‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 3)Chapitre 98 sur 132 · DEUXIÈME RÉSOLUTION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME RÉSOLUTION

Le Congrès estime que le moyen le plus efficace de conserver la paix, serait que les gouvernements soumissent à un arbitrage les différends quHls ne pourraient pas arranger à V amiable.

M EMILE DE GiRARDiN : L'arbitrage est le moyen que le

• Congrès considère comme étant le plus propre à conserver

la paix. . . Au lieu de l'appel à la Force, c'est l'appel à la Justice, Je sais tout ce qu'on a dit, tout ce qu'on pourra dire sur la difficulté d'instituer un tribunal arbitral et suprême international. 11 faut supposer l'accord préalable des gouvernements ; or, dit-on, c'est précisément cet accord qui n'existe pas. Gomment l'établir?— En leur démontrant que leur intérêt l'exige, et que c'est pour eux une question d'existence, une question d'être ou de n'être pas. Jetez les regards en arrière, et vous verrez que, depuis trente ans, le danger qui menace les gouvernements, ce n'est plus la guerre extérieure, mais la guerre intestine, la guerre qui a pour causes légitimes l'insuffisance de liberté et l'insuffisance de bien-être. Comment donner aux peuples le bien-être après lequel ils aspirent, après lequel ils ont raison d'aspirer, car la misère est une forme de l'esclavage, si les gouvernements continuent tous de consacrer le tiers de leurs revenus à solder des armées de terre et de mer qui ne sont que le désœuvrement de l'homme et le gaspillage de l'argent organisés? Organiser la paix, la systématiser, la féconder, l'affermir, la rendre inviolable, je ne connais que ce moyen d'en finir avec les révolutions, en les rendant inutiles et injustes. C'est aux gouvernements à choisir. S'ils aiment les révolutions, ils n'ont qu'à persister dans les errements delà paix armée. Monstrueuse inconséquence! Il n'est pas un gouvernement qui n'enseigne à son peuple que le recours à la force est interdit, coupable, criminel. Et ce que les gouvernements condamnent tous, ils le font! Pourquoi donc ce qui ne serait pas permis à un peuple, le recours à la force lorsqu'il est menacé ou frappé dans l'exercice de ses libertés et de ses droits par son propre gouvernement, serait-il permis à ce même gouvernement, lorsqu'il est douteux que celui-ci soit menacé ou frappé dans son honneur ou dans son indépendance? Pourquoi la Justice n'aurait-elle pas les mêmes droits sur les gouvernements que sur les peuples, sur les nations que sur les individus? Si la Justice est d'essence supérieure à la Force, pourquoi,

lorsqu'un différend éclate entre deux États, n'en pas appeler à la Justice au lieu d'en appeler à la Force? Eh ! combien de questions graves qui ne sauraient se résoudre par la force et qui intéressent l'avenir de l'humanité tout entière! Par la maturité de la discussion, par l'éclat de l'évidence, par la puissance de l'intérêt commun, beaucoup de questions qui paraissent aujourd'hui insolubles se résoudraient d'elles-mêmes. Serait-il donc impossible de constituer, de composer un tribunal international devant lequel seraient portés tous les différends entre gouvernements, devant lequel seraient débattues toutes les questions d'intérêt commun à plusieurs peuples ? Je ne le crois pas. Où donc serait l'impossibilité absolue, la difficulté matérielle d'instituer une assemblée sociale dans laquelle chaque nation, puissante ou faible, enverrait autant de représentants élus qu'elle compterait de fois un million d'âmes ? — Ce serait le suffrage universel élevé à sa plus haute puissance, et justifiant son nom ; car c'est à tort et improprement que nous avons donné en France le titre de suffrage universel à la réforme électorale d'où sont sorties, en 1848 et en 1849, notre Assemblée constituante et notre Assemblée législative. Ce n'était que le suffrage national.

Je comprendrais dans l'exercice du droit de suffrage trois degrés :

Premier degré : — Le suffrage communal.

Deuxième degré : — Le suffrage national.

Troisième degré : — Le suffrage universel.

Le suffrage communal, qui serait la force mettant en mouvement la représentation de chaque commune ;

Le suffrage national, qui serait la force mettant en mouvement la représentation de chaque État;

Le suffrage universel, qui serait la force mettant en mouvement la représentation de tous les États réunis ; cette représentation auguste, ce serait celle de l'Humanité, ce serait celle de la Civilisation. Si on ne l'appelait pas la Diète pacifique, on l'appellerait l'Assemblée universelle,

Dans la nature ;

La mère conçoit,

Le père engendre,

L'enfant perpétue.

A l'image de la nature, la société, telle qu'elle m'apparaît dans l'avenir, aura de même et uniformément ses trois degrés :

La Commune, semblable à la Mère, qui porte en elle le germe ;

L'État, semblable au Père, qui le féconde;

L'Humanité, semblable à l'Enfant, qui le transmet.

Partout j'aperçois la Commune et l'État plus ou moins imparfaitement organisés ; mais nulle part je n'aperçois l'Humanité socialement représentée.

C'est cette représentation qu'il faut et qu'on peut constituer.

Peuples et gouvernements, tous y ont un égal et pressant intérêt, car lorsqu'on aura renoncé à faire tuer les hommes par la guerre, il faudra songer sérieusement à les faire vivre par le travail.

Selon moi, il y a quelque chose de plus facile, de plus simple et de plus grand à la fois que l'institution d'un tribunal arbitral entre nations, c'est l'institution d'une assemblée universelle où toutes les questions sociales se décideraient par la majorité, comme se décident déjà par la majorité toutes les questions politiques, aux États-Unis, en Angleterre, en France, en Belgique, en Espagne, en Portugal, dans tous les pays enfin où règne plus ou moins entièrement la liberté de discussion.

Plus une question paraît difficile à résoudre, et moins il faut craindre de l'élever.

Tout coordonner est le moyen de tout simplifier. C'est par ces mots que je termine.

DES ARMÉES PERMAiNENTES. 701

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