LA PAIX
Police de la paix était le mot juste. Il restera. Entre la conduite des marins alliés à Odessa et la conduite des marins russes à Sinope, quelle différence ! Quelle
honte pour la barbarie ! Quelle gloire pour la civilisation n'intervenant ainsi par la guerre qu'afin de rétablir plus sûrement la paix ! La comparaison entre Odessa et Sinope est un coup sous lequel l'empereur Nicolas ne se relèvera jamais.
20 juin 1854.
M. Thiers a écrit ce qui suit, dans l'insTOiRE dc consulat ET DE l'empire, lomc VIII, page 448 :
« Lorsque le colosse russe aura un pied aux Dardanelles, un autre sur le Sund, le vieux monde sera esclave, la liberté aura fui en Amérique. Chimères aujourd'hui pour les esprits bornés, ces tristes prévisions seront un jour cruellement réalisées; car l'Europe, maladroitement divisée, comme les villes de la Grèce devant les rois de Macédoine, aura probablement le même sort, n
Qu'a-t-il fallu pour empêcher ces tristes prévisions de se réaliser? Qu'a-t-il fallu pour que le colosse ne fût plus qu'un fantôme? Il a suffi que la France prît, en 1853, l'attitude que MM. Berryer et Odilon Barrot demandaient qu'on prît en 1839.
Voici en quels termes curieux à rappeler s'exprimaient à la tribune de la chambre des députés MM. Berryer et Odihm Barrot :
« M. BERRYKR : LaRussie.... inutile de rappeler l'histoire, inutile de reproduire tout ce qui a été dit sur la politique naturelle de cette puissance ; les faits des dernières années parlent assez.
» La Russie veut être maîtresse de la mer Noire et tenir la clé des Dardanelles dans sa main
» Je ne partage pas la politique sentimentale (qu'on me passe le mot) qui justifie si pleinement ce qui s'est passé en 1827, 1828 et 1829. Il y a eu, dans la question grecque, pour tous les États intéressés à la conservalion de l'empire ottoman, une faute, une faute généreuse, je dirai même
une faute glorieuse mais ce fut une faute politique, et nous avons tou-
)0urs, depuis, marché en ce sens. Aujourd'hui, c'est la même chose. Encoi'e un traité comme celui de Kutahieh, et vous mettez la Turquie dans un tel état de faiblesse et d'impuissance, obligée de se tenir toujours prête
à une lutte qui ne peut manquer, malgré les efforts de la diplomatie, de s'engager tôt ou tard....
» Deux carrières vous sont ouvertes ; vous avez le secret du choix que vous pourrez faire à Constantinople. Déclarez que vous ne reconnaissez à personne, comme vous l'avez dit après le traité d'Unkiar-Skélessy, le droit de protection sur la Porte ; que vous ne reconnaissez à personne le droit de secourir la Turquie, et que, si la Turquie en a besoin, la France lui offre tous les secours dont elle peut avoir besoin. Je comprends cela ; alors vous êtes dans la politique de conservation, c'est à vous d'en peser les conséquences, mais vous serez dans un système vrai, vous maintiendrez une barrière dont la France a besoin. . , Entrez dans cette politique, soyez conservateurs ; mais, alors, ne pensez pas maintenir la paix entre le sultan et son pacha révolté; dites au sultan que vous êtes prêts à l'appuyer dans ses justes vengeances contre Mehemet-Ali, épousez la cause du sultan; et, s'il s'agit d'un protectorat, aj-ez au moins l'honneur de le disputer à la Russie. Voilà une politique digne de la France. » [Moniteur universel, 2 juillet 1839.)
« M. ODiLON BARROT : Ce que vous pouvez encore, ce qui est dans votre devoir et dans la nécessité de votre position, c'est d'empêcher la conséquence immédia'e de ce conflit, c'est de vous retourner vers la Russie et de lui dire : Quelles que soient les éventualités du combat, que nous puissions l'empêcher ou non, vous ne vous en mêlerez pas, vous n'interviendrez pas, vous ne vous assurerez pas un protectorat exclusif, qui, sous un autre nom, n'est qu'une domination anticipée que nous ne pouvons ni reconnaître ni tolérer. (Très bien! très-bien I)
» Empêchez l'intervention armée de la Russie dans les affaires de l'Orient !
» Je ne sais pas si vous avez le sentiment de toute la portée de la mission que vous aurez à prendre.
