‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 8 sur 132 · IV. La France s'est étrangement abusée sur la puissance · texte numérisé non relu

IV. La France s'est étrangement abusée sur la puissance

(1) Moniteur du 18 novembre 1840.

militaire et mantime du vice-roi d Egypte; c'est un fait que viennent chaque jour démontrer les documents les plus précis et confirmer les événements les plus imprévus. Les détails suivants donnés par le baron Charles Dupin et par le comte Charles de Montalembert à la Chambre des pairs (1) sont restés sans contradicteurs :

« M. LE BAKON CHARLES DUPIN : Si VOUS coiisultez uniquement les espaces que démontrent des cartes géogiaphiques, la domination de Meliemet se présente sous l'aspect le plus imposant; avec l'Egypte pour centre, elle s'étend à trois cents lieues d'Alexandrie, vers le midi jusqu'aux contins du Sennaar et de l'Abyssinie; à deux cents lieues vers TOrient, dans l'Hedjaz et dans l'Arabie, sur les deux rives de la mer Rouge; à deux cents autres lieues vers le nord, à travers la Syrie et jusqu'aux cimes du Taurus. Du centre de ses quatre proies, le pacba lance tour à tour ses forces sur cbacune de celles qui s'efforce à briser le joug. Pour suffire à ce labeur, les régiments qui passent, suivant le besoin, du climat de l'Étbiopie au climat des Alpes asiatiques, éprouvent chaque année des pertes dont la moyenne équivaut om quart de Varmée. Tous les quatre ans, le nombre des recrues doit égaler la force de l'armée pour remplir les vides que laissent les combats, les désertions et les morts naturelles, sans aucun congédiement, car le service est à vie. Ainsi, la vie du soldat est de quatre ans sous les drapeaux de Meliemet. Cette proportion même, tout effrayante qu'on puisse la juger, est cependant un gi-and progrès. En effet, dans l'origine de l'organisation régulière, les premiers vingt mille soldats, tiré: du Sennaar, au bout de deux ans, par le seul effet des contagions, de la misère et des exercices, étaient réduits à trois mille. Dès 1831, la consommatioil progressive et rapide du recrutement avait à peu près enlevé de l'Egypte tous les adultes en état de porter les armes ; l'armée, il est vrai, se trouvait complète, bonne au personnel, et strictement exercée ; mais le matériel humain, passez-moi ces deux mots qui gémissent de se trouver ensemble, le matériel du recrutement était épuisé : sur six mille individus pressés dans l'Egypte, et conduits enchaînés deux à deux dans un conseil de révision, deux cent cinquante-trois seulement avaient été jugés propres au service. Mehemet a cru qu'il pouvait avoir une marine militaire sans marine du commerce. Il fait ses matelots de toutes pièces, avec des coups de courbacbe : s'il éprouvait la moindre perte dans un combat, il n'aurait rien pour réparer les pertes de son personnel. Maintenant il ne remplace le grand nombre de ses embarqués, qui meurent de misère ou de maladie, que par des fellahs qui n'ont jamais vu la nier. Voilà donc, en définitive, quelle est la position du pacha : de recrutement, il n'en faut plus espérer dans la Syrie; l'Egypte n'a rien à

(1) Monilfur du 18 novembre 1810.

xn s

fournir; l'Arabie et le Sennaar renouvellent leurs combats,; le commerce est annulé par le blocus ; il n'y a plus de finances ; la famine s'ajoute au dénûment , et le fils de Mehemet, en annonçant qu'il a concentré ses forces, déclare, en style de guene, qu'il évacue ses points d'occupation coërcitive.

