‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 53 sur 132 · LES HOMMES D'ÉTAT ET LES HOMMES DE PRESSE · texte numérisé non relu

LES HOMMES D'ÉTAT ET LES HOMMES DE PRESSE

4 janvier 1854.

Ce qui caractérise particulièrement l'homme d'État, c'est le mépris souverain qu'il- a pour les avei tissements de l'homme de Presse, dont il supporte avec impatience le blâme, mais dont il savoure avec délices la louange.

L'homme d'État n'admet pas que l'homme de Presse ait le coup d'œil et l'esprit plus justes que lui.

L'homme d'État qui dispose n'admet pas que l'homme de Presse propose.

L'homme d'État a raison, puisque l'homme de Presse est encore à l'homme d'État ce qu'était, il y a un siècle, en France, et ce qu'est, en Russie, le serf au seigneur.

L'homme d'État dicte la loi que subit l'homme de Presse.

Le plus petit écart, l'écart le plus douteux de l'homme de Presse est prévu, qualifié, réprimé, puni ; la plus grande faute, la faute la plus irréparable de l'homme d'État est atténuée, excusée, impunie, et finalement portée au compte des événements.

Lorsque l'événement condamne l'homme d'État, ce n'est jamais à l'homme d'Élat qu'on donne tort, c'est toujours à l'événement.

Que penserait-on, cependant, d'un pilote qui, ayant échoué son navire, dirait pour se justifier : Ce n'est pas ma faute, c'est la faute de l'écueil ?

C'est qu'il existe pour les pilotes et pour les capitaines une justice constituée, et qu'il n'en existe aucune pour les hommes d'Etat.

On n'édicte point de lois contre soi-même.

Se sachant irresponsables, ils se croient infaillibles.

Se croyant infaillibles, ils ne se donnent généralement la peine de rien prévoir, rien calculer, rien peser ; ils vont au jour la journée : le lendemain est un mot qui sonne à leur oreille aussi désagréablement que le nom d'un factieux, tout au moins d'un importun.

Heureusement que l'homme de Presse a pour lui le juge qui prononce en dernier ressort. L'homme de Presse a pour lui l'expérience.

Pour l'homme de Presse qui aspire à se venger, c'est assez; mais pour l'homme de Presse qui n'aspire qu'au triomphe de ce qui est juste et vi'ai, gagner sa cause est une amertume de plus, puisqu'il ne la gagne que tardivement, aux dépens de son pays ou aux frais de l'humanité.

Ce sont toujours les répondants de l'homme d'État qui payent pour lui.

Cette fois encore, qui payera, qui paye pour l'inhabileté des hommes d'État qui, plus particulièrement à Vienne, se sont immiscés dans la question d'Orient, et l'ont fait dévier de l'orbite qui lui avait été si résolument et si parfaitement tracé le 20 mars 1853?

Ne sera-ce pas encore l'humanité?

Lorsqu'il fallait avoir de la décision, ils en ont manqué.

Lorsqu'il fallait parler haut, ils ont parlé bas.

Lorsqu'il fallait être impartial, ils ont été partiaux.

Lorsqu'il fallait se hâter de cicatriser la plaie, ils l'ont laissée s'envenimer.

Lorsqu'il fallait élever et simplifier la question, ils l'ont abaissée et compliquée.

Aussi , quel progrès la question a-t-elle fait depuis dix mois? Est-elle, le 3 janvier 1854, moins grave qu'elle ne l'était le 28 février 1853, jour où le prince MenschikofT débarqua à Gonstantinople sur la h-égate à vapeur le Fou-

droyant, avec une escorte inaccoutumée, parlant le langage le plus arrogant, et affectant, jusque dans la préméditation de son costume, le mépris le plus offensant pour le gouvernement turc ?