» Quant à moi, j'ai tellement la conscience de la grandeur de cette mission, que je voudrais réunir, pour l'assurer, non-seulement toutes les forces inorales et patriotiques démon pays, mais encore toutes les forces de l'Europe occidentale entière ; je voudrais qu'il se form<ât, ce nouveau lien, entre toutes les puissances de l'Europe, non pas un lien d'intérêt et d'égoïsme comme celui qui a dominé longtemps la politique des grandes puissances de l'Europe ; je ne voudrais pas qu'elle fût enchaînée dans la complicité d'un partage, mais je voudrais qu'elle fût enchaînée dans la complicité honorable de la conservation et de la défense des nationalités.
» Voilà, messieurs, la politique nouvelle que je voudrais substituer àla vieille politique de l'Eui-ope. . .
» Quant à cette civilisation russe que l'on veut substituer à celle de la Turquie comme une sorte de consolation pour les hommes qui ont voué leur vie au progrès, nous ne l'acceptons pas. Ah ! si la question était posée dans le monde entre la civilisation turque et la civilisation russe, peutêtre pourrions-nous accepter cette transformation : mais la question n'est
pas posée' entre la civilisation turque et la civilisation russe, c'est entre la civilisation de l'Europe occidentale et la civilisation russe. Et c'est pour que la civilisatiou nisse n'exerce pas son influence sur la civilisation occidentale que nous ne permettrons pas qu'elle absorbe et envahisse la civilisation turque à Constantinop'.e.... Voilà, messieurs, l'opinion que j'avais à émettre devant la Chambre; je voulais aborder directement la difficulté; elle n'est qu'accessoirement et incidentellement dans le conflit entre l'Egypte et la Turquie, mais elle est d'une manière directe et principale dans l'intervention de la Russie. C'est vers ce point que vous devez diriger vos efforts ; la mission est grande, elle est belle, elle est noble. La récompense, je ne dis pas territoriale, mais la récompense en influence en Europe, elle vous est assurée : vous faites passer le rôle de conservation européenne de la Russie dans vos mains, non comme il était dans les mains de la Russie avec des moyens d'oppression et de despotisme, mais avec la puissance de votre principe, avec la liberté et la civilisation de l'Europe. C'est là le rôle qui vous appartient ; mais pour cela il faut de grandes résolutions ; mais pour cela il faut s'élever à la hauteur de votre mission. Si vous l'entrepreniez sans être bien résolus à poursuivre toutes les conséquences qu'elle vous impose, sans être bien résolus à appliquer toutes les ressources de votre pays à l'accomplissement de cette grande œuvre, elle vous écraserait, il vaudrait mieux encore ne pas l'entreprendre ; il vaudrait mieux se renfermer dans un système d'égoïsme, de neutralité, et attendre les événements; mais si vous en prenez l'initiative, que ce ne soit pas pour vous occuper de questions de détail, que ce soit pour appliquer au mal un remède radical, que ce soit pour vous poser, en face de l'Europe, et au milieu de l'Europe, comme conservateurs de l'équilibre européen et de la nationalité musulmane. » {Moniteur universel, 2 juillet 1839.)
Ce qui précède prouve une fois de plus que la bonne polilique n'est pas celle qui met son habileté à ajourner les questions, mais celle qui met son honneur à les résoudre.
27 juillet 1854.
Les déclarations des ministres anglais, au sujet des conditions mises par la France et par l'Angleterre au rétablissement de la paix, rendent de plus en plus inexplicables les deux dei'nières dépêches adressées par M. de Buolau comte Estherhazy, à Saint-Pétersbourg. Quel a pu être le but de ces deux dépêches? Quel en eût été le résultat, si l'empereur de Russie y avait répondu en « fournissant des indica-
» lions positives sur l'époque précise et pas trop éloignée » où il sera mis un terme à l'occupation des Principautés?» Le résultat n'eût pu être qu'une complication de plus et qu'une nouvelle perte de temps. Or, tout le temps qu'on perd, c'est de la force qu'on ôte à la Turquie. Elle s'épuise à résister sans vaincre, et tout ce qui l'affiiiblit nous affaiblit.On s'applaudit de ce que la Diète germanique a, dans une séance extraordinaire, tenue le 24 juillet, accédé, sans condition, et à la presque unanimité, au traité austro-prussien du 20 avril. Mais que signifie ce traité? A quoi engage-t-il les puissances qui l'ont signé? -A rien, si ce n'est à se défendre dans le cas oi^i elles seraient attaquées ; et le vague de ses termes admet toutes les suppositions. Quand donc la Prusse et l'Autriche sortiront- elles de la politique dilatoire dans laquelle elles s'enveloppent pour rentrer dans les termes si précis et si formels de la convention du 15 juillet 1840! Ce qu'on a pu faire contre la France en 1840 est-il donc impossible contre la Russie en 1854? Est-ce que la France pèse moins que la Russie ? Pourquoi deux poids et deux mesures? Pourquoi ne pas mesurer et peser la Russie avec ses propres poids et avec sa propre mesure? Qui s'y oppose ? Comment l'Angleterre et la France admettent-elles un langage si différent de celui que le précédent de 1840 a consacré? C'est ce qu'il devient de plus en plus difficile de comprendre.
