TROISIÈME RÉSOLUTION
Le Congrès pense que les années permanentes aveclesquelles les gouvernements de VEurope se menacent réciproquement imposent à tous les peuples des charges écrasantes^ et attirent sur eux des calamités sans nombre; — et le Congrès ne saurait trop appeler Vattention des gouvernements et des représentants des peuples sur la nécessité de parvenir à un désarmement international.
M. EMILE DE GiRARDiN : Vous vciiez d'entendre le projet de résolution du Congrès. En s'exprimant ainsi, le Congrès at-il tort? Pour déclarer qu'il a tort, il faudrait fermer les yeux et nier l'évidence. Depuis 1815, toute guerre générale a disparu en Europe, et depuis 1815, c'est-à-dire depuis trente-cinq ans, le moins que l'Europe ait dépensé pour s'assurer contre un risque dont l'improbabilité s'est démontrée par elle-même, le risque de guerre, c'est, en moyenne, un milliard de francs par an; soit pour trente-cinq années trente-cinq milliai'ds, et la France, mon pays, entre à elle seule, dans cette somme, pour la moitié. La moitié de trentecinq milliards ! Faites le compte !
A quoi tout cet argent a-t-il servi , je vous le demande ? A confectionner des uniformes de soldats, à renouveler des épaulettes d'officiers, à fourbir des sabres, à user des fusils, à fondre des boulets, à brûler de la poudre, à consumer en pure perte le temps précieux d'hommes robustes enlevés au travail des champs et des ateliers. N'y avait-il donc pas à faire un meilleur emploi de ces trente-cinq miUiards ? N'y avait-il donc plus de routes à achever, de chemins de fer à construire , de canaux à relier entre eux, de ports à réparer, d'isthmes à percer, de découvertes à encourager, de peuples à instruire, de terres à fertiliser, de misères à soulager? Par des dépenses insensées, les gouvernements ■tarissent la source du bien-être populaire , puis ils s'étonnent que les révolutions se succèdent ; autant vaudrait s'étonner qu'un fleuve qu'on aurait mis à sec ne transportât
plus de navires. Semblables aux enfants qui, pour échapper au péril imaginaire d'un fantôme, se précipitent au fond d'un gouffre, les gouvernements, poursuivis par le fantôme de la guerre, tombent, sans s'en douter, dans le gouffre des révolutions qu'ils ont creusé de leurs propres mains, car ce n'est pas iuipunément qu'on enlève au travail utile de l'atelier et du champ les hommes les plus robustes , pour les condamner au désœuvrement de la caserne et de la garnison ; ce n'est pas impunément qu'on les exerce à braver le péril et à ne pas redouter la mort; ce n'est pas impunément qu'on détourne le tiers du revenu public de son cours naturel pour l'employer à solder une armée qui n"a rien à défendre, rien à conquérir. La chaudière d'une locomotive sous laquelle on entretiendrait le feu et dans laquelle on n'entretiendrait pas l'eau , ne tarderait pas à faire explosion. Ainsi s'explique la périodicité des révolutions par l'exagération de la dépense des armées permanentes qui irrite les populations et les épuise. Il n'y a pas d'effet sans cause. Mais, bien que les révolutions multiplient leur nombre et étendent leur surface, plutôt que de se donner la peine d'en étudier la véritable cause on préfère la nier; il est plus facile, en effet, de nous jeter dérisoirement à la face le nom d'utopistes ! — Qui êtes-vous donc pour nous appeler ainsi, messieurs les hommes d'État, qui, en moins de trente-cinq années , avez dépensé plus de 35 milliards, en vue d'une guerre que n'ont pu allumer ni la révolution de 1830 en France, ni la révolution de Belgique en 1831, quoiqu'elle enlevât au beau -frère de l'empereur de Russie la moitié de son royaume ; ni la révolution qui règne en Espagne et en Portugal, sous les noms de dona Isabelle et de dona Maria ; ni la révolution de 1848, dont le violent contre-coup a fait trembler et vaciller un moment tous les trônes? Trente-cinq milliards dépensés en pure perte pour s'assurer contre un risque contredit par tous les faits, contreditpar tous les événements; quelle utopie a jamais coûté plus cher? Entre nous et ceux qui nous raillent, en tous cas, il y a celte différence qu'ils font acheter aux peuples
bien chèrement la paix, tandis que nous, nous voulons qu'elle ne leur coûte rien. La paix de l'Europe, un milliard par an! lorsqu'on pourrait l'avoir pour rien; lorsqu'un milliard par an , judicieusement employé à perfectionner la circulation sous toutes ses formes, chasserait de toutes parts la misère pour répandre partout le bien-être.
