‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 52 sur 132 · DES MERS · texte numérisé non relu

DES MERS

(1} Expression de l'emi^ereur Napoléon P^,

Plus de féodalité des mers, pas plus au profit de l'Angleterre, notre alliée, qu'au profitdela Russie, notre ennemie !

La mer libre pour tous et partout !

LIBERTÉ DES MERS ! c'cst-à-dire démolition de toutes les forteresses qui placent le passage des détroits dans la dépendance d'une nation quelle qu'elle soit, ou conservent à un gouvernement une suprématie maritime quelconque ; c'est-à-dire encore percement de tous les isthmes qui font obstacle à la navigation , et restitution de Gibraltar à l'Espagne (1).

27 dëcembre 1854.

A la Presse, qui a demandé que la liberté des mers succédât à la féodalité des mers et la remplaçât, la Gazette de France répond :

« Ce principe de la mer libre « agrandirait la question et la simplitie- » rait en même temps. » La Rvissie céderait à une grande idée générale ce qu'elle ne peut accorder à des exigences comminatoires inspirées par des intérêts contraires aux siens, et par conséquent entachées d'arbitraire. Toutes les nations de l'Europe, reconnaissant la bonté du principe proclamé, appuieron*' l'alliance occidentale ; et la paix assurée remplacerait la paix armée. Nous ne contestons pas la bonté du moyen. Mais le moyen (lu moyen où est-il ? L'Angleterre s'associerait-elle à la proclamation d'un principe qui, pour première conséquence, l'obligerait à raser Gibraltar? M. de Girardin nous permettra d'en douter. Est-ce que l'Angleterre a jamais reconnu aucune idée génér.ale comme supérieure à ses intérêts? et ce mot d'un de ses hommes d'État : « Si la Grande-Bretagne se conduisait

(2) « Du jour où l'Espngne s'est vue bornée à sa presqu'île, sa destinée a dépendu de l'élément qui la circonscrit presque de toutes parts. La marine seule peut donc lui rendre l'importance qu'elle a perdue en Europe ; d'oii il suit que sa politique se trouve essentiellement rivale de celle de l'Angleterre. Jadis à Rome, un grand citoyen, à la conviction inébranlable, répétait sans cesse que la grandeur future de la république était à cette condition : Delenda est Cartliago. De nos jours, tout véritnble patriote en Espngne criera aussi sans cesse : « Gibraltar doit être repris. » C'est cette politique qu'avait si bien comprise le roi Charles III, quand il appelait le chancre de son royaume ce point occupé par les Anglais. »

[Histoire conslittilionnelle de la Monarchie espajnole, par le vicomte Duhamel.)

» par les idées de justice, elle serait perdue, » n'est-il pas le seul principe de la politique de nos voisins?

» Nous croyons donc que si la France demandait à son alliée de raser Gibraltar pour amener la Russie à sacrifier Sébastopol, l'alliance occidentale serait mise à une forte épreuve, car le but de cette alliance, pour l'Angleterre, est d'amoindrir la puissance moscovite afin de conserver et même de fortifier sa propre puissance. »

La Presse répond à la Gazette de France :

Le moyen du moyen est dans l'impuissance manifeste où se trouve l'Angleterre, soit de continuer sans le concours de la France la lutte engagée contre la Russie, soit d'y renoncer.

La France est dans un de ces instants heureux , suprêmes, décisifs, où elle n'a qu'à vouloir pour pouvoir, non ce qui serait dans son intérêt ou dans l'intérêt d'une nation, mais tout ce qui sérail dans l'intérêt de la civilisation tout entière.

Stipulant ainsi au nom de la Civilisation, c'est-à-dire au nom de tous les peuples, plus la France, après les gages qu'elle vient de donner, après les sacrifices qu'elle vient de faire, après les services qu'elle vient de rendre, plus la France demandera et moins elle rencontrera de résistances sérieuses.

Elle ne demandera jamais assez. Qu'elle ne craigne donc pas de demander ! Qu'elle profite donc de ce qu'elle tient entre ses mains « le moyen du moyen. »

28 décembre 1854.

Au point OÙ en sont les choses, un congrès serait un moyen caduc qui ne peut plus être sérieusement proposé que par un homme d'État, vrai ou faux, en arrière, au moins, d'une révolution. Pour acquérir la preuve de la caducité de ce moyen, il suffirait d'y recourir. Un congrès aboutirait logiquement à la même impuissance que celle

dont la conférence de Vienne a donné, à deux reprises, le triste et long spectacle.

Moyen caduc, en effet, que celui qui désormais aura la prétention de résoudre les questions en les transformant en questions de nombre, en questions de majorité et de minorité ! Jamais discussion close par un vote n'a enfanté une solution. 2 contre 1 ou 11 contre 10 n'ont jamais rien prouvé, dans aucune assemblée, dans aucune académie, dans aucune conférence, dans aucun congrès, sinon le défaut d'évidence, l'absence de certitude. Majorité et Vérité ne sont pas plus synonymes qu'Erreur et Minorité.

Donc, continuer de poser ainsi les questions, c'est persister dans l'ornière, c'est les dénaturer, ce n'est pas les résoudre. Que la politique fasse ce que font la science et l'industrie ! Que font-elles ? — Partant de ce point que toute question renferme en elle-même sa solution, elles la cherchent sans perdre leur temps à délibérer et à voter ; elles la cherchent jusqu'à ce qu'elles l'aient trouvée, et elles la trouvent toujours.

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