» M. LE COMTE DE MONTALEMBERT : Vous avez VU Cette famcuse flotte construite au prix non-seulement de tant de millions d'écns, mais de tant de milliers de vies humaines (car c'est la denrée dont Meliemet- Ali dispose le plus facilement), cette flotte renforcée par la trahison, composée de vingt vaisseaux de ligne, vous l'avez vue renfermée dans le port d'Alexandrie, hors d'état de tenir tête à trois on quatre bâtiments anglais qui bloquent le port. Vous avez vu cette armée sous un chef qui, même à la tribune nationale, a été comblé des éloges les plus exagérés, qu'on a regardé en quelque sorte comme un nouveau Napoléon : ce capitaine et son armée ont été hors d'état de jeter à la mer 1,800 Anglais et 250 Autri— cliiens, qui ont eu l'imprudence de débarquer sur la côte de Syrie. On se demande comment la France a pu être si mal servie, si mal informée qu'elle l'a été sur les forces du pacha, au point que les hommes qui se croyaient le mieux instruits m'ont affirmé qu'il y avait 150,000 hommes en Syrie ; les plus modérés portaient les forces d'Ibrahim à 80,000; et, sous l'influence de ces folles illusions, on l'a envoyé supplier de ne pas passer le Taurus. Eh bien, non seulement il ne pouvait pas passer le Taurus, mais il est hors d'état, comme vous le voyez, de châtier une brigade anglaise qui venait de faire la tentative la plus imprudente dont l'histoire ait gardé le souvenir. Jamais le pacha n'a eu -ces 80,000 hommes dont je parlais tout à l'heure. A l'époque de la bataille de Nezib, il n'en avait que 42,000. Il avait alors compris, avec l'habileté que je ne lui refuse pas, que le seul moyen de dompter l'insurrection de la Syrie, c'était de frapper un grand coup sur l'armée turque qni était venue imprudemment se mettre à ses côtés ; il avait donc réuni toutes ses forces ; mais elles ne se composaient que de 42,000 hommes sous ses ordres directs, et 7 à 8,000 à Acre et à Adana. Qu'est-il advenu de ces 50,000 hommes? Par la désertion dont je parlais tout à l'heure, parles pertes inséparables d'une bataille, il avait perdu 5 à 6,000 hommes; 10,000 autres, et ceci vous donnera une preuve de la sollicitude militaire qui règne dans ces pays soi-disant civilisés, 10,000 sont morts de froid pendant l'hiver, parce que ce grand capitaine les avait envoyés dans les montagnes du Liban pour dompter les insurgés, sans autres vêtements que les vestes de coton avec lesquelles ils étaient venus d'Egypte. Il est vrai que Mehemet-Ali a senti la nécessité de renforcer l'armée de son flls. Il lui a envoyé 20 ou 25,000 hommes du fond de l'Egypte, en épuisant ainsi les dernières ressources ; mais la moitié a péri de fatigue pendant le trajet. Ceci explique pourquoi Ibrahim, n'ayant pas plus que 40 à 50,000 hommes pour contenir et occuper tonte la Syrie, n'a pas osé se présenter avec des forces suffisantes pour écraser la petite force dont les Anglais disposaient

])our leur débarquement. Tout le monde a été frappé de l'imprudence de l'Angleterre, mais elle n'était pas aussi mal informée que nous l'étions ; elle savait, d'une manière certaine, quelle était la valeur, la force réelle do l'armée d'Ibrahim. Elle savait par conséquent qu'elle ne courait pas risque de voir arriver les Russes à Constantinople en faisant nn débarquement en Syrie, comme on le lui a tant reproché, parce qu'elle savait Ibrahim hors d'état de passer le Taurus. Nous, au contraire, nous avons vécu sous les plus funestes illusions; nous avons confondu 1833 avec 1840, confondu Ibrahim arrivant en Syrie, inconnu, accueilli par les populations comme un libérateur parce qu'il les délivrait des petits tyrans qui les opprimaient, pouvant disposer de toutes ses forces pour entrer en Asie-^Iineure, avec Ibrahim, en 18.39, exécré par suite de six années d'oppression, forcé de défendre son existence morale et politique contre des populations justement soulevées par la plus épouvantable des tyrannies. »

Si nous sommes bien informés, la correspondance de M. le consul-général Cochelel et de M. le comte Walewski, loin de contredire ces détails, en confirmerait l'exactitude. Comment le gouvernement français a-t-il pu rester si longtemps dans l'ignorance des faits? comment a-t-il pu être si éti'angement abusé sur les forces militaires et maritimes de Mehemet-Ali, qu'il se soit mis honteusement à la remorque du paclia, et qu'il ait fait dépendre de la question d'hérédité de l'Egypte et de la Syrie la paix du monde et l'honneur de la France ? C'est une question que nous avons entendu faire de toutes parts avec un étonnement que nous n'avons pas partagé. La responsabilité ministérielle est si mal définie, les attributions ministérielles sont si mal départies, le travail ministériel si imparfaitement divisé, que les ministres ne savent rien et n'ont le temps de rien étudier.

V. La France serait déçue si, dans une guerre générale contre l'Europe, elle fondait sur la propagande ses espérances de victoire. C'est l'opinion du docteur Wirth, le chef du parti républicain allemand ; il l'a hautement énoncée et énergiquement formulée. Ce n'est pas seulement l'opinion du docteur Wirth, c'est aussi celle de M. Thiers lui-même, qui, le 9 août 1831, s'exprimait en ces termes, à la tribune de la Chambre des députés, sur les guerres de propagande :

« Ji. THIERS : Je crois bien que la France peut résister à l'Europe, et

Page 1