rxiv.
11 août 1854.
Le Moniteur annonce que l'envoyé de Russie a déclaré au cabinet de Vienne que l'empereur Nicolas venait d'ordonner l'évacuation complète des Principautés de Valachie et de Moldavie. Il n'y a que le premier pas qui coûte, dit une chanson populaire. Ce qu'a de mieux à faire maintenant l'empereur Nicolas, c'est de faire de bonne grâce le second pas, en donnant toutes les garanties exigées que
les complications qui viennent de troubler le repos de l'Europe ne se renouvelleront plus. Mais déjà, en évacuant les Principautés envahies, l'empereur Nicolas, qui appelait le sultan « ce monsieur^ » vient de prouver qu'on peut varier le vers suivant :
Le sot trouve toujours un plus sot qui l'admire,
Et mettre ;
Le fort trouve toujours un plus fort qui le dompte.
Puisque tel est le sort toujours réservé à la force, laquelle n'est jamais que relative, pourquoi donc recourir à la force et ne pas s'en tenir strictement à la raison ? Qui a raison finit toujours par être le plus fort. Ce n'est qu'une question de temps et de patience.
18 novembre 1854.
Le Moniteur publie les deux firmans du sultan qui flétrissent et condamnent le commerce des esclaves en Gircassie. Nous rendons justice à l'élévation des sentiments professés par le gouvernement ottoman, s'exprimant ainsi : « L'homme est la plus noble des créatures sorties des » mains de Dieu, qui lui a donné sa part de bonheur en » lui accordant la grâce de naître libre. » Mais si ce ne sont pas là seulement des phrases destinées à rester stériles, que S. H. le sultan donne un grand exemple en renonçant à avoir un harem. Il faut que les souverains mettent leurs actes d'accord avec leurs paroles! Autrement, comment ajouter foi à ce qu'ils déclarent?
3 octobre 1854.
La prise de Sébastopol est le point de départ d'une politique nouvelle. Le centre de gravitation de la politique européenne est déplacé.
Evidente est la nécessité impérieuse de sortir de l'ornière creusée par la vieille diplomatie pour entrer dans la voie nouvelle dont la navigation à vapeur, les chemins de fer et la télégraphie électrique sont les jalons ! Si l'on se contente de vouloir opposer la force à la force, dans cet ordre d'idées, jamais on n'arrivera, — même Sébastopol détruit,— h faire que la Turquie soit en état de se défendre contre la Russie, pas plus que la Belgique contre la France, ou que la Saxe contre la Prusse. Qu'y a-t-il donc à faire? Il n'y a qu'à opposer le principe supérieur au principe inférieur, il n'y a qu'à désarmer la force et qu'à la transformer. Ce que les gouvernements ont fait pour l'homme, pourquoi ne le feraient-iis donc pas pour eux-mêmes? Les gouvernés seraient-ils donc plus faciles à diriger que les gouvernements, la raison aurait-elle donc moins de prise sur ceuxci que sur ceux-là? C'est à la France, « arbitre de la société européenne (1), » qu'il appartient de pousser l'Angleterre dans cette voie. Jamais le moment n'a été plus propice, car l'Angleterre, sans le bras de la France , serait manifestement impuissante à empêcher la Russie de mettre la main sur les clés des Dardanelles. Il faut faire de Sébastopol, on le peut, le point d'appui sur lequel reposera le levier de la civilisation pour soulever le monde nouveau et le placer sur sa base. Aucune puissance ne doit plus tenir les clés d'aucun détroit, d'aucune mer, d'aucun lac; que la liberté DES MERS, enfin, détruise, en la remplaçant, la féodalité