Si les hommes d'Etat formés à la même école que lord Aberdeen se fussent donné pour programme de choisir la ligne la moins droite, la voie la moins sûre, eussent-ils pris une autre voie que celle qu'ils ont suivie, quelque effort que les hommes de Presse aient loyalement fait pour les détourner de prendre et de suivre le chemin tortueux qui ne pouvait qu'aboutir à la perte irréparable d'un temps précieux, au sacrifice inutile de beaucoup de sang versé et de beaucoup d'argent dépensé ?

A l'origine de la question, on pouvait s'abstenir de toute entremise, et laisser la Russie et la Turquie régler entre elles leur différend, sans faire plus d'attention à Vultimatum du prince Menschikoff' qu'on n'en avait fait, peu de temps auparavant, à Vultimatum du comte de Leiningen, sauf à intervenir ultérieurement par la voie des armes si la Russie tentait de convertir en annexion territoriale l'absorption morale de la Turquie. Mais ne s'abstenant pas, on devait suivre la ligne droite tracée par l'ordre expédié le 20 mars à la Hotte française de quitter Toulon pour être prête à mettre Constantinople à l'abri d'une tentative pareille à celle qui a détruit Sinope.

La France peut se taire, si la prudence l'exige; mais, lorsqu'elle parle, ce ne doit jamais être vainement.

La France ayant parlé, d'accord avec l'Angleterre, il n'y avait plus désormais qu'à mettre également d'accord les actes avec les paroles.

Sous aucun prétexte il ne fallait alors laisser les Russes passer le Pruth et s'établir dans les Principautés, car il était facile de prévoir qu'il serait plus difficile de les en déloger que de les empêcher d'y entrer.

Ou l'homme d'État qui porte le nom de lord Aberdeen devait répondre tout de suite à la France qu'il ne convenait

pas à la Grande-Bretagne de s'exposer, à la suite de la Turquie, au risque et aux conséquences d'une guerre contre la Russie, celle-ci pouvant avoir l'Autriche et la Prusse pour alliées ; ou cet homme d'État, ayant accepté la proposition d'agir de concert avec la France, ne devait point tergiverser. Ses hésitations ont tout paralysé, tout compromis, tout compliqué, tout aggravé.

Après les ordres expédiés aux escadres le 20 mars et le 4 juin 1853, ce n'était plus la paix et ce n'était pas encore la guerre ; ce n'était pas même la diplomatie, car les tentatives de pacification entamées à Vienne l'ont été officieusement, irrégulièrement, par une conférence sans nom et par des plénipotentiaires sans pouvoirs. Aussi tout ce qu'ont tenté ces plénipotentiaires sans pouvoirs s'est-il ressenti de ce que leur position avait de faux. Ils n'étaient pas médiateurs, ils n'étaient pas arbitres : qu'élaient-ils donc ? Ne pouvant rien imposer, ni leur décision ni même leur entremise, ils ont constamment opéré dans le vide. Ce qui était accepté à Saint-Pétersbourg était refusé à Constantinople, et alternativement. Croyait-on les négociations irrévocablement fermées, elles se rouvraient intempestivement. Ouvertes de nouveau, c'était pour se refermer de nouveau. Dès qu'on annonçait que tout allait s'arranger, on pouvait être certain que tout venait de s'envenimer. Ainsi, le 5 décembre, dans quel moment la dernière proposition émanée de Vienne a-t-elle été rédigée? Dans le moment sinistre où le feu qui venait de dévorer un quart de la flotte turque dévorait encore la ville de Sinope.

Ou les trois représentants de l'Angleterre, de la France et de la Prusse résidant à Vienne et agissant de concert avec le ministre des affaires étrangères d'Autriche auraient dû décliner toute intervention officieuse, conséquemment inefficace, ou chacun d'eux aurait dû exiger de son gouvernement les pouvoirs nécessaires pour instituer une conférence régulière fonctionnant comme fonctionna, en 1841, la Conférence qui fit rentrer la France dans le concert européen d'où elle était sortie si inconsidérément en 1840. Il valait

Page 1