Et ce sont les prétendus hommes d'État qui dépensent et gaspillent ainsi l'argent du peuple, l'argent du pauvre, dans une époque toute pacifique et essentiellement industrielle, qui nous traitent d'utopistes ! Aveugles qui nous appelez borgnes, quel nom peut-on et doit-on donner à l'extravagance qui est la vôtre? Ne serait-ce pas lui faire trop d'honneur que de lui donner le nom d'utopie ? Oui, cent fois oui, le Congrès a raison de penser que les armées permanentes imposent à tous les peuples des charges écrasantes. C'est là une vérité que tous les faits démontrent , que tous les budgets attestent et que tous les échos de cette salle doivent répéter au loin.
Il ne se vend pas, en Europe , une livre de pain, il ne se fabrique pas un produit dans le prix de revient desquels n'entrent pour une forte part le fer d'une baïonnette, l'acier d'une épée, le plomb d'une balle et l'airain d'un canon.
Un tel état de choses, qui impose à l'Europe industrielle une dépense si considérable, lorsque l'Union américaine est presque entièrement exempte de toute charge fiscale et de toute dette publique, un tel état de choses ne saurait longtemps subsister. C'est un édifice qui s'écroule visiblement.
Craindrait-on un changement trop brusque ? — Il s'offre une transition toute naturelle. On n'a qu'à abolir l'esclavage militaire, le recrutement obligatoire, le tirage des hommes au sort ; on n'a qu'à recruter l'armée comme se recrutent la milice ecclésiastique , le corps des douanes ou le corps de la gendarmerie ; on n'a qu'à proclamer l'enrôlement volontaire, et immédiatement la proportion des armées se réduira et prendra d'elle-même son niveau. Le recrutement obligatoire en temps de paix est la plus grave et la plus
odieuse atteinte au principe de la liberté individuelle, au principe de la liberté des vocations : aussi le recrutement obligatoire n'existe-t-il ni aux États-Unis ni en Angleterre, ces deux berceaux de la liberté ! Le nom de liberté ne sera qu'un mot trompeur, en France, tant que le recrutement obligatoire y subsistera, tant que l'esclavage militaire n'y aura pas été aboli.
S'il ne suffisait pas , pour atteindre le but que j'indique, de proclamer la substitution de l'enrôlement volontaire au recrutement militaire obligatoire, qui donc empêcherait les gouvernements de convenir entre eux de n'armer plus désormais que proportionnellement au chiffre des populations, sans que ce chiffre puisse jamais excéder le 200® en temps de paix et le 100® en temps de guerre? Si les gouvernements ont pu se mettre d'accord sur les plus épineuses questions du droit des gens, d'où viendrait donc l'obstacle qui s'opposerait à ce qu'ils se missent d'accord sur la question la plus simple et sur une solution qui tient compte de toutes les inégalités territoriales ? Tous les gouvernements d'Europe, sans exception, devraient s'empresser de l'accueillir, ce serait leur intérêt, car tous, sans exception, fléchissent sous le poids de leurs dettes publiques et de leurs charges annuelles. Est-ce que d'ailleurs la base que je propose est nouvelle? Est-ce qu'elle n'a pas déjà subi l'épreuve de l'expérience? Est-ce que ce n'est pas sur cette base, d'un effectif proportionnel à la population, que se réglaient, au moins jusqu'en 1847, les contingents exigés de chaque État par la Confédération germanique? Quand une chose est souverainement bonne, souverainement juste, que devraient faireài'envi tous les gouvernements et tous les peuples?— La générahser, l'universaliser, car tout progrès conduit à l'Unité, et tout ce qui conduit à l'unité écarte la guerre et affermit la paix. J'insiste donc sur la nécessité, sur l'urgence, sur l'utilité de l'adoption de toutes les mesures définitives ou transitoires qui se proposeront pour objet le désarmement inlernalional; et lorsque je m'exprime ainsi, ma voix ne doit pas être suspecte, car le langage que je tiens ici, à
Francfort, en août 1850, est le même que je n'ai pas craint de tenir, en mars 1848, dès le lendemain de la révolution du 24 février , alors qu'on n'y répondait que par ces mots : Trahison! trahison! Ces cris ont pu étouffer ma voix, mais ils n'ont pu étouffer la vérité.
