multipliés. La France en a fait trois. La France a offert d'engager le pacha à céder le district d'Adana, Candie et l'Arabie, pourvu qu'on lui laissât TÉgypte et la Sy-
(l) Chambre des pairs, 18 novembre 18^0. Moniteur du 19.
rie héréditairement. La France a offert le maintien pur et simple an stalu quo^ avec la garantie des cinq puissances européennes. Enfin, dans les derniers temps, après le traité conclu, la France a laissé entrevoir qu'elle engagerait le pacha à se contenter de l'Egypte héréditaire et de la Syrie viagère. De son côté, l'Angleterre a fait aussi des ouvertures ; elle avait accorde l'Egypte héréditaire, elle y a ajouté le pachalik de Saint-Jeand'Acre, moins la place ; puis elle a ajouté la place même; cette place dont tout le monde avait dit que c'était la clé de la Syrie, et que le maître de Saint-Jean-d'Acre était le maître de la Syrie. Le cabinet anglais a considéré cette concession comme quelque chose de très considérable, qu'il accordait au désir de faire rentrer la France dans l'affaire. Inquiet sur la puissance du pacha, évidemment jaloux de la restreindre, il croyait accorder beaucoup en lui donnant la place de Saint-Jean-d'Acre, et il le faisait uniquement sous l'empire de ce grand, de ce profond désir de la paix, qui est dans tous les gouvernements et dans tous les pays en Europe. Toutes les transactions ont échoué : l'Angleterre n'a pas voulu de celles de la Fi-ance ; la France n'a pas voulu de celles de l'Angleterre. C'est im grand malheur; car elles valaient mieux toutes que l'état de choses auquel on a enfin abouti. A prendre les événements dans leur ensemble et dans leurs conséquences définitives, il n'y a pas une des transactions proposées, soit par la France, soit par l'Angleterre, qui ne dût être acceptée aujourd'hui de part et d'autre avec empressement.
» Mais le traité conclu, la grande politique abandonnée, l'isolement de la France consommé, il n'y a, je le répète, aucune autre position à prendre que celle qui a été prise par le cabinet dans le discours de la couronne, position qu'il maintient et maintiendra, la position pacifique, armée par précaution et par prévoyance, et expectante. On dit que cela ne sufiit pas ; on dit que nos intérêts en Orient, que nos relations avec le pacha, que l'injure que nous avons reçue du traité, que l'intérêt de notre influence dans le monde nous commandent autre chose. Je ne le pense pas. Quant à nos intérêts en Orient, il est évident, messieurs, que la question de savoir quelle sera la répartition des territoires dans le sein de l'empire ottoman entre le sultan et ses pachas, que la question de savoir si la Syrie appartiendra au sultan ou au pacha d'Egypte, n'est pas un grand intérêt pour la France, que ce n'est pas du moins un intérêt duquel la guerre doive sortir.
» Je passe à l'injure, motif qui serait décisif s'il existait.
» La Chambre connaît les faits, elle sait comment les choses se sont passées avant la conclusion du traité du 15 juillet; elle sait qu'il y a eu de part et d'autre des efforts longs et sincères pour se mettre d'accord ; elle sait que jusqu'à la fin du mois de juin rien n'a été caché, que tous les moyens de transaction, d'accommodement, ont été tentés, tentés à découvert. Dans les derniers jours du mois de juin, voici quel était l'état des choses. Tous les essais de transaction proposés par la France ou par l'Angleterre avaient échoué. La nouvelle arrivait d'une tentative d'arrangé-
ment direct entre Alexandrie et Constantinople. Personne ne peut nier que cette tentative ne fût en contradiction formelle avec la note du 27 juillet qui avait dit à la Porte : Ke vous arrangez pas directement avec le pacha, nous nous chargeons de vous arranger. Elle a été connue à Londres dans le courant du mois de juin. On a cru, fort à tort, et contre mes protestations les plus formelles, les plus persévérantes, on a cru que cette tentative était l'œuvre de la France ; on a cru que la France, abandonnant la politique du 27 juillet, avait tenté de se faire là unepolitique isolée, un succès isolé. J'ai dit, j'ai répété officiellement, particulièrement, que cela était faux ; on ne vi'a pas cru. (Mouvement.) Là s'est établie une erreur obstinée qui a exercé sur les événements une très grande influence. On s'est dit : Puisque la France a voulu suivre une politique isolée et se faire un succès à part, nous pouvons bien en faire autant. L'arrangement à quatre, qui restait en suspens depuis longtemps, que, j'ose le dire, j'ai concouru à tenir en suspens, d'après les ordres et selon les instructions du gouvernement du roi, cet arrangement a été repris avec une extrême vivacité. Au même moment est venue la nouvelle de l'insurrection de la Syrie. La tentative d'arrangement direct avait donné beaucoup d'espérance. Les projets de transaction encore poursuivis par quelques-uns des plénipotentiaires, ont été glacés, sont tombés par cette seule circonstance, et à l'instant même l'arrangement à quatre, vivement poussé, servi par les faits dont j'ai rendu compte à la Chambre, a été conclu : il a été conclu à l'insu de la France. Pendant les huit ou dis derniers jours qui ont amené la conclusion de l'arrangement, la Fi-ance a été laissée à l'écart. Les quatre puissances ont été convaincues, et je dois ajouter, elles avaient le droit de se dire convaincues que les tentatives de transaction avaient échoué déiinitivement ; on avait répété constamment : — « Si vous ne vous arrangez » pas, si vous ne vous entendez pas avec nous, nous conclurons un ar- » rangement à quatre; nous finirons l'affaire à quatre. » — On l'a finie à quatre comme on l'avait annoncé, mais sans en avertir une dernière fois la France. Je n'hésite pas à dire qu'il y a eu là envers la Fi-ance un manque d'égards dont elle doit, par sa conduite et son attitude, témoigner un juste ressentiment. On pouvait se croire en droit de conclure l'arrangement à quatre, de signer sans la France. Il était convenable, il était juste envers un ancien et intime allié de l'avertir qu'on allait signer ; de lui demander si définitivement il lui convenait ou non de s'associer à l'entreprise. On n'a pas eu en ce moment, pour la France, pour son gouvernement, tous les égards qu'on lui devait. Messieurs, c'est là un manque de procédés, ce n'est pas une injure, ce n'est pas une insulte politique. On n'a jamais voulu, dans tout le cours de l'affaire, je prie la Chambre de faire quelque attention à ces paroles que je dis après y avoir bien pensé, on n'a jamais voulu ni tromper, ni défier, ni isoler la France ; on n'a eu contre elle aucune mauvaise intention, aucun sentiment hostile ; on a cru qu'il n'y avait pas moyen de s'entendre avec la France sur les bases de la transaction. Ou lui avait constamment dit, on lui a répété peu avant la conclusion que
si on ne se s'entendait pas avec elle sur les bases de la transaction, on conclurait un engagement à quatre. On l'a fait, et elle devait s'y attendre; on ne l'a pas fait avec tous les égards auxquels elle avait droit de s'attendre. C'est un tort sans doute, un tort dont no\is avons droit de nous plaindre ; mais, je le demande à la Chambre, je le demande aux hommes les plus délicats, les plus susceptibles en fait d'honneur national, et qui cependant conservent et doivent conserver leur jugement dans l'appréciatieii des foits, est-ce là un cas de guerre? «
Non, la France n'a pas été insultée, et c'est un fait que M. ïliiers lui-même a été contraint de reconnaître en ces termes :
KEVUE DES DEUX-MONDES. — Livraison du 15 août 1840, page 645.— R Lord Palmerston a-t-il voulu outrager la France? NON ; on n'a pas facilement une telle intention. »
SiîiCLE. — 18 août 1840. — « Tout est dit maintenant sur les circonstances qui ont accompagné le traité de Londres; l'Europe entière les connaît, c'est à l'opinion de les juger. Le cjouvernemenl britannique a-t-il eu l.'i^TE^TiOi!i préméditée d'insulter la France ? NON. »