A cette époque, l'armée était dissoute, elle était licenciée de fait; on s'est hâté de la recomposer à tout prix. Qu'est-il arrivé ? On a vidé les coffres de l'État; on a accru le déficit, et, en accroissant le déficit, alarmé les capitaux et légitimé la défiance ; on s'est mis dans l'impossibilité de restituer aux Caisses d'épargne le montant de leurs dépôts ; il a fallu recourir à un impôt extraordinaire, qui est resté célèbre sous le nom des 45 centimes ; on s'est ôté tout moyen de venir pécuniairement en aide aux institutions de crédit ébranlées; les ateliers fermés n'ont pu se rouvrir, les ateliers ouverts se sont fermés, si vile et si bien, que le 24 juin 1848 une guerre terrible s'allumait non pas aux frontières de la France, mais dans les murs de Paris. Ainsi toujours la môme histoire , toujours l'histoire du fantôme et du gouffre ! Au danger imminent, mortel, nul n'avait sérieusement songé; on ne s'était préoccupé que du péril lointain, imaginaire ! Ce qui avait paru le plus important et le plus urgent, ce n'était pas de rétablir le cours interrompu du travail, c'était de former à tout prix deux corps d'armée,pompeusement décorés des noms d'.lrmée des Alpes et à'' Armée du Rhin! Pourquoi et contre qui ces deux corps d'armée? Est-ce que la France n'avait pas pour boulevards les sympathies et l'élan de tous les peuples, en Italie et en Allemagne? Pourquoi donc et contre qui^ encore une fois, ces deux corps d'armée? A quoi ont-ils servi? Ils n'ont servi qu'à inquiéter les nationalités ombrageuses des peuples, et qu'à fournir aux gouvernements un prétexte plausible d'accroître, chacun, le chiffre de ses troupes et d'en relever le moral abattu. Voilà le beau , l'unique résultat qu'ont produit l'armée des Alpes et l'armée du Rhin ! Ce que la gloire a gagné à cette levée de baïonnettes, je le demande ; ce que la liberté y a perdu, je ne le demande
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pas, car pour le voir je n'ai qu'à promener autour de moi mes regards attristés. Funeste méprise ! impardonnable anaclironisme ! Lorsqu'il n'y avait à craindre qu'un seul danger, la misère, au lieu de l'atténuer, on l'aggravait ! Lorsqu'il aurait fallu pétrir des pains, c'était des boulets qu'on fondait , sans se demander ce que le poids d'un boulet représentait d'heures de travail et de livres de pain !
Les deux piliers sur lesquels repose l'ordre dans la société nouvelle sont la Liberté et le Travail. Qui les affaiblit ou les ébranle, déchaîne les révolutions.
Unissons étroitement ces deux mots : Paix et Liberté. La Paix nous donnera la Liberté , la Liberté nous donnera Ja Paix, et, par surcroît, la Paix et la Liberté donneront à tout le monde le travail et le